Sots Art : l'exposition d'art politique russe a la Maison Rouge

L'exposition Sots Art a la Maison Rouge presentait l'art politique en Russie de 1972 a nos jours. Melange insolite de pop art et de realisme socialiste, le Sots Art detourne les ideologies soviétiques avec ironie. L'exposition, précédée d'un scandale lie a la censure de 19 oeuvres, offrait un panora
Sots Art : l'exposition d'art politique russe a la Maison Rouge

Le scandale des œuvres censurees

L’exposition Sots Art a ete célèbre avant même d’avoir ouvert ses portes : on avait beaucoup parle des 19 œuvres censurees qui devaient figurer dans l’exposition a l’origine. Dessins, photos, collages — ces œuvres montraient notamment deux policiers en train de s’embrasser, des affiches liant nazisme et communisme, et des masques de Vladimir Poutine.

Le ministre russe de la Culture, Alexandre Sokolov, avait denonce la future exposition comme “une honte pour la Russie”, tout en ajoutant qu’il s’agissait de “son avis personnel”. Et d’ajouter : “J’ai fait tout pour que l’exposition ne parte pas a Paris.” L’effet a ete inverse : cette polemique a decuple la curiosite du public.

Sur un autre versant de la memoire soviétique conservee en France, notre entretien sur le cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois documente le destin de l’emigration blanche, contemporaine mais opposee politiquement au monde qui a produit ce mouvement artistique.

Qu’est-ce que le Sots Art ?

Le Sots Art est un hybride entre le sots-realisme (sots = socialiste) et le pop art. La ou le pop art americain reproduit a l’infini des images de la culture de masse (Marilyn Monroe, Campbell’s Soup), le sots art, lui, detourne les ideologies et la propagande soviétique avec humour.

Illustration avec ce magnifique bronze “Trois mouettes marchant sur l’eau” de Kosolapov, representant Lenine et Jesus-Christ avec Mickey Mouse — une rencontre surrealiste entre trois icones de la culture mondiale.

fondé en 1972 par Vitaly Komar et Alexander Melamid, le mouvement a touche presque tous les artistes en URSS. A un moment ou a un autre de leur carriere, la plupart ont fait du sots art, un peu comme les anecdotes politiques que tout le monde racontait a l’époque soviétique et qu’on ne pouvait pas ne pas raconter.

L’exposition a la Maison Rouge

Artistiquement parlant, le sots art ne représente pas un intérêt plastique majeur en soi. C’est plutot un phenomene sociologiquement fascinant, riche en clins d’oeil et en second degre. Parmi les œuvres marquantes, une sculpture “interactive” ou l’on pouvait actionner Staline et Hitler detruisant le monde chacun a son tour, ou encore cette photo célèbre ou Komar et Melamid mangent la Pravda — une allegorie de la denomination de ce quotidien soviétique comme “nourriture spirituelle du peuple”.

Certaines œuvres restent d’une actualite troublante, comme cet “Appareil pour definir la nationalité” : inserez-y votre nez, et l’appareil vous dira si vous etes juif, russe, georgien, armenien… Une satire de l’obsession identitaire qui n’a rien perdu de sa pertinence.

Il faut cependant reconnaitre que la dernière partie de l’exposition (après les années 1990) se revele nettement moins convaincante — l’humour cede la place au scatologique et au gore, ce qui ne fait pas l’unanimite. Pour replacer le Sots Art dans le contexte plus large des avant-gardes russes dans les collections françaises, de Malevitch à Kandinsky, ce détour par les fonds publics éclaire la filiation conceptuelle de ces œuvres.

Une petite brochure explicative, très bien faite, accompagnait l’exposition en relatant l’histoire du sots art et en commentant les œuvres présentées. Loin d’etre reservee aux seuls immigrants russes, cette exposition parlait a tous ceux qui s’interessent aux rapports entre art, politique et ideologie.

