Une date, deux Russies
Drole de journee. En regardant Euronews (après avoir bataille pour trouver des infos autres que sur le rugby), on nous rappelle qu’aujourd’hui c’est l’anniversaire du meurtre d’Anna Politkovskaia, dont les assassins n’avaient alors toujours pas ete identifies. Déjà un an.
Le contraste entre la couverture française de l’événement et son traitement en Russie est frappant — un décalage que je retrouve régulièrement quand je regarde Paris et Moscou depuis les deux rives à la fois.
J’en parle au telephone a ma mere, qui me raconte une autre histoire venue tout droit de la radio moscovite…
Qui était Anna Politkovskaïa
Derrière la date, il y a une trajectoire qu’il vaut la peine de rappeler précisément, tant elle a été recouverte par le symbole.
Anna Stepanovna Mazepa, qui prendra le nom de Politkovskaïa par mariage, naît le 30 août 1958 à New York, où ses parents, diplomates soviétiques d’origine ukrainienne, sont en poste aux Nations unies. Cette naissance lui vaudra la double nationalité russe et américaine. Elle grandit à Moscou, étudie le journalisme à l’université d’État de Moscou, où elle consacre son mémoire de fin d’études à la poétesse Marina Tsvetaïeva — détail qui en dit long sur une vocation littéraire que le reportage de guerre finira par recouvrir entièrement.
Elle rejoint Novaïa Gazeta en 1999, au moment précis où commence la seconde guerre de Tchétchénie. C’est là qu’elle construit le travail qui la rendra célèbre : des dizaines de déplacements dans le Caucase, des reportages consacrés aux disparitions forcées, aux camps de filtration, aux exactions commises tant par les forces fédérales russes que par les groupes armés tchétchènes. Elle écrit sur les civils, méthodiquement, dossier par dossier, dans un registre qui tient autant du procès-verbal que du reportage.
Ses livres — notamment Tchétchénie, le déshonneur russe et La Russie selon Poutine — ont été traduits en français et lui ont valu une notoriété internationale bien plus grande que son audience russe réelle, ce qui constitue en soi un commentaire sur l’état du débat public russe de l’époque. En 2004, elle est victime d’un empoisonnement alors qu’elle se rend en avion à Beslan pour couvrir la prise d’otages de l’école ; l’épisode, jamais élucidé, ne l’a pas dissuadée de poursuivre.
L’anecdote d’Ekho Moskvy
Cette semaine-la, a la radio Ekho Moskvy (Echo de Moscou, l’une des rares radios libres en Russie a l’époque), les presentateurs avaient voulu plaisanter :
« Le 7 octobre, l’anniversaire du président approche. Ne faudrait-il pas marquer ce jour ? En faire une fête nationale ? »
Ils avaient également evoque la proposition d’eriger un monument au retriever Konni, le chien de Poutine.
Que pensez-vous qu’il s’est passe ? Un appel du Kremlin demandant d’arreter les blagues ? Oh non, c’est bien pire. Nous n’avons plus besoin de censure. De nombreux auditeurs ont appelé la radio pour dire :
« Vous faites bien de soulever cette question, bien sur qu’il faut rendre le 7 octobre un jour ferie ! Et d’ailleurs, ce n’est pas a Konni, c’est a Poutine qu’il faut faire un monument… Tout ce qui est bon dans notre vie, nous le devons a lui… On n’achete plus la nourriture avec des coupons… »
(Les coupons avaient ete supprimes sous Eltsine, mais qui s’en souvient maintenant que « Poutine est notre tout » ?)
Ce que l’enquête judiciaire a établi — et ce qu’elle n’a pas établi
Ce billet a été écrit en 2007, un an après les faits, à un moment où l’enquête n’avait rien produit. Presque vingt ans plus tard, il est possible d’être beaucoup plus précis — et cette précision importe, parce qu’elle sépare ce qui relève des faits judiciaires établis de ce qui reste, aujourd’hui encore, du domaine de l’hypothèse.
Anna Politkovskaïa a été abattue le 7 octobre 2006 dans l’ascenseur de son immeuble, rue Lesnaïa à Moscou, en rentrant de courses. L’arme a été laissée sur place, selon un mode opératoire caractéristique des exécutions commanditées.
