L’école de Paris et La Ruche
Chaim Soutine fait partie des quelque 500 peintres juifs venus d’Europe de l’Est au debut du XXe siècle qui ont constitue en large partie ce que l’on appelle communement l’école de Paris. Parmi eux, Chagall, Zadkine, Lipchitz, Kikoine…
C’est l’age d’or de La Ruche, l’atelier de la rue Dantzig qui abrite des artistes venus du monde entier. C’est l’age d’or de la solidarite entre les peintres, tous fauches — Modigliani, ami de Soutine, lui donnait 1 franc par jour pour subsister. C’est aussi l’époque ou Hemingway sans un sou passe ses heures dans les cafes parisiens, dans ce Paris qui est une fête malgre la misere. C’est la que naissent les œuvres si sauvages, si expressives, si intenses de Soutine.
Chaim Soutine, figure majeure de l’art russe a Paris
Sur la vie de cette meme communauté d’artistes et d’exiles russes a Paris, notre entretien sur le cimetiere russe de Sainte-Genevieve-des-Bois documente un autre pan de cette histoire d’exil.
Un peintre relativement méconnu
Soutine est relativement peu connu compare a ses contemporains Chagall ou Modigliani, et pourtant, ses œuvres s’estiment en millions d’euros. Plus de 7 millions d’euros pour Le Patissier de Cagnes chez Christie’s — ce patissier même qui le rendait célèbre en 1922 : « un patissier inoui, fascinant, reel, truculent, afflige d’une oreille immense et superbe, inattendue et juste, un chef-d’œuvre », le decrivait Zborowski, le marchand d’art qui a revele Soutine au marche.
L’expressionnisme violent et fascinant de Soutine
L’exposition a la Pinacotheque
Une exposition consacrée a Soutine est une rarete, et non seulement a Paris. C’est avec d’autant plus de plaisir que je suis allee voir l’exposition organisee par La Pinacotheque. Certes, l’espace n’était guere adapte — un sous-sol assez glauque avec des murs d’un bleu indigo un peu oppressant —, les lumieres guere satisfaisantes, les explications parfois incongrues.
Mais le choix des œuvres restait tout a fait defendable, surtout pour la première période de la vie de Soutine. Affame, méconnu, maladivement timide, il peignait a n’en plus tenir debout, en detruisant et en repeignant ses œuvres encore et encore. Des paysages du Sud, des natures mortes aux couleurs et aux formés si violentes qu’elles en paraissent vivantes, des morceaux de boeuf ensanglantes, les premiers portraits « defigures »…
Des couleurs endiablees
A une personne ne connaissant pas la vie de Soutine, tout cela peut paraitre une folie pure. Et pourtant, la seconde partie de l’exposition rassure : le style est plus pose, les sujets, plus bucoliques. Mais toujours ces couleurs endiablees, des rouges hypnotisants, des bleus, des verts, des oranges, des explosions ! Dans l’hiver parisien, c’est bien ce qu’il nous faut, une explosion !
Les peintures de Soutine vous transpercent autant que l’histoire de sa vie. A chacun ensuite de trouver son approche pour apprecier son œuvre. Soutine remonte sur la surface de ses tableaux quelque chose de la bete humaine qui nous derange et fascine a la fois. Tout comme ce personnage passionne, tourmente, reconnu mais si seul, qui meurt si tot, ne pouvant etre soigne pendant l’Occupation. Derriere son cercueil ne marchait qu’une seule personne. C’était Picasso.
À retenir. Malgré une scénographie peu adaptée (sous-sol glauque, éclairages insatisfaisants), le choix des œuvres de cette exposition Soutine — notamment de la première période, affamée et fiévreuse — reste tout à fait défendable.
Verdict : courez-y !
Que vous connaissiez ou non Soutine, les occasions — et les œuvres présentées, venant presque toutes de collections privees — sont si rares qu’il ne faut jamais en manquer une. 5 etoiles sur 5, sans hesitation.
Soutine en 2026
L’intérêt pour Chaim Soutine n’a cesse de croitre depuis cette exposition. Les grandes maisons de vente continuent de battre des records avec ses toiles, et plusieurs retrospectives majeures ont eu lieu a travers le monde. Son influence sur l’expressionnisme abstrait americain — Willem de Kooning le citait parmi ses inspirations majeures — est aujourd’hui largement reconnue.
Pour découvrir l’œuvre de Soutine, le contexte franco-russe de sa vie parisienne est un angle fascinant : un artiste ne dans l’Empire russe, formé a Vilna, epanoui a Paris, qui incarne a lui seul l’esprit cosmopolite de l’école de Paris.
