Comment Arte trompe ses spectateurs...

Comment Arte trompe ses spectateurs...

Il y a quelques jours, je parlais d’un documentaire de Arte, « Au nom de Dieu, du tsar et de la patrie » qui a ouvert une série de documentaires sur l’état de la démocratie dans le monde. Le film a été diffusé hier soir. Résultat ? « Nice try » - comme disent nos amis les amerloques, mais il ne faut pas nous prendre pour des cons ! Explication :

Le documentaire s’articule autour de deux histoires parallèles - celle de Dourakovo (mais pourquoi ils le traduisent comme le « village des fous » ? Dourak en russe veut dire bête, con, stupide… ), et celle du vice-président de la Douma et du mouvement d’extrême-droite. Dourakovo est présenté comme un village dirigé par le businessman Morosov, qui n’aime pas la démocratie et se fait construire sa bania par les habitants du village.

Quelque chose clochait. J’ai vérifié - et, effectivement, mon intuition ne m’avait pas trompée : ce village - « le centre », comme disent ses habitants en russe, ce que les sous-titres ne montraient pas - est en fait un centre de réhabilitation pour les alcooliques et les drogués. Ah, c’est plus clair, là ! C’est un centre effectivement créé par Morozov (millionnaire et ex-alcoolique) il y a 10 ans. Dit comme ça, Morosov n’a plus l’air d’un tyran, d’un chef de secte, d’un dictateur… Pourquoi, dans le film, les gens disent « il m’a aidé », « il aide tous ceux qui en ont besoin », etc. ? Mais parce qu’il les sort du cauchemar de la drogue !!! D’où la nécessité d’autorité, de main ferme, d’où les références au « chaos » engendré par la démocratie (en fait, pas tout à fait par la démocratie mais par la période de transition). D’où l’importance de la religion ! Voilà pourquoi le petit garçon dit que « sans la religion, on serait déjà tous morts » !

Je suis outrée qu’Arte puisse autoriser des omissions aussi importantes à une réalisatrice qui savait très bien ce qu’elle faisait (des mots comme « centre », « soigner », etc sont soigneusement évités dans les sous-titres)! Ce centre est en effet assez connu en Russie, et de nombreux journaux lui ont consacré des articles. Oui, on peut discuter sur la personnalité de Morosov, sur la sincérité de la foi qu’il impose au habitants du village, etc. Mais faire d’un mensonge conscient son point de départ, c’est trop !

Quant à l’autre histoire - elle me semble plus véridique et plus intéressante, bien qu’elle n’apporte pas vraiment de nouveau éclairage sur la situation en Russie (enfin, pour ceux qui suivent un peu l’évolution des événements). L’utilisation de la religion et de l’armée, ainsi que l’approbation des mouvements d’extrême-droite sont des méthodes en utilisation depuis le début du « rêgne » de Poutine. Tant mieux si maintenant plus de gens seront au courant… Mais je n’y ai découvert rien de nouveau, à part la fête de Saint-Elie, célébrée conjointement par l’armée et l’église. Cocasse.

Au final, quelle déception d’avoir été trompé par une chaîne à qui l’on faisait pourtant confiance ! Dieu merci, le film était suffisamment court pour que je n’éteigne pas la télé avant la fin. Bouh !

Un même documentaire, deux lectures possibles

Ce coup de gueule contre le sous-titrage d’Arte fait suite à une première critique du même documentaire, publiée quelques jours plus tôt sur ce blog, qui abordait le film sous un angle plus politique : la « démocratie dirigée » à la russe incarnée par le personnage de Morozov et son village de Dourakovo. Les deux textes se complètent plus qu’ils ne se contredisent — l’un s’attache au fond du propos (que dit ce documentaire de la Russie de Poutine ?), l’autre à sa forme et à son honnêteté (comment ce propos a-t-il été construit et traduit pour le spectateur français ?). Cette question de traduction n’est d’ailleurs pas un détail technique : elle change complètement l’interprétation qu’on peut faire du village de Dourakovo, entre communauté politique autoproclamée et centre de réhabilitation pour anciens alcooliques et toxicomanes fondé par un ancien alcoolique repenti.

