Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi : chaque scene est un bijou, le film un ecrin vide

Actrices (2007) de Valeria Bruni-Tedeschi est un film-autoportrait inspire d'Un mois a la campagne de Tourgueniev. Le casting est eblouissant -- Louis Garrel, Valeria Golino, Mathieu Amalric, Noemie Lvovsky --, chaque scene brille comme une pierre precieuse, et la bande-son (Mozart, jazz) est irresi
Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi : chaque scene est un bijou, le film un ecrin vide

Une bande-annonce qui promet trop

Il y a des bandes-annonces qui sont de petits films en soi. Celle d’Actrices en est une : dynamique, drole, legere, originale, elle donne envie d’aimer le film avant meme de l’avoir vu. On y voit Valeria Bruni-Tedeschi courir dans tous les sens, Louis Garrel etre beau comme d’habitude, Mathieu Amalric faire le pitre, et tout cela sur une musique entrainante. C’est deux minutes de pur bonheur cinematographique.

Le probleme, c’est que dans la salle, on attend ces deux minutes pendant une heure et demie. Et elles ne viennent pas — ou plutot, elles viennent par eclats, par fragments, par petites touches dispersees dans un film qui ne sait pas vraiment ou il va. Ce n’est pas que le film soit mauvais. C’est qu’il donne l’impression d’etre inacheve, comme un tableau dont on aurait peint les details les plus fins sans jamais terminer le fond.

L’histoire : Marcelline entre scene et vie

Marcelline (Valeria Bruni-Tedeschi) est une actrice accomplie qui repete Un mois a la campagne de Tourgueniev au Theatre des Amandiers de Nanterre. Sur scene, tout va bien : elle est brillante, drole, vivante. Dans la vie, c’est une autre histoire. Elle reve d’etre epouse et mere, mais ne recolte que des succes theatraux — ces succes qui remplissent les salles mais pas le coeur.

Autour d’elle gravitent des personnages qui sont a la fois ses collegues et ses miroirs : un jeune acteur seduisant (Louis Garrel), une amie actrice (Valeria Golino), un metteur en scene exigeant. Et sa mere, jouee par Marisa Borini — qui est veritablement la mere de Valeria Bruni-Tedeschi et de Carla Bruni dans la vie reelle. Cette dimension autobiographique donne au film une texture particuliere : on ne sait jamais tout a fait ou s’arrete Marcelline et ou commence Valeria.

Le film est un autoportrait deguise en fiction, ou Bruni-Tedeschi joue son propre role sans jamais l’avouer completement. C’est a la fois sa force et sa limite : l’intimite est reelle, mais le recul manque.

Un casting somptueux

S’il y a une chose qu’on ne peut pas reprocher a Actrices, c’est son casting. Louis Garrel apporte sa beaute desinvolte et cette facon unique qu’il a de rendre chaque scene plus interessante rien que par sa presence. Valeria Golino est lumineuse en amie fidele. Mathieu Amalric, meme dans un role secondaire, electrise chaque scene ou il apparait. Noemie Lvovsky apporte cette touche d’excentricite tendre qui est sa marque de fabrique.

Mais la revelation du film, c’est Marisa Borini. La mere de Valeria joue… la mere de Marcelline. Et elle le fait avec un naturel desarmant, une verite qui n’a rien de theatral et tout de la vie. Chaque scene avec elle est un petit bijou d’authenticite : on sent que les dialogues, les regards, les silences entre la mere et la fille ne sont pas joues mais vecus. C’est dans ces moments-la que le film atteint une verite rare.

L’univers theatral est au coeur du film, entre coulisses et representation. Photo : Pexels

Mozart, Tourgueniev et le jeu des miroirs

Ce qui est intellectuellement fascinant dans Actrices, c’est le systeme de renvois et de miroirs que Bruni-Tedeschi construit entre trois oeuvres : la sienne, Un mois a la campagne de Tourgueniev, et Les Noces de Figaro de Mozart.

Le nom de l’heroine n’est pas un hasard : Marcelline est un personnage des Noces de Figaro, la femme agee qui veut epouser Figaro et decouvre qu’il est en realite son fils. L’aria “L’ho perduta, me meschina” — celle de Barbarina, la jeune fille qui a perdu son epingle, symbole de la perte de l’innocence — retentit au moment precis ou Marcelline apparait pour la premiere fois a l’ecran. Ce n’est pas anodin : c’est un programme narratif complet en trente secondes de musique.

Trois histoires d’amour impossible se superposent alors : dans Les Noces de Figaro, Marcelline est amoureuse de son propre fils ; dans Un mois a la campagne, Natalia tombe amoureuse du precepteur de sa fille ; dans Actrices, Marcelline s’epuise a chercher un amour qui lui echappe toujours. Mozart fournit la musique, Tourgueniev le decor, Bruni-Tedeschi le coeur blesse.

La bande-son, d’ailleurs, est un personnage a part entiere. Entre les airs de Mozart et les classiques du jazz comme “In the Mood”, elle oscille entre la melancolie et la legerete, entre le drame opere et la comedie musicale. C’est l’un des aspects les plus reussis du film : la musique dit ce que les personnages n’arrivent pas a exprimer.

Un film qui va dans toutes les directions

Et pourtant, malgre ces qualites indeniables, Actrices ne convainc pas entierement. Le probleme est structurel : le film part dans toutes les directions a la fois. Il y a l’histoire d’amour de Marcelline, ses angoisses de maternite, les repetitions au theatre, les tensions familiales, les rivalites entre actrices, les digressions philosophiques sur le metier de comedien… Chaque piste est interessante, mais aucune n’est suivie jusqu’au bout.

