Renee, concierge pas comme les autres
J’etais assez sceptique face a cette histoire de « concierge pas comme les autres » (les miennes ont toujours ete comme les autres) se liant d’amitie a un Japonais richissime et esthete. Mais passe le premier chapitre, le charme opere.
Renee (Madame Michel), une concierge de 54 ans, autodidacte, ame fine dans un monde de brutes, est dotee d’une sensibilite artistique et d’un sens de l’humour redoutables dont les habitants de l’immeuble ne se doutent pas. Elle se passionne pour les arts, le cinema japonais, les romans russes et la philosophie, le tout avec cette approche d’autodidacte qui a de genial cette capacite d’expliquer les theories tordues avec les mots de tous les jours.
Tel l’idealisme d’Edmund Husserl : « Peut-etre mon chat, que j’apprehende presentement comme un quadrupede obese a moustaches fremissantes et que je range dans mon esprit dans un tiroir etiquete “chat”, est-il en verite et en son essence meme une boule de glu verte qui ne fait pas miaou ».
Paloma et le monde de brutes
Il y a aussi l’histoire d’une petite fille de 12 ans, Paloma, surdouee, ame fine dans un monde de brutes, tellement differente de sa famille gauche caviar qu’elle en est a penser au suicide. Fan de grammaire, de japonais et de musique, elle est intransigeante et tres touchante dans cette opiniatrete.
Et puis il y a M. Ozu, le Japonais qui achete l’appartement du 4e, et qui est le seul a savoir reconnaitre les ames fines dans ce monde de brutes. Les des sont jetes. L’histoire commence.
Quant aux habitants de l’immeuble (rue de Grenelle), c’est une belle bande de cons masques en intellectuels « rive gauche », decrits avec un humour gringant et amer. Bien sur, c’est exagere, mais quel plaisir de lire les repliques de ces specimens de collection !
Subtil comme un the vert japonais
Cheesy ? A ma surprise, non — et je suis TRES allergique a ce genre de choses. C’est subtil comme un the vert japonais (les adeptes du Lipton en disent « c’est du foin », les amateurs de the y trouvent des milliers de nuances), leger comme une madeleine bien faite, amer comme Anna Karenine et drole comme Muriel Barbery, car je crois bien que le livre le tient d’elle.
Renee est toujours a la recherche du wabi, ce qui en japonais veut dire « une forme effacee du beau, une qualite de raffinement masque de rusticite ». C’est bien decrire tout le roman, incontestablement wabi.
Quelques reproches
Les exces de morale : Muriel Barbery se prend pour Tolstoi, alors que les passages moralisateurs sont insupportables deja chez celui-ci, malgre le genie. Et l’abus de metaphores : je refuse de voir la telecommande comme un « rosaire laic ».
La fin : patatra !
A la page 319, patatra ! Muriel Barbery contracte le virus Schmitt-Coelho qui contamine (dans votre esprit) le reste du livre. Un drogue revenu a la vie normale apres avoir vu un camelia ; une mort stupide qui sauve une vie et nous fait reflechir ; et la conclusion que la beaute de ce monde, ce sont les « toujours dans le jamais », les parentheses dans le temps.
Cheesy ? Tu parles ! Meme si, a la fin, Madame Michel et M. Ozu s’etaient mis a se rouler des pelles sur le seuil de sa loge de concierge sous une pluie battante, ca aurait ete moins niais. « Tout ca pour ca », a-t-on envie de dire. Pour moi, ce livre aurait du rester non-termine.
A qui je recommanderais ce livre
A ceux qui lisent avec plaisir, aiment s’arreter sur une tournure reussie, un mot, une metaphore. A ceux qui aiment les belles histoires originales. A ceux qui aiment la litterature russe — les clins d’oeil vous feront plaisir.
L’Elegance du herisson, 359 pages, Ed. Gallimard.
L’Elegance du herisson en 2026
Vendu a plus de 5 millions d’exemplaires dans le monde et traduit dans plus de 40 langues, L’Elegance du herisson reste l’un des plus grands succes de la litterature francaise contemporaine. Le roman a ete adapte au cinema par Mona Achache sous le titre Le Herisson (2009), avec Josiane Balasko dans le role de Renee.
Muriel Barbery a continue a publier — La Vie des elfes (2015), Un pays de neige et de cendres (2022) — confirmant son univers singulier ou se melent philosophie, poesie et humour. Mais pour beaucoup de lecteurs, le charme irremplacable de L’Elegance du herisson tient a cette rencontre improbable entre une concierge, une enfant surdouee et un Japonais esthete — a condition de fermer le livre a la page 319.