À retenir : deux mots suffisent à changer le sens d’un documentaire entier.

  • « Village » autoproclamé démocratique → lecture politique, critique de la démocratie dirigée russe
  • « Centre » de réhabilitation pour anciens alcooliques et toxicomanes → lecture sociale, question de l’honnêteté du sous-titrage français d’Arte
  • Les deux lectures, loin de s’exclure, éclairent ensemble la complexité du personnage de Morozov et du village de Dourakovo

Ce que l’on sait aujourd’hui de Dourakovo

Avec le recul, il est possible de préciser les faits qui, en 2007, reposaient surtout sur mon intuition et sur quelques vérifications rapides. Le lieu filmé par Nino Kirtadze est bien un centre de réhabilitation pour personnes souffrant d’addictions à l’alcool et aux stupéfiants, fondé par l’homme d’affaires Mikhaïl Morozov. Plusieurs sources, y compris du côté de l’Église orthodoxe russe, décrivent cet établissement comme rattaché au monastère Novospassky en qualité de second podvorié — c’est-à-dire de dépendance monastique.

Cette précision institutionnelle change beaucoup de choses à la lecture du film. Elle n’annule pas les questions légitimes que l’on peut poser sur le fonctionnement du centre, sur l’autorité personnelle qu’y exerce son fondateur, sur le caractère volontaire ou contraint de l’adhésion religieuse des pensionnaires, ni sur les liens entre Morozov et les milieux nationalistes russes. Toutes ces questions restent ouvertes et méritent d’être posées. Mais elles ne se posent pas de la même manière selon que l’on croit observer une communauté politique autoproclamée ou un centre de soins gratuit pour toxicomanes dirigé par un ancien alcoolique.

Le documentaire a par ailleurs été distingué au Festival de Sundance en 2008, où il a reçu le prix de la réalisation dans la catégorie documentaire du cinéma mondial. Cette reconnaissance internationale rend la question du sous-titrage encore plus significative : il ne s’agit pas d’un film confidentiel dont l’adaptation aurait été bâclée faute de moyens, mais d’une œuvre primée, largement diffusée, dont les choix de traduction ont donc pesé sur la perception qu’un large public occidental s’est faite d’un lieu russe réel.

Le sous-titrage n’est pas un détail technique

Table de montage vidéo avec écran affichant une timeline de sous-titres dans une salle sombre
Le sous-titrage documentaire : un travail d'adaptation où chaque choix lexical engage la compréhension du spectateur.

C’est le point sur lequel je voudrais insister, parce qu’il dépasse de très loin ce documentaire particulier et la Russie en général.

Le sous-titrage est perçu par le grand public comme une opération neutre de transposition : on prend des mots dans une langue, on les rend dans une autre, et tout le monde comprend la même chose. La réalité du métier est très différente. Le sous-titreur travaille sous des contraintes physiques strictes — nombre de caractères par ligne, durée d’affichage à l’écran, vitesse de lecture moyenne du spectateur — qui l’obligent en permanence à condenser. Condenser, c’est choisir ce qu’on garde. Et choisir ce qu’on garde, c’est déjà interpréter.

À cela s’ajoute une difficulté spécifique au documentaire, absente de la fiction : la parole y est spontanée, souvent répétitive, hésitante, chargée de références implicites que les locuteurs partagent entre eux sans avoir besoin de les expliciter. Un habitant de Dourakovo qui dit « le centre » en parlant du lieu où il vit ne fait pas une déclaration institutionnelle : il emploie le mot ordinaire, celui qui va de soi pour lui. C’est au sous-titreur, puis au responsable éditorial, de décider si ce mot ordinaire est une information que le spectateur français doit recevoir, ou un détail que l’on peut lisser.