Le verdict

Le Sots Art est un mouvement fascinant par sa capacité a detourner la propagande avec humour. L’exposition de la Maison Rouge offrait un excellent panorama, malgre une fin de parcours moins réussie. — Une Russe a Paris

Informations pratiques

DetailInformation
ExpositionSots Art. Art politique en Russie de 1972 a aujourd'hui
LieuLa Maison Rouge, 10 bd de la Bastille, 75012 Paris
ArtistesKomar & Melamid, Kosolapov, Bulatov, Sokov...
Entree6,50 € (tarif reduit 4,50 €)

Note : La Maison Rouge a ferme definitivement ses portes en octobre 2018 après 14 ans d’expositions d’art contemporain. Son fondateur, Antoine de Galbert, a choisi de mettre fin a cette aventure artistique unique dans le paysage parisien.

Le Sots Art : qu’est-ce que c’est ?

Le Sots Art (contraction de « socialisme » et « art ») est un mouvement artistique ne en URSS dans les années 1970. C’est l’equivalent soviétique du Pop Art americain : la ou Warhol detournait les icones de la culture de consommation (Coca-Cola, Marilyn Monroe), les artistes du Sots Art detournaient les icones de la propagande soviétique — le marteau et la faucille, les portraits de Lenine, les slogans revolutionnaires.

Les principaux artistes du mouvement — Komar et Melamid, Erik Bulatov, Ilya Kabakov — ont transforme les symboles du pouvoir en objets d’art ironiques. C’est un geste subversif qui aurait pu leur couter la liberté (et parfois la leur a coutee).

L’exposition a la Maison Rouge

La Maison Rouge (aujourd’hui fermee, helas) était l’un des lieux d’exposition les plus audacieux de Paris. fondée par le collectionneur Antoine de Galbert dans le 12e arrondissement, elle programmait des expositions risquees, originales, souvent derangeantes — exactement le genre d’endroit ou le Sots Art avait sa place.

L’exposition rassemblait des œuvres venues de collections privees et de musées russes — certaines n’avaient jamais ete montrees en Occident. C’était l’occasion unique de découvrir un pan de l’art russe que les musées occidentaux ignorent trop souvent.

L’humour comme arme politique

Ce qui m’emeut dans le Sots Art, c’est son humour. Face a un systeme totalitaire qui controlait chaque aspect de la vie, ces artistes ont choisi la derision plutot que la confrontation. Ils n’ont pas crie « a bas le regime » — ils ont ri du regime. Et le rire est peut-etre l’arme la plus redoutable contre le pouvoir.

En Russie, l’humour a toujours ete un mecanisme de survie. Les anekdoty (blagues politiques) circulaient sous le manteau pendant toute l’ere soviétique. Le Sots Art est la version artistique de cette tradition — et c’est pour ca qu’il est si profondément russe. Pour découvrir d’autres formés d’art russe contemporain, le site Art Russe offre un panorama complet.

Galerie d'art contemporain avec des toiles au style pop-politique éclairées dans une salle sombre
Le Sots Art, une forme d'art profondément russe, utilise l'humour comme un mécanisme de survie face à la censure et aux contraintes politiques.

Pour situer le Sots Art dans le contexte plus large de l’art russe visible a Paris aujourd’hui, notre guide des collections permanentes d’art russe dans les musées parisiens offre un panorama complementaire.

Komar et Melamid après l’exil americain

Vitaly Komar et Alexander Melamid, les deux fondateurs du mouvement, ont quitte l’URSS a la fin des années 1970 pour s’installer aux Etats-Unis, ou ils ont continue a produire une œuvre commune pendant plus de vingt ans avant de se separer en 2003. Aux Etats-Unis, leur travail a evolue vers des projets conceptuels toujours empreints d’ironie — notamment leur célèbre serie de « peintures les plus voulues » et « les moins voulues », basee sur des sondages d’opinion menes dans plusieurs pays pour determiner quel type de tableau le public souhaitait vraiment voir accroche chez lui.

Le duo a ete largement expose et collectionne aux Etats-Unis, notamment au Zimmerli Art Museum de l’université Rutgers dans le New Jersey, qui conserve l’une des plus importantes collections d’art soviétique non officiel hors de Russie. Cette trajectoire — de la dissidence artistique moscovite a la reconnaissance institutionnelle americaine — est emblematique du parcours d’une génération d’artistes soviétiques non conformistes.

