Deux en un de Kira Mouratova : la critique

Au festival Regards de Russie a Paris, j'ai vu Deux en un de Kira Mouratova, grande figure du cinéma russe d'auteur. Un film en deux parties — théâtre absurde avec un acteur pendu en costume de Rigoletto, puis drame familial sordide — qui m'a laissee deux jours en convalescence. Laureat du prix Nika
Deux en un de Kira Mouratova : un geste patriotique qui a coute cher

Un geste patriotique mal récompense

Il m’a fallu deux jours pour m’en remettre. Mon geste patriotique — aller soutenir le cinéma russe au festival Regards de Russie a Paris — m’a coute cher. Le film de Kira Mouratova, réalisatrice ukrainienne respectee et figure incontournable du cinéma d’auteur post-soviétique, s’appelle Deux en un (2007). Deux parties, deux epreuves.

L’affiche de Deux en un (Dva v odnom) de Kira Mouratova

Mon rapport au cinéma russe est pourtant celui d’une spectatrice conquise d’avance : je vais voir à peu près tout ce qui passe, des grands classiques aux curiosités contemporaines, et ma liste de films russes incontournables témoigne de cette indulgence de principe. Il fallait donc quelque chose de particulier pour que je sorte d’une salle dans cet état — et Deux en un a fourni ce quelque chose sans lésiner.

Le film a pourtant remporte le prix Nika du meilleur film des pays baltes et de la CEI — l’equivalent russe des Cesar. Sur les forums russes, quelques fans existent : une vieille dame a même declare avoir aime. Mais pour la grande majorite des spectateurs, l’experience est eprouvante.

Qui est Kira Mouratova

Avant d’aller plus loin dans le procès du film, il faut rendre justice à celle qui l’a signé. Kira Mouratova, née Kira Georgievna Korotkova le 5 novembre 1934 à Soroca — ville alors située dans le Royaume de Roumanie, aujourd’hui en Moldavie —, est l’une des figures les plus singulières du cinéma soviétique puis ukrainien. Formée au VGIK, la grande école de cinéma de Moscou, elle s’installe ensuite à Odessa, où elle travaillera jusqu’à sa mort, survenue le 6 juin 2018.

Sa carrière est en grande partie l’histoire d’un bras de fer avec la censure. Brèves rencontres (1967) et Les Longs Adieux (1971), aujourd’hui considérés comme deux de ses films majeurs, ont été frappés par les autorités soviétiques ; Les Longs Adieux a même été purement et simplement interdit pendant des années avant de ressortir à la faveur de la perestroïka. Les entraves administratives ont été durables au point de l’écarter de la réalisation pendant une partie des années 1980 — un gâchis dont la cinéaste elle-même parlait sans amertume affichée, mais dont l’ampleur mesure ce que le système soviétique a coûté à son propre cinéma.

Le tournant vient avec Le Syndrome asthénique (1989), qui reçoit l’Ours d’argent au Festival de Berlin et lui apporte une reconnaissance internationale tardive mais solide. À partir de l’indépendance ukrainienne, Mouratova poursuit son travail à Odessa, dans une position singulière : cinéaste russophone travaillant en Ukraine, revendiquée par les deux traditions, réductible à aucune.

Rue déserte d'Odessa bordée d'immeubles néoclassiques aux façades patinées, sous un ciel gris
Odessa, ville où Kira Mouratova a vécu et travaillé de la fin des années 1960 jusqu'à sa mort en 2018.

Cette position explique en partie l’incompréhension que ses films suscitent. Mouratova ne cherche ni le confort du spectateur, ni la lisibilité narrative, ni même le plaisir esthétique au sens habituel. Elle travaille la répétition, la dissonance, l’artifice assumé du jeu d’acteur — des procédés qui, chez d’autres, passeraient pour du théâtre filmé, et qui chez elle constituent un langage à part entière. On l’aime ou on ne l’aime pas ; il est en revanche difficile de prétendre qu’elle fait la même chose que quelqu’un d’autre. Une rétrospective de son œuvre a d’ailleurs été présentée en France après sa mort, confirmant le statut d’auteure majeure qui lui est reconnu par la critique internationale.

Le film : production, casting, réception

Deux en un (Dva v odnom) est un film ukrainien réalisé en 2007. Le casting réunit deux visages majeurs du cinéma de l’espace post-soviétique : Renata Litvinova, actrice, scénariste et réalisatrice russe, collaboratrice régulière de Mouratova et figure d’une certaine élégance décalée du cinéma russe des années 1990-2000 ; et Bogdan Stupka (1941-2012), acteur ukrainien de premier plan, ancien directeur du Théâtre national Ivan Franko de Kiev, dont la carrière au cinéma comprend des rôles majeurs chez Jerzy Hoffman comme chez Andrzej Wajda.