Dans le cas présent, l’évitement systématique de ce vocabulaire — « centre », « soigner », le champ lexical du soin en général — ne peut pas s’expliquer par la seule contrainte de place. Il produit un effet interprétatif cohérent, orienté, et cet effet va dans un sens précis : celui d’un lieu d’endoctrinement plutôt que d’un lieu de soin. C’est cette cohérence de l’omission, et non l’omission d’un mot isolé, qui m’a fait réagir à l’époque et qui continue de me sembler problématique.

Une controverse qui touche à la déontologie des chaînes

La question du sous-titrage documentaire a fait l’objet, dans les années qui ont suivi, de débats professionnels plus larges dont Arte a d’ailleurs été l’un des terrains. Les discussions autour du sous-titrage collaboratif — le recours à des contributeurs bénévoles ou faiblement rémunérés pour adapter des programmes — ont soulevé des questions de qualité, de droit d’auteur et de responsabilité éditoriale qui recoupent directement mon coup de gueule de 2007.

Ces débats rejoignent une question plus large sur la transmission de la langue et la formation des traducteurs, que j’aborde ailleurs à propos des cours et écoles de russe à Paris. Les traducteurs professionnels et les juristes qui sont intervenus dans ces débats ont fait valoir un argument qui vaut d’être rappelé ici : l’adaptation audiovisuelle est un acte de création soumis à un droit moral, et elle engage la responsabilité de celui qui la diffuse. Une chaîne ne peut pas traiter le sous-titrage comme une prestation technique interchangeable, parce que le sous-titre est ce que le spectateur lit — c’est-à-dire, pour l’immense majorité du public non russophone, l’intégralité de ce qu’il comprend du film.

Arte s’est depuis dotée de dispositifs internes de déontologie, avec un référent éthique et une plateforme de signalement. Ces mécanismes existent précisément pour traiter des désaccords de ce type. Reste que le spectateur ordinaire, lui, n’a aucun moyen de savoir qu’un problème d’adaptation s’est produit : il faudrait qu’il comprenne la langue originale, qu’il écoute la bande son en même temps qu’il lit les sous-titres, et qu’il repère un écart. Autant dire que le contrôle démocratique de cette question repose sur une poignée de spectateurs bilingues attentifs et suffisamment agacés pour écrire.

Pourquoi les documentaires sur la Russie sont particulièrement exposés

Église orthodoxe en bois avec coupoles au milieu d'un paysage rural russe sous un ciel couvert
Filmer la Russie rurale : un terrain où chaque choix de traduction engage la représentation d'un pays entier.

Il existe une raison structurelle pour laquelle ce genre de glissement se produit plus facilement avec la Russie qu’avec, par exemple, un documentaire sur l’Italie ou l’Espagne : la barrière linguistique y est quasi totale pour le public français.

Un spectateur français moyen possède assez d’anglais, parfois d’espagnol ou d’italien, pour percevoir un écart grossier entre ce qu’il entend et ce qu’il lit. Avec le russe, cette possibilité de contrôle disparaît entièrement. L’alphabet lui-même met le spectateur hors-jeu : il ne peut même pas reconnaître un nom propre ou un mot international au passage. Il est intégralement dépendant de l’adaptation.

À cette dépendance s’ajoute un imaginaire préexistant très chargé. La Russie arrive au spectateur français précédée d’un stock d’images toutes prêtes — l’autoritarisme, l’orthodoxie, l’alcool, la soumission, la nostalgie impériale — dont chacune est enracinée dans une part de réalité, mais dont la combinaison automatique produit une grille de lecture qui fonctionne toute seule. Un documentaire qui confirme cette grille passera sans résistance ; un documentaire qui la complique devra travailler beaucoup plus pour être compris. C’est l’un des intérêts des statistiques officielles sur les Russes de France que de fournir, contre cette grille automatique, des ordres de grandeur vérifiables. La tentation, pour un adaptateur pressé, est donc de laisser filer le film vers la lecture la plus attendue.