Le Sots Art, un mouvement toujours etudie

Plus de cinquante ans après sa naissance, le Sots Art continue de faire l’objet d’expositions et de retrospectives, en Russie comme a l’etranger. Le Musée d’art moderne de Moscou a notamment consacre au duo Komar-Melamid sa toute première retrospective en Russie, signe que le regard officiel russe sur ce mouvement autrefois censure a considerablement evolue depuis l’époque soviétique.

Cette reconnaissance tardive n’efface pas l’ironie de la situation : un mouvement ne pour se moquer de la propagande d’Etat soviétique se retrouve, des décennies plus tard, expose avec le soutien d’institutions publiques russes. C’est peut-etre la meilleure preuve que l’humour du Sots Art visait juste — et qu’il continue de parler a des générations qui n’ont pourtant jamais connu l’URSS.

Ilya Kabakov, l’autre grand nom du non-conformisme moscovite

Si l’exposition de la Maison Rouge s’articulait principalement autour de Komar et Melamid, elle ne peut se comprendre sans evoquer Ilya Kabakov, ne en 1933 a Dniepropetrovsk (aujourd’hui Dnipro, en Ukraine), figure tutelaire de tout l’art non officiel soviétique dont le Sots Art est une composante. Diplome de l’Institut Sourikov en 1957, Kabakov a d’abord gagne sa vie en illustrant pres de 150 albums pour enfants — un travail alimentaire officiellement tolere qui lui laissait, en parallele, la liberté de developper dans l’ombre une œuvre bien plus radicale.

Reuni avec d’autres artistes non conformistes au sein du groupe informel du boulevard Sretenski, a Moscou, Kabakov a developpe a partir des années 1970 un univers artistique très personnel, fait d’appartements communautaires reconstitues et de personnages fictifs empruntes a l’imaginaire gogolien. Son installation Dix Personnages (1981-1988) est aujourd’hui consideree comme l’une des œuvres fondatrices de l’art d’installation contemporain — un genre que Kabakov, comme Komar et Melamid, a largement invente en reponse aux contraintes specifiques de la creation sous censure soviétique.

Ensemble, ces artistes — Komar, Melamid, Kabakov, Bulatov — dessinent un meme geste generationnel : transformer les contraintes de la censure et de la penurie materielle en un langage artistique original, aujourd’hui reconnu comme l’un des apports les plus significatifs de la seconde moitie du XXe siecle a l’art conceptuel mondial.

Reconstitution d'un intérieur d'appartement communautaire soviétique, meubles usés et éclairage tamisé
La reconstitution d'un appartement communautaire soviétique offre un aperçu de la vie quotidienne qui a inspiré le non-conformisme moscovite.

Sur la vie quotidienne dans l’URSS des années 1950-1970, notre article sur le fonds photographique de Jacques Dupaquier documentant l’URSS en couleur offre un temoignage visuel complementaire a la satire du Sots Art.

Un art ne dans les appartements communautaires

Ce qui distingue radicalement les artistes non conformistes soviétiques de leurs homologues occidentaux, c’est le cadre materiel meme de leur creation. Prive de galeries, de marche de l’art officiel et souvent d’atelier au sens occidental du terme, Kabakov a developpe son œuvre dans le cadre exigu d’un appartement communautaire moscovite — cet habitat collectif impose par la penurie de logement soviétique, ou plusieurs familles partageaient cuisine et sanitaires dans un meme appartement. Loin d’etre une simple contrainte subie, cet environnement est devenu la matiere première meme de son travail : ses installations reconstituent precisement ces interieurs exigus et surpeuples, transformant la banalite oppressante du quotidien soviétique en un espace de réflexion universelle sur la vie communautaire force.

