Un homme ne de mere inconnue
« Je ne sais rien de mes origines. Je suis ne a Paris de mere inconnue et mon pere photographiait les heroines. »
Ainsi commence l’histoire de Gilles Hector, brillant avocat parisien dont l’existence entiere est hantee par une absence fondatrice : celle de sa mere. Fils d’un chef lumiere de cinema de genie, Gilles a grandi dans l’ombre des projecteurs et des heroines en noir et blanc, sans jamais connaitre le visage de celle qui lui a donne la vie.
A la mort de son pere, Gilles se lance dans une enquete intime et douloureuse pour retrouver cette mere fantome. Il la cherche la ou son pere l’a peut-etre aimee : dans les salles obscures du Quartier Latin, parmi les visages lumineux des actrices d’un autre temps.
Le pere, chef lumiere de cinema
Le pere de Gilles etait un homme insaisissable, un genie de la lumiere cinematographique qui « s’arrangeait pour traverser l’existence sans temoin, comme si sa vie avait ete un crime parfait ». Un homme qui eclairait les autres tout en restant dans l’ombre, gardien absolu de ses secrets.
Baisers de cinema, Gallimard, Collection blanche, 189 pages
Le pere photographiait les heroines — ces femmes sublimes de l’ecran dont les visages, figes dans la lumiere, constituaient le seul album de famille possible pour Gilles. Apres sa disparition, chaque cliche, chaque pellicule devient un indice potentiel dans la quete obsedante du fils.
Les femmes impossibles de Gilles
Gilles Hector ne parvient pas a garder les femmes. C’est la malediction de celui qui n’a jamais connu l’amour premier, celui d’une mere. Sa mere d’abord, qui l’a abandonne. Puis Solange, qui l’a quitte pour « un Africain fertile et large d’epaules ». Chaque depart ravive la blessure originelle, chaque femme qui s’eloigne emporte un peu plus de lui.
On devine chez Gilles une incapacite a s’abandonner, une retenue douloureuse heritee d’un pere qui traversait la vie sans temoin. Comment aimer quand on ne sait pas d’ou l’on vient ? Comment retenir quand on a ete soi-meme lache des le premier souffle ?
Mayliss, sortilege d’amour
Et puis surgit Mayliss. Un amour troublant, impossible, presque violent. Mayliss est « un sortilege, une femme une amante, une soeur, une mere aussi ». Elle est toutes les femmes que Gilles a perdues, condensees en une seule presence bouleversante.

Leur amour nait aux « 3 Luxembourgs », un petit cinema du 5e arrondissement ou Gilles s’acharne a chercher sa mere parmi les anciennes heroines du noir et blanc. Il scrute les visages, elimine methodiquement les candidates impossibles — Francoise Dorleac, Anouk Aimee, Audrey Hepburn — dans un jeu de piste a la fois desesperant et enchanteur.
La relation avec Mayliss cristallise tout ce que le roman porte de plus beau et de plus douloureux : l’amour comme quete et comme perte, le desir de combler un vide originel par la fusion avec un autre etre.
Les cinemas du Paris d’autrefois
L’un des charmes les plus envoutants de Baisers de cinema est sa geographie sentimentale de Paris. Fottorino nous promene entre les cinemas du Quartier Latin et un cafe de l’ile Saint-Louis, dessinant un Paris d’autrefois qui resonne etrangement avec l’univers de Patrick Modiano et son Dans le cafe de la jeunesse perdue.
C’est le Paris tel que je l’aime : celui des salles obscures ou le passe scintille encore sur les ecrans fatigues, celui des cafes ou les conversations se perdent dans la fumee, celui des rues etroites ou chaque pas peut faire surgir un fantome. Fottorino ecrit ce Paris-la avec une precision onirique qui donne envie de courir retrouver les derniers cinemas de quartier avant qu’ils ne disparaissent.
Le verdict
Probablement le meilleur livre que j’ai lu depuis la rentree. Eric Fottorino signe avec Baisers de cinema l’une des histoires d’amour les plus sensibles et captivantes de la litterature contemporaine. Le roman est court — 189 pages dans la Collection blanche de Gallimard — mais d’une densite et d’une beaute qui marquent durablement.
L’ecriture est ensorcelante, la quete des origines bouleversante, et le Paris que dessine Fottorino est exactement celui que j’aime. Entre les vieux cinemas du 5e, l’ile Saint-Louis et les fantomes du noir et blanc, ce roman est un enchantement absolu.
** Note : 5/5**
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Ecriture : Ensorcelante, poetique, d’une precision onirique
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Histoire : Quete des origines et amour impossible entrelaces
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Point fort : Le Paris des vieux cinemas, magistralement evoque
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A lire si : Vous aimez Modiano, le cinema en noir et blanc ou les promenades parisiennes
Gallimard, Collection blanche, 189 pages, 14,50 euros