C’est la même mécanique que je décris ailleurs sur ce blog à propos des clichés qui circulent sur les femmes russes : le cliché n’est pas une invention pure, c’est une simplification qui a de bonnes raisons d’exister et de mauvaises raisons de perdurer. Le rôle d’un documentaire sérieux devrait être de compliquer le cliché, pas de le confirmer par omission.

Comment lire un documentaire sur la Russie sans se faire avoir

De cette expérience de spectatrice agacée, je tire quelques réflexes que je crois utiles, et qui valent bien au-delà du cas d’Arte.

RéflexeCe qu'il permet de repérer
Écouter la bande son originale, même sans comprendreLe ton, les rires, les hésitations, la longueur réelle des réponses par rapport au sous-titre affiché
Repérer les mots récurrents non traduits ou toujours traduits de la même façonLes choix lexicaux systématiques, qui révèlent une orientation éditoriale
Vérifier le statut administratif réel des lieux filmésLes écarts entre la désignation employée dans le film et la réalité institutionnelle
Chercher la couverture du sujet dans la presse du pays concernéLe contexte local, souvent absent du film, et les controverses préexistantes
Distinguer ce que montre le film de ce qu'affirme le commentaireLes images qui contredisent ou nuancent le propos qu'on leur fait porter

Le guide du cinéma russe à Paris recense par ailleurs les salles et festivals où ces films se voient dans de meilleures conditions, souvent accompagnés d’une présentation qui restitue le contexte manquant.

Ces réflexes ne transforment pas un spectateur en enquêteur, et ils ne devraient pas être nécessaires : la charge de l’honnêteté incombe au diffuseur, pas au public. Mais dans le cas de sujets aussi polarisés que la Russie contemporaine, ils permettent au moins de savoir quand on ne sait pas — ce qui est déjà un progrès considérable par rapport à la certitude confortable de celui qui a « vu un documentaire là-dessus ».

Le débat n’a rien perdu de son actualité

Près de vingt ans après, la question posée par cet article est devenue, si c’est possible, encore plus sensible. Le traitement médiatique de la Russie s’est durci dans des proportions considérables depuis 2014 et plus encore depuis 2022, pour des raisons que je ne conteste pas et dont la gravité n’échappe à personne. Mais un durcissement légitime du jugement politique ne dispense pas de la rigueur factuelle — au contraire, il l’exige davantage, parce que chaque approximation devient une prise offerte à ceux qui ont intérêt à discréditer l’ensemble du travail journalistique occidental.

C’est précisément l’argument que je défendais déjà en 2007, et qui me paraît aujourd’hui plus important encore : quand on a raison sur le fond, on n’a pas besoin de tricher sur les détails. Un documentaire qui présente honnêtement le centre de Dourakovo comme un centre de réhabilitation, et qui pose ensuite toutes les questions dérangeantes sur l’autorité, la religion imposée et le nationalisme de son fondateur, serait à mon sens beaucoup plus accablant que celui qui a été diffusé — parce qu’il serait inattaquable.

Pour ceux qui veulent creuser ce que ce documentaire dit réellement de la Russie de la fin des années 2000, la lecture croisée avec ma première critique du même film reste le meilleur chemin : elle aborde le fond du propos là où cet article s’attache à sa mise en forme.

Pour aller plus loin sur les questions de représentation culturelle et de médiation entre les deux pays, les ressources documentaires de NetRussie et les activités de l’Alliance franco-russe proposent des points de vue complémentaires à celui des chaînes généralistes.

Questions fréquentes

De quoi parle cet article sur Comment Arte trompe ses spectateurs... ?

Cet article aborde comment arte trompe ses spectateurs... du point de vue d'une Russe vivant à Paris. Il y a quelques jours, je parlais d’un documentaire de Arte, « Au nom de Dieu, du tsar et de la patrie » qui a ouvert une série de documentaires sur l’état de la démocratie dans le monde. Le film a été diffusé hier soir.

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