Scene de theatre avec rideau rouge, evoquant le Theatre des Amandiers

On a l’impression que Bruni-Tedeschi a voulu tout dire dans un seul film : sa vision du theatre, de l’amour, de la maternite, de la famille, de l’art. Le resultat est un film qui ressemble a la vie — c’est-a-dire desordonne, surprenant, sans conclusion nette — mais qui, du coup, manque de cette construction dramatique qui fait qu’un film vous emporte et vous lache au bon moment.

Actrices, c’est comme un diner ou chaque plat serait delicieux mais ou le menu n’aurait aucune logique. On passe du dessert a l’entree, de l’entree au fromage, et on quitte la table repus mais confus.

En cinema, dire qu’un film “va dans toutes les directions” peut etre un compliment (c’est ce qu’on dit de Robert Altman) ou un reproche (c’est ce qu’on dit des films qui ne savent pas ou ils vont). Actrices se situe quelque part entre les deux : ce n’est pas un film mal construit, c’est un film qui a choisi de ne pas se construire. Le probleme, c’est que ce choix laisse le spectateur sur le quai, a regarder le train partir dans une direction qu’il ne comprend pas tout a fait.

Le verdict : un rendez-vous a moitie manque

Alors, faut-il voir Actrices ? La reponse depend entierement de votre temperament cinematographique.

Si vous aimez Valeria Bruni-Tedeschi — son univers, sa facon de melanger coeur et intellect, son humour melancolique —, allez-y. Le film est plein de moments qui justifient a eux seuls le deplacement : la scene avec la mere, les scenes de repetition, l’utilisation de Mozart, le jeu de Louis Garrel. Ce sont des instants de grace pure.

Si vous aimez les films d’auteur un peu etranges, ceux qui ne ressemblent a rien d’autre, ceux qui prennent des risques meme au prix de la coherence, Actrices vous parlera. C’est un film sincere, personnel, parfois touchant, et ces qualites-la sont rares.

Mais si vous avez besoin d’une histoire qui va quelque part, d’un arc narratif clair, d’une conclusion satisfaisante, attendez son chef-d’oeuvre. Car on sent que Bruni-Tedeschi a en elle un grand film — un film ou toutes ces pierres precieuses dispersees seront enfin reunies dans un ecrin digne d’elles. Actrices n’est pas encore ce film. Mais il en dessine les contours.

Note : 3/5. Un film attachant, intellectuellement stimulant et merveilleusement joue, mais qui se perd en route. Des scenes inoubliables dans un ensemble qui ne tient pas tout a fait.

Bruni-Tedeschi depuis 2007 : le triomphe a venir

Presque vingt ans apres Actrices, le chef-d’oeuvre pressenti a fini par arriver. En 2023, Valeria Bruni-Tedeschi a realise Les Amandiers, un film sur les eleves du Theatre des Amandiers de Nanterre dans les annees 1980, sous la direction de Patrice Chereau. Le film a ete selectionne a Cannes et a recu un accueil critique enthousiaste. C’etait, en quelque sorte, le film qu’Actrices avait tente d’etre sans y parvenir tout a fait : un portrait du monde du theatre, autobiographique mais universel, personnel mais structure.

Entre les deux, elle avait realise Un chateau en Italie (2013), nouveau film autobiographique sur sa famille — la richesse, la maladie, la perte —, qui confirmait son talent de cineastre mais aussi sa tendance a l’eparpillement. C’est avec Les Amandiers qu’elle a enfin trouve l’equilibre entre le personnel et le cinema, entre l’intimite et la construction dramatique.

Quant a Louis Garrel, devenu lui aussi realisateur (L’Innocent, 2022, son meilleur film), il a trouve la maturite que sa beaute adolescente semblait vouloir retarder indefiniment. Mathieu Amalric continue de tout jouer, tout realiser, tout tenter — fidele a cette energie electrique qui illuminait deja chacune de ses scenes dans Actrices.

Questions fréquentes

De quoi parle le film Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi ?

Actrices (2007) raconte l'histoire de Marcelline, une actrice accomplie qui repete Un mois a la campagne de Tourgueniev au Theatre des Amandiers de Nanterre. Le film explore le decalage entre sa reussite professionnelle et sa vie personnelle insatisfaite : elle reve d'etre epouse et mere, mais ne recolte que des succes theatraux. C'est un film-autoportrait melangeant fiction et elements autobiographiques.

Quel est le lien entre Actrices et Les Noces de Figaro de Mozart ?

Le film tisse des paralleles subtils avec l'opera de Mozart. L'heroine se nomme Marcelline (comme le personnage des Noces qui veut epouser Figaro), et l'aria L'ho perduta de Barbarina (la jeune fille qui perd son epingle/innocence) retentit a sa premiere apparition. Trois histoires d'amour impossible se superposent : celles de Mozart, Tourgueniev et du film lui-meme.

Qui joue dans Actrices de Valeria Bruni-Tedeschi ?

Le casting reunit Valeria Bruni-Tedeschi (egalement realisatrice), Louis Garrel, Valeria Golino, Mathieu Amalric et Noemie Lvovsky. La mere de Valeria, Marisa Borini, joue egalement dans le film, ajoutant une dimension autobiographique. C'est le deuxieme long-metrage realise par Bruni-Tedeschi apres Il est plus facile pour un chameau... (2003).