Soutine : la violence de la peinture
Ce qui distingue Chaim Soutine de tous les autres peintres de l’école de Paris, c’est la violence de son geste pictural. Ses paysages tremblent, ses portraits grimacent, ses natures mortes saignent. Tout est mouvement, tension, deformation — comme si la toile elle-même était en proie a une convulsion.
Son célèbre Boeuf ecorche (inspiré de Rembrandt) est l’une des images les plus saisissantes de l’art moderne. Un animal depouille, suspendu, sanglant — c’est a la fois une étude anatomique et un cri de douleur. On dit que Soutine achetait de la viande chez le boucher et la peignait jusqu’a ce qu’elle pourrisse — les voisins se plaignaient de l’odeur, mais l’artiste ne s’arretait pas.
L’école de Paris : un creuset d’artistes étrangers
L’école de Paris — Modigliani (Italien), Chagall (Russe), Soutine (Bielorusse), Foujita (Japonais), Brancusi (Roumain) — est la preuve que le génie artistique n’a pas de nationalité. Ces artistes sont venus a Paris au debut du XXe siècle parce que Paris était la capitale mondiale de l’art — et ils ont rendu a Paris cent fois ce que Paris leur avait donne.
Soutine incarne cette histoire mieux que quiconque. Arrive de son shtetl bielorusse a 20 ans, sans argent, sans relations, parlant a peine français, il est devenu l’un des peintres les plus cotés au monde. Son parcours est un hymne a l’art comme vocation — et a Paris comme terre d’accueil des artistes du monde entier.

Pour situer Soutine dans un panorama plus large de l’art russe conserve dans les musées parisiens, notre guide des collections permanentes d’art russe a Paris recense les autres fonds accessibles au public.
Une communauté forgee par l’exil et fauchee par la tragedie
Ce qu’il faut rappeler, pour comprendre pleinement le contexte de La Ruche ou vivait Soutine, c’est l’origine meme de cette vague d’artistes juifs venus d’Europe de l’Est : beaucoup avaient fui les pogroms qui se multipliaient en Russie, en Pologne et dans l’ensemble de l’Empire russe au tournant du XXe siècle. Inaugure en 1902 grace au mecenat du sculpteur Alfred Boucher, l’atelier de la rue Dantzig, dans le 15e arrondissement, offrait plus d’une centaine de studios a des peintres et sculpteurs miserables venus de Russie, de Pologne, de Bulgarie, de Tchecoslovaquie, de Roumanie et de Hongrie.
Cette communauté, forte de plusieurs centaines d’artistes qui se connaissaient tous plus ou moins, a connu un destin d’autant plus tragique que nombre d’entre eux, après avoir echappe aux persecutions dans leur pays d’origine, sont morts dans les camps d’extermination nazis pendant l’Occupation. Soutine lui-meme, juif d’origine bielorusse, a du se cacher pendant les années d’Occupation, errant de refuge en refuge dans une sante déjà fragile — c’est cette clandestinite, combinee a un ulcere non soigne, qui devait causer sa mort en 1943, a seulement 50 ans, quelques mois avant la Liberation.
Cette histoire collective donne une resonance particuliere a la phrase de Zborowski citee plus haut, et a l’admiration silencieuse de Picasso au seul enterrement de Soutine. L’École de Paris n’est pas seulement une école artistique : c’est le temoignage d’une génération entiere d’artistes juifs d’Europe de l’Est venus chercher a Paris la liberté de creer — et dont l’histoire s’est achevee, pour beaucoup, dans la tragedie du XXe siecle europeen.

L’heritage vivant de La Ruche
Ce qui rend l’histoire de La Ruche particulierement emouvante, c’est le contraste entre la precarite absolue de ses debuts — un atelier de fortune, des studios exigus, des artistes qui manquaient parfois de quoi manger — et la valeur inestimable, aujourd’hui, des œuvres qui y ont ete produites. Modigliani, mort a 35 ans dans une misere presque totale, voit certaines de ses toiles depasser aujourd’hui les cent millions d’euros en vente publique. Soutine, dont cet article rappelle plus haut la vente record du Patissier de Cagnes, connait une trajectoire de reconnaissance posthume similaire.