La procédure judiciaire a été longue et heurtée. Un premier procès s’achève en 2009 par un acquittement des accusés ; la Cour suprême russe annule ce verdict et ordonne un nouveau procès. En 2012, l’ancien policier Dmitri Pavlioutchenkov est condamné dans le cadre d’une procédure séparée, après avoir passé un accord avec l’accusation.
Le 20 mai 2014, un jury moscovite reconnaît cinq hommes coupables du meurtre :
| Condamné | Rôle retenu par la justice |
|---|---|
| Roustam Makhmoudov | Tireur |
| Lom-Ali Gaïtoukaïev | Organisateur (réclusion à perpétuité) |
| Ibraguim et Djabraïl Makhmoudov | Complicité, logistique de la filature |
| Sergueï Khadjikourbanov | Ancien policier, participation à l’organisation |
Il faut être clair sur ce que ce verdict signifie et sur ce qu’il ne signifie pas. La justice russe a identifié et condamné une chaîne d’exécution. Elle n’a jamais formellement établi l’identité du commanditaire — la personne ou l’entité ayant commandé et financé l’assassinat. C’est là que l’affaire s’arrête, et c’est là qu’elle demeure.
Ce point n’est pas une opinion : il a fait l’objet d’une décision de justice internationale. Le 17 juillet 2018, dans l’arrêt Mazepa et autres c. Russie, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que l’enquête russe avait été ineffective au regard de l’article 2 de la Convention, reprochant explicitement aux autorités de ne pas avoir mené les investigations nécessaires pour remonter jusqu’aux commanditaires. La Cour ne dit pas qui a commandité le meurtre ; elle dit que la Russie n’a pas sérieusement cherché à le savoir. La nuance est essentielle, et c’est elle qu’il faut retenir plutôt que les procès d’intention.
Dernier épisode, en 2024 : Sergueï Khadjikourbanov, condamné en 2014, a été gracié après s’être engagé dans les combats en Ukraine, dans le cadre du dispositif de recrutement de détenus mis en place par les autorités russes. Sa libération a été dénoncée par Novaïa Gazeta et par la famille de la journaliste.
Pourquoi ce billet mérite d’être relu vingt ans après
Ce texte a été écrit un an après les faits, dans l’état d’esprit d’une Russe installée à Paris qui découvrait la nouvelle par la télévision française avant de l’entendre commenter au téléphone par sa mère à Moscou. Ce décalage — apprendre son propre pays par les médias d’un autre — est une expérience que partagent beaucoup de membres de la diaspora russe en France, et il explique le ton du billet : ni analyse d’expert, ni indignation de tribune, mais l’étonnement de quelqu’un qui constate un écart croissant entre ce qu’il voit d’ici et ce qu’on entend de là-bas.
Ce qui a changé depuis, ce n’est pas seulement la situation russe. C’est aussi la disponibilité des faits. En 2007, l’affaire tenait dans quelques hypothèses et beaucoup de silence. Aujourd’hui, elle tient dans une chaîne de condamnations documentées, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme, et un manque toujours béant à l’endroit du commanditaire. C’est peu, et c’est déjà infiniment plus que ce dont on disposait alors.
Le reste — l’anecdote des auditeurs réclamant un jour férié, la formule de ma mère sur le marasme qui gagne — n’a pas eu besoin d’être corrigé. Ces passages, écrits sur le vif et sans y penser, se sont révélés plus prédictifs que n’importe quelle analyse géopolitique publiée la même année.
Le marasme qui s’installe
Comme le dit ma mere en russe : Маразм крепчает — le marasme devient de plus en plus fort. Et le pire, c’est qu’il reste de moins en moins de gens qui se rendent encore compte que c’est du marasme.
Alors, le 7 octobre — double anniversaire. Et plein de questions. Politkovskaia, était-elle un « cadeau » fait a Poutine pour son anniversaire ? Qui sait. Mais les deux noms sont desormais a jamais lies par le calendrier. On célèbre Politkovskaia d’un cote du rideau, et l’on fête Poutine de l’autre.