La structure en deux blocs — une première moitié filmée comme du théâtre, une seconde comme un long-métrage de fiction classique — n’est pas un accident de montage : c’est le dispositif même du film, annoncé par son titre. Deux films en un, deux régimes d’images, deux manières de filmer le même désastre humain. La critique a beaucoup commenté cette construction inhabituelle, généralement en soulignant qu’elle relève d’une écriture pleinement assumée, singulière et déconcertante, plutôt que d’une maladresse.

Le film a reçu un prix Nika — l’équivalent russe des César — dans la catégorie du meilleur film des pays de la CEI et des pays baltes. Les sources divergent légèrement sur l’année à retenir : la récompense est rattachée à l’exercice 2007 dans certaines sources, à la cérémonie de 2008 dans d’autres, selon qu’on retient l’année de production ou celle de remise. Il a également circulé en festivals internationaux, ce qui a assuré sa visibilité au-delà de l’espace russophone — c’est d’ailleurs dans ce circuit que le festival parisien l’a récupéré.

Première partie : théâtre et absurde

La première partie se deroule dans un théâtre musical au décor fantastique. Un acteur s’est pendu en costume du Duc de Rigoletto. Un machiniste amateur d’opéra le découvre. S’ensuivent des échanges surrealistes entre les membres de la troupe, dans cette ambiance de huis clos theatral ou l’absurde regne en maitre.

Le film offre pourtant quelques moments de grace au milieu du chaos. Un collegue touche la main du mort : « Mais elle est froide ! » et se met a chanter « Che gelida manina… » de sa voix de tenor a la retraite. Un moment magique, inattendu, presque emouvant dans l’absurdite ambiante.

Le décor s’abaisse pour liberer le corps, une foret blanche se deploie sur scene, et le corps tombe avec un bruit sourd. Un moment de beauté plastique dans un film qui n’en compte pas beaucoup.

Seconde partie : le drame sordide

La seconde partie change radicalement de registre. Filmee comme un long-metrage classique (et non plus comme du théâtre), elle raconte l’histoire d’un vieil homme riche entretenant une relation incestueuse avec sa fille. Le soir du Nouvel An, la fille amene une amie. Le vieil homme les enferme dans la maison.

C’est degoutant et difficile a regarder pour la plupart des spectateurs. Le malaise s’installe et ne quitte plus la salle. Mouratova pousse le spectateur dans ses retranchements, sans offrir la moindre echappatoire narrative ou esthétique.

Dans le genre « le monde est absurde et cruel », je prefere David Lynch. Chez Lynch, l’absurde est porte par une vision artistique fascinante, une musique envoutante, des images inoubliables. Chez Mouratova, la cruaute semble etre une fin en soi — et c’est epuisant.

Le festival Regards de Russie, ou l’art d’aller au-devant des ennuis

Un mot sur le cadre, qui n’est pas anodin. Regards de Russie est l’un de ces festivals parisiens qui, chaque automne, tentent de faire exister en France un cinéma russe et russophone quasi absent des circuits de distribution commerciale. La programmation y est par nature inégale : à côté de films destinés au grand public russe, on y trouve des œuvres d’auteur exigeantes que personne n’achètera jamais pour une sortie nationale. C’est précisément l’intérêt du dispositif — et son risque, pour le spectateur qui choisit une séance sur la foi d’un synopsis de trois lignes.

Ce festival n’est pas isolé : il fait partie d’un petit écosystème de rendez-vous parisiens consacrés au cinéma d’Europe de l’Est, dont nous avons détaillé l’édition suivante en 2008. Aller à l’un de ces festivals, c’est accepter de ne pas savoir à l’avance ce qu’on va voir. La plupart du temps, on en ressort avec une découverte. Parfois, on en ressort avec Deux en un.

La seconde partie : pourquoi le malaise fonctionne

Il vaut la peine de revenir sur la mécanique de la seconde partie, parce qu’elle explique la violence de la réaction qu’elle provoque. Le dispositif est simple : un huis clos, quatre personnages, une nuit de Nouvel An. Le décalage entre le cadre — la fête la plus chargée symboliquement du calendrier russe, celle de l’enfance, des mandarines et du sapin — et ce qui s’y joue produit un effet de sidération beaucoup plus efficace qu’une mise en scène frontale de la violence.

Mouratova ne montre d’ailleurs presque rien. Elle laisse deviner, elle laisse la situation se refermer, elle filme des visages qui ne réagissent pas comme des visages devraient réagir. Cette absence de réaction adéquate — les personnages parlent trop, rient au mauvais moment, ignorent l’évidence — est sa signature depuis Le Syndrome asthénique. C’est une manière de dire quelque chose sur une société entière : personne ne voit ce qui se passe sous ses yeux, ou tout le monde a décidé de ne pas le voir.