Cette proximite entre l’art et les conditions materielles de son elaboration est une cle de lecture essentielle pour comprendre tout le mouvement non conformiste, Sots Art compris : ces artistes ne disposaient pas des moyens de production de l’art occidental contemporain, mais ont fait de cette contrainte meme un sujet et une esthetique. C’est cette genese particuliere qui explique, aujourd’hui encore, pourquoi les œuvres de cette génération continuent de fasciner bien au-dela du cercle des specialistes de l’art russe.

Le Sots Art, une grammaire toujours actuelle

Ce qui rend le Sots Art particulierement pertinent pour un regard contemporain, c’est la transferabilite de sa méthode : detourner les symboles du pouvoir par l’ironie n’est pas une technique propre a la seule propagande soviétique, elle s’applique tout aussi bien a n’importe quel systeme de communication politique contemporain, y compris les plus recents. Les artistes du Sots Art n’ont pas seulement critique un regime particulier — ils ont mis au point une grammaire visuelle de la subversion par l’ironie, transposable a d’autres contextes et d’autres époques.

C’est sans doute cette dimension universelle, au-dela de l’ancrage soviétique specifique du mouvement, qui explique la longevite de l’intérêt pour ces artistes : dans un monde ou la communication politique reste, quel que soit le regime, un objet de mise en scene permanente, la lecon du Sots Art — rire de la propagande plutot que la subir en silence — n’a rien perdu de sa pertinence, y compris pour lire d’un oeil critique les images officielles produites aujourd’hui par le pouvoir russe lui-meme. C’est sans doute la le plus bel heritage de ces artistes censures et parfois exiles : avoir invente une méthode de resistance visuelle que le temps n’a pas emoussee.

L’exposition de la Maison Rouge en 2007 aura eu, en definitive, le merite rare de faire decouvrir a un public parisien un pan entier de l’histoire de l’art contemporain trop souvent reduit, en Occident, aux seuls grands noms de l’avant-garde russe du debut du XXe siecle — Malevitch, Kandinsky, Chagall. Le Sots Art rappelle qu’une seconde génération, tout aussi audacieuse, a continue de creer dans les décennies suivantes, sous des contraintes autrement plus severes que celles connues par leurs illustres predecesseurs des années 1910-1920, tout en developpant une langue artistique tout aussi singuliere et durable — celle du rire subversif face au pouvoir, arme discrete mais increvable, transmise de génération en génération d’artistes, de Komar et Melamid jusqu’aux plasticiens russes d’aujourd’hui qui continuent, malgre tout, de la mettre en pratique. Notre portrait de la communauté russe de Paris documente d’autres formes, moins artistiques mais tout aussi tenaces, de cette resilience culturelle en exil.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Sots Art ?

Le Sots Art est un mouvement artistique soviétique ne en 1972, hybride entre le sots-realisme (sots = socialiste) et le pop art. Au lieu de reproduire les images de la culture de masse comme le pop art americain, le sots art detourne les ideologies et la propagande soviétique avec humour et ironie.

Qui sont les fondateurs du Sots Art ?

Le Sots Art a ete fondé en 1972 par les artistes Vitaly Komar et Alexander Melamid. Parmi les autres artistes majeurs du mouvement figurent Alexander Kosolapov, Erik Bulatov, Leonid Sokov et Grisha Bruskin.

Pourquoi l'exposition Sots Art a-t-elle fait scandale ?

Avant même son ouverture, 19 oeuvres ont ete censurees. Le ministre russe de la Culture, Alexandre Sokolov, a qualifie l'exposition de 'honte pour la Russie'. Les oeuvres censurees montraient des policiers s'embrassant, des references au nazisme et communisme, et des masques de Vladimir Poutine.

Combien coutent les musées a Paris ?

Les tarifs varient de 5 a 17 euros. De nombreux musées sont gratuits le premier dimanche du mois. Les moins de 26 ans residents de l'UE beneficient de la gratuite dans les musées nationaux.

Combien de temps prevoir pour une visite de musée ?

Comptez environ 1h a 1h30 pour une exposition temporaire, 2 a 3 heures pour un grand musée. Privilegiez les matinees en semaine pour eviter la foule.