Le 7 octobre, une coïncidence de calendrier
Un mot sur la coïncidence elle-même, puisqu’elle est le point de départ de ce billet. Vladimir Poutine est né le 7 octobre 1952 à Leningrad — aujourd’hui Saint-Pétersbourg. Anna Politkovskaïa a été tuée le 7 octobre 2006. Les deux dates se superposent, et depuis vingt ans, cette superposition structure la manière dont ce jour est vécu en Russie et hors de Russie.
Faut-il en tirer une conclusion ? Non, et il vaut mieux le dire nettement. L’hypothèse d’un assassinat commis à cette date comme « cadeau d’anniversaire » a circulé abondamment, y compris dans la presse occidentale ; elle n’a jamais reçu le moindre commencement de confirmation judiciaire, et les enquêtes conduites depuis n’ont produit aucun élément l’étayant. Elle relève de la spéculation, et le rappeler n’est pas une précaution de langage : c’est la seule position tenable quand l’ordre du crime n’a jamais été établi devant un tribunal.
Ce qui est en revanche parfaitement documenté, c’est l’effet symbolique de la coïncidence. Chaque 7 octobre, deux séries de manifestations se déroulent en parallèle. D’un côté, des commémorations organisées par les organisations de défense de la liberté de la presse, à Moscou, à Paris, à Bruxelles, à New York — un dépôt de fleurs rue Lesnaïa, des lectures publiques de ses textes. De l’autre, les messages officiels d’anniversaire, relayés par les médias d’État. Deux Russies qui ne se croisent pas, dans une même journée de calendrier.
Cette fracture n’est pas propre au journalisme. Elle traverse toute la société russe, et la communauté russe de Paris l’a vécue de près : dans les familles, autour d’une même table, les positions sur ces sujets divergent au point qu’il devient plus simple de ne pas les aborder. C’est un silence que beaucoup d’entre nous connaissent bien.
Ekho Moskvy, et ce qu’il en reste
L’anecdote radiophonique racontée plus haut a pris, avec le recul, une couleur particulière. Ekho Moskvy, fondée en août 1990 pendant les derniers mois de l’URSS, était l’une des rares stations russes où le débat contradictoire existait encore réellement : des invités de toutes tendances, des auditeurs qui appelaient en direct, un ton frontal devenu introuvable ailleurs. Son actionnaire majoritaire était pourtant Gazprom-Media — une situation paradoxale qui a longtemps servi d’argument à ceux qui affirmaient que le pluralisme survivait en Russie.
La station a cessé d’émettre en mars 2022, quelques jours après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, sur décision du procureur général. Son directeur historique, Alexeï Venediktov, a été déclaré « agent de l’étranger ». Ce qui, en 2007, ressemblait à une plaisanterie sur un monument au chien du président, appartient désormais à un monde disparu.
Novaïa Gazeta, le journal de Politkovskaïa, a suspendu sa parution en Russie la même année, après plusieurs avertissements du régulateur ; son rédacteur en chef Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix 2021, a été à son tour déclaré « agent de l’étranger » en 2023. Une partie de l’équipe publié depuis l’étranger sous le titre Novaïa Gazeta Europe.
L’héritage de Politkovskaïa et la presse libre en Russie
Depuis l’assassinat d’Anna Politkovskaia, la situation de la liberté de la presse en Russie n’a fait que se deteriorer. Ekho Moskvy, cette radio ou les auditeurs pouvaient encore debattre librement, a ete fermee en 2022. Le classement mondial de la liberté de la presse place régulièrement la Russie parmi les pays les plus repressifs pour les journalistes.
Le prix Anna-Politkovskaïa, créé en 2007 par l’organisation Reach All Women in War, récompense chaque année une femme défendant les droits humains dans une zone de conflit ; sa première lauréate fut la militante tchétchène des droits humains Natalia Estemirova, elle-même assassinée en 2009. À Paris, l’ancienne avenue de Bel-Air, dans le 12e arrondissement, porte désormais le nom d’avenue Anna-Politkovskaïa.
Le courage de Politkovskaia reste un symbole pour les journalistes du monde entier qui continuent de travailler dans des conditions dangereuses. Chaque 7 octobre, des commemorations ont lieu a travers le monde, tandis que la Russie officielle célèbre son président — illustrant cette fracture profonde au sein de la société russe entre ceux qui voient et ceux qui refusent de voir.
