Le Systeme Poutine. Film documentaire de Jean-Michel Carre et Jill Emery, 98 min. Diffuse sur France 2 le 29 novembre 2007.
En periode electorale, les documentaires et reportages sur la Russie ne manquent pas. Alors, qu’en est-il de celui-ci ? J’ai ete agreablement surprise : les trois paris essentiels ont ete releves.
Un documentaire qui ne lasse pas
Malgre la pauvrete des documents disponibles (les auteurs recourent souvent a des photos ou des montages d’un gout parfois discutable), il y a une dynamique remarquable, une ligne ascendante tres forte. La montee de Poutine au pouvoir est racontee comme un film d’espionnage, illustree par une musique a suspense. On ne decroche pas.
Caricature : DR Espresso - Telerama
Le pari de l’objectivite
Jean-Michel Carre et Jill Emery ont consacre trois ans aux recherches et rassemble une quarantaine de temoignages particulierement respectables. On y voit notamment Yavlinsky, Skuratov, Berezovsky, Samodourov (president de la fondation Sakharov), Kasparov, des journalistes politiques reconnus… et meme une ancienne professeur d’allemand de Poutine qui le gronde pour sa facon de marcher.
Le film a le merite de ne verser ni dans la denonciation pure ni dans l’eloge sans limites (vers lequel certains commentateurs russes tendent fortement). Cette nuance est d’autant plus appreciable que le sujet reste, encore aujourd’hui, profondement polarisant. Pour comprendre les enjeux de la Russie contemporaine, ce type de travail documentaire reste precieux.

La precision au rendez-vous
Comme souvent dans les documentaires concernant un pays etranger, la precision n’est pas toujours au rendez-vous. Malentendus involontaires ou omissions volontaires, cela arrive frequemment. Ici, quel plaisir d’entendre la traduction correspondre aux discours prononces en russe ! En tant que Russe, je n’ai pas trouve de details alarmants, et c’est tant mieux.
Ce documentaire aurait pu s’appeler simplement Poutine, car on y parle davantage de l’homme que du systeme proprement dit. Le pouvoir est un des themes de predilection de Jean-Michel Carre, et le film s’en ressent — sans que cela puisse lui etre reproche. Pour approfondir l’histoire et les dynamiques de pouvoir en Russie, on pourra consulter les ressources de l’Alliance franco-russe.
Verdict
A voir si la Russie contemporaine vous interesse. Le documentaire est sorti en DVD en 2008 aux editions Montparnasse. On peut egalement trouver des passages inedits et une interview de Jean-Michel Carre en ligne.
En savoir plus : une interview de Jean-Michel Carre sur le documentaire.
Le documentaire : forces et faiblesses
Le film de Jean-Michel Carré a le mérite de poser les bonnes questions sur le système politique russe : comment fonctionne le pouvoir vertical ? Quel rôle jouent les oligarques ? Quelle est la place de la société civile ? Pourquoi la population accepte-t-elle un régime autoritaire ?
Les réponses sont parfois simplistes — le piège classique du documentaire occidental sur la Russie, qui oscille entre fascination et diabolisation. Mais certaines séquences sont remarquables : les interviews de journalistes russes indépendants, les images de la vie quotidienne dans les provinces, les témoignages d’opposants.
Le regard d’une Russe sur ce documentaire
En tant que Russe, regarder un documentaire français sur Poutine est une expérience étrange. On reconnaît des vérités — oui, le système est autoritaire ; oui, la presse est muselée ; oui, la corruption est systémique. Mais on voit aussi des raccourcis, des généralisations, des incompréhensions culturelles.
Ce que les documentaristes occidentaux peinent à comprendre, c’est le contexte historique. Les Russes ne soutiennent pas Poutine par naïveté — ils le soutiennent (ou le supportent) parce qu’ils se souviennent du chaos des années 90. La liberté sans stabilité, ils l’ont essayée — et ça s’est terminé par une chute de l’espérance de vie de dix ans, une criminalité galopante et la perte de toute dignité nationale.
Cela ne justifie pas l’autoritarisme, mais cela l’explique. Et un bon documentaire devrait expliquer avant de juger.

La Russie contemporaine vue de Paris
Depuis ce documentaire de 2007, la Russie a beaucoup changé — et pas toujours dans la bonne direction. Mais le système décrit par Carré reste fondamentalement le même : un pouvoir vertical, une classe dirigeante qui se maintient par un mélange de contrôle médiatique et de redistribution des richesses pétrolières, et une population qui oscille entre résignation et patriotisme.
Pour une compréhension plus nuancée de la Russie contemporaine, je recommande la lecture de Vie et Destin de Grossman — le plus grand roman sur le totalitarisme jamais écrit. Et pour ceux qui s’intéressent à l’actualité et à l’histoire de la Russie, le site Net Russie offre des analyses approfondies.
Pour d’autres réflexions sur la Russie depuis Paris, consultez mon article sur le torse nu de Poutine et vivre à Paris quand on est russe.
Les limites du genre documentaire
Le documentaire politique est un genre piege. D’un cote, il doit informer — presenter des faits, des temoignages, des analyses. De l’autre, il doit engager — raconter une histoire, provoquer une emotion, pousser a la reflexion. Le risque est double : soit on tombe dans le pamphlet militant (tout est noir), soit dans le reportage neutre (rien n’est dit).
Carre navigue entre ces ecueils avec plus ou moins de succes. Les meilleures sequences sont celles ou il laisse les Russes parler — sans commentaire, sans jugement, sans la voix off condescendante qui explique au spectateur occidental ce qu’il doit penser. Les pires sont celles ou le montage force le trait, ou la musique dramatique souligne l’evidence.
La Russie expliquee aux Francais
Le plus grand defi pour un documentariste francais qui filme la Russie, c’est de resister aux cliches. La Russie n’est pas un pays de vodka, d’ours et de KGB — pas plus que la France n’est un pays de beret, de baguette et de greve permanente.
La realite russe est plus nuancee, plus complexe, plus humaine que ce que montrent la plupart des documentaires occidentaux. Pour la comprendre, il faut du temps, de la patience, et surtout l’humilite de reconnaitre qu’on ne comprendra peut-etre jamais tout. C’est la lecon que j’ai apprise en vivant quinze ans entre deux cultures.