La Ruche elle-meme existe toujours, rue de Dantzig dans le 15e arrondissement — un lieu de creation artistique encore en activité aujourd’hui, protege au titre du patrimoine, qui continue d’accueillir des ateliers d’artistes dans la lignee de sa vocation originelle. Peu de visiteurs parisiens savent que ce batiment discret a vu naitre, dans le denuement le plus total, une part significative de ce qui constitue aujourd’hui l’histoire de l’art moderne — un rappel utile que la grandeur artistique ne se mesure jamais aux conditions materielles de sa naissance. Pour prolonger cette exploration architecturale, notre guide des hotels particuliers de l’emigration russe dans le 16e arrondissement documente un autre pan du patrimoine bati laisse par cette meme vague de Russes venus s’installer a Paris.
Marcher aujourd’hui rue de Dantzig, dans un 15e arrondissement residentiel et paisible, sans savoir ce que ce lieu a abrite, c’est passer a cote d’un des chapitres les plus intenses de l’histoire de l’art du XXe siecle. C’est peut-etre la meilleure raison de retourner voir une exposition Soutine des que l’occasion se presente : non seulement pour la peinture elle-meme, mais pour se souvenir du prix — souvent tragique — que cette génération d’artistes venus de l’Est a paye pour creer ce que le monde entier admire aujourd’hui dans les plus grands musées, de l’Orangerie a Philadelphie en passant par Copenhague.
Vingt ans separent la critique de 2007 et cette mise a jour, mais le constat central reste inchange : Soutine est un peintre qu’il faut voir en vrai, dont l’œuvre ne se laisse pas reduire a une reproduction sur ecran ou en catalogue. La matiere epaisse de ses toiles, leur vibration presque physique, exigent une confrontation directe — c’est peut-etre la meilleure definition qu’on puisse donner d’un grand peintre — celui dont l’œuvre resiste a la reproduction et exige, encore et toujours, le deplacement.
Beaucoup d’artistes de l’école de Paris venus de l’Empire russe ont côtoyé, sans le savoir, une autre vague d’exilés russes bien différente ; notre guide des quartiers russes de Paris documente ce versant plus contemporain de la meme histoire d’exil parisien.
Voir Soutine aujourd’hui
Les œuvres de Soutine sont dispersees dans les musées du monde entier :
- Musée de l’Orangerie (Paris) — la collection Walter-Guillaume contient plusieurs chefs-d’œuvre
- Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris — quelques pieces remarquables
- Barnes Foundation (Philadelphie) — la plus grande collection privee
- Centre Pompidou — des acquisitions recentes
Si une retrospective Soutine est annoncee a Paris, courez-y. C’est un peintre qui ne se revele vraiment que devant l’original — les reproductions ne rendent pas justice a l’epaisseur de sa pate, a la vibration de ses couleurs, a la puissance physique de ses toiles.
La grande retrospective du musée Louisiana
Pres de deux décennies après l’exposition de la Pinacotheque, l’intérêt international pour Soutine a connu un nouveau sommet avec la retrospective presentee au musée Louisiana au Danemark — la première retrospective majeure consacree au peintre dans le monde depuis plus de dix ans. Cette rarete meme confirme ce que notait déjà cette critique en 2007 : Soutine reste, malgre la flambee de ses prix en salle des ventes, un artiste dont les grandes expositions monographiques se comptent sur les doigts d’une main par décennie.
A Paris, le musée de l’Orangerie — déjà evoque plus haut pour sa collection Walter-Guillaume — a poursuivi ce travail de redecouverte avec une exposition mettant en dialogue Soutine et Willem de Kooning, explorant precisement cette filiation avec l’expressionnisme abstrait americain déjà mentionnee. Voir cote a cote les carcasses de boeuf de Soutine et les figures dechiquetees de de Kooning rend palpable une influence que les livres d’histoire de l’art evoquent souvent trop rapidement.
Pourquoi Soutine reste si rare a exposer
Plusieurs facteurs expliquent la rarete des grandes retrospectives Soutine, malgre sa cote qui n’a cesse de grimper. D’abord, la dispersion des œuvres : contrairement a Chagall ou Modigliani, largement representes dans les collections publiques, une part importante du corpus de Soutine reste entre des mains privees, ce qui complique considerablement les prets pour une exposition d’ampleur. Ensuite, la fragilite materielle de certaines toiles, peintes très rapidement avec des empatements epais qui vieillissent parfois mal.
Enfin, il y a une raison plus subtile : Soutine ne se prete pas facilement aux grandes expositions thematiques faciles a vendre au public. Ce n’est ni un peintre de la joie de vivre comme Chagall, ni une icone glamour comme Modigliani — c’est un peintre de la souffrance et de la matiere brute, moins immediatement seduisant pour un public de musée cherchant une experience agreable. C’est peut-etre pour cela qu’il faut, comme le disait déjà cette critique en 2007, courir a chaque occasion de le voir : elles restent precieuses et rares.