Comprendre cela n’a pas rendu la séance plus agréable. Mais cela change le statut du film : ce n’est pas un objet gratuitement sordide, c’est une proposition construite dont le sujet réel est l’aveuglement collectif. Reste à savoir si l’on souhaite passer quatre-vingt-dix minutes à l’éprouver.

Ce que le rejet dit du film — et du spectateur

Il faut être honnête sur ce qu’est cette note de 1/5 : c’est le compte rendu d’une expérience de spectatrice, pas un verdict sur la valeur d’une œuvre. Mouratova appartient à cette catégorie de cinéastes dont on peut détester un film tout en reconnaissant qu’il est fait par quelqu’un qui sait exactement ce qu’il fait. Le malaise que provoque Deux en un n’est pas un raté : c’est l’objectif.

Reste que ce parti pris pose une question légitime, qui dépasse ce film précis. Un cinéma qui organise méthodiquement l’inconfort du spectateur, sans lui offrir la moindre compensation — ni beauté plastique soutenue, ni récit, ni personnage auquel s’attacher —, que produit-il exactement ? Chez David Lynch, auquel il est tentant de comparer Mouratova, l’absurde et la cruauté sont enveloppés dans une matière sensorielle envoûtante : la musique d’Angelo Badalamenti, des images qui restent en mémoire, un mystère qui donne envie de revoir le film. Chez Mouratova, cette compensation est délibérément refusée. Le spectateur est laissé face à la mécanique nue.

Rideau de velours rouge entrouvert sur une scène de théâtre plongée dans le noir, cadre de scène ornementé
La première partie du film se déroule dans un théâtre musical, filmée comme du théâtre plutôt que comme du cinéma.

C’est une position défendable et cohérente, et elle a ses admirateurs — la critique internationale place régulièrement Mouratova parmi les grandes cinéastes de la seconde moitié du XXe siècle. Mais elle suppose un contrat que tous les spectateurs n’ont pas envie de signer, surtout un soir de novembre en sortant du travail. Il y a des films qu’on doit voir en connaissant les règles du jeu, et Deux en un en fait indiscutablement partie.

Par où commencer avec Mouratova

Si ce compte rendu vous a donné envie de la découvrir — ce qui serait un beau paradoxe —, Deux en un est probablement le pire point d’entrée possible. Mieux vaut commencer par Brèves rencontres (1967), avec Vladimir Vyssotski dans l’un de ses rares rôles au cinéma, ou par Le Syndrome asthénique (1989), le film qui l’a fait connaître hors de l’URSS et qui reste sa proposition la plus complète. Ces deux titres donnent une idée de ce que sa singularité produit quand elle sert un récit plutôt qu’elle ne le dissout.

Ses films sont rarement distribués en salles en France, mais reviennent régulièrement à la faveur de rétrospectives et de festivals — un circuit que détaille notre guide du cinéma russe à Paris, qui recense salles, cycles et plateformes. Pour situer Mouratova dans un panorama plus large, notre sélection de films russes incontournables offre un point de départ moins exigeant.

Le verdict

Note : 1/5

  • Realisation : Mouratova maitrise son langage, mais le resultat est eprouvant

  • Première partie : Théâtre absurde avec quelques eclairs de beauté

  • Seconde partie : Sordide et quasi insoutenable

  • Le moment a sauver : « Che gelida manina » chante par un machiniste

  • Prix : Nika du meilleur film des pays baltes et de la CEI

Questions fréquentes

Qui est Kira Mouratova et pourquoi est-elle importante ?

Kira Mouratova (1934-2018) est une réalisatrice ukrainienne d'origine roumaine, consideree comme l'une des grandes figures du cinéma d'auteur post-soviétique. Longtemps censuree par les autorites soviétiques, elle a développe un style unique melant absurde, cruaute et poesie. Ses films, souvent derangeants et inclassables, ont ete présentés dans de nombreux festivals internationaux.

De quoi parle le film Deux en un de Kira Mouratova ?

Deux en un (2007) est un film en deux parties. La première se deroule dans un théâtre musical ou un acteur s'est pendu en costume de Rigoletto, donnant lieu a des échanges absurdes entre les membres de la troupe. La seconde partie, filmee comme un long-metrage classique, raconte l'histoire sordide d'un vieil homme riche et de sa fille. Le film a recu le prix Nika du meilleur film des pays baltes et de la CEI.

Ou voir les films de Kira Mouratova ?

Les films de Kira Mouratova sont rarement distribues en salles en France. On peut les decouvrir lors de festivals dédiés au cinéma russe et d'Europe de l'Est, comme Regards de Russie a Paris. Certains de ses films sont disponibles en DVD dans des editions specialisees ou sur des plateformes de streaming d'art et essai.