L’histoire : quatre vies entrelacees sur dix ans
Details, écrite en 1995 par le dramaturge suedois Lars Noren, suit quatre personnages dont les destins s’entrelacent sur une décennie, entre Florence, New York et Stockholm. Emma est écrivain, Erik éditeur, Stefan dramaturge et Ann medecin — et accessoirement l’epouse d’Erik.
On les observe se croiser, se seduire, se trahir et se retrouver a travers les annees. Les couples se font et se defont dans un ballet sentimental ou chaque rencontre laisse des traces, ou chaque absence pese comme un reproche. Le titre — Details — dit bien l’essentiel : c’est dans les petits riens que Noren cherche la verite des relations humaines, dans un geste, une hesitation, un silence qui en dit plus qu’un long discours.
Le sujet n’est pas nouveau — Bergman, Tchekhov, Strindberg ont déjà laboure ce terrain — mais Noren y apporte sa propre obsession pour la cruaute ordinaire des rapports intimes. Ce qui distingue Details de ses predecesseurs, c’est cette facon de faire du temps lui-même un personnage, de montrer comment dix ans de vie transforment les desirs en regrets et les promesses en habitudes.
La mise en scene : un tour de force visuel de Martinelli
Si la piece de Noren me laisse perplexe, la mise en scene de Jean-Louis Martinelli est en revanche un veritable tour de force. Le directeur du Théâtre Nanterre-Amandiers a concu un espace scenique tridimensionnel d’une intelligence rare.
L’idee est simple mais spectaculaire : une grande bibliotheque trone au centre, des murs transparents permettent de voir les acteurs évoluer dans différents espaces simultanement, et des projections video ajoutent une couche temporelle au dispositif. On voit le present et le passe coexister sur scene, les personnages traverser les époques comme on traverse des pieces.
C’est un espace ou le théâtre devient cinema sans cesser d’etre théâtre. Martinelli réussit le prodige de rendre tangible le passage du temps — les murs transparents fonctionnent comme des membranes entre les époques, et la video n’est jamais un gadget mais un prolongement naturel du jeu des acteurs. — Une Russe a Paris
Cette scenographie est d’autant plus remarquable qu’elle sert le propos de la piece sans l’ecraser. Les transitions entre Florence, New York et Stockholm se font avec une fluidite qui rappelle le meilleur du cinema, tout en conservant l’intensité du face-a-face theatral. Martinelli, dont la carriere a la tete des Amandiers a ete marquée par des mises en scene audacieuses, signe ici l’un de ses meilleurs travaux scenographiques. Son parcours ulterieur, notamment a la tete du Théâtre National de Strasbourg, confirme cette maitrise de l’espace qui etait déjà si evidente dans Details.
Les acteurs : quatre performances remarquables
Les quatre comediens sont tous excellents, mais l’un d’entre eux se distingue particulierement.
Stephane Freiss, la revelation de la soirée
Stephane Freiss est absolument eblouissant dans le rôle d’Erik. On le connaissait surtout pour ses rôles au cinema, souvent cantonnes a des personnages de seducteur lisse. Ici, il revele une profondeur inattendue, une fragilité qui donne a son personnage une humanite bouleversante. Sa facon de passer de la seduction a la detresse, du cynisme a la tendresse, est d’une justesse qui force l’admiration.
C’est l’une de ces performances qui vous font reconsiderer un acteur. Freiss ne joue pas Erik — il est Erik, avec ses contradictions, ses lachetes et ses elans de sincerite maladroite.
Les trois autres : solidité et engagement
Marianne Basler apporte a Emma une intelligence nerveuse et une sensibilite a vif qui conviennent parfaitement au personnage de l’écrivain. Eric Caruso, dans le rôle de Stefan le dramaturge, incarne avec justesse l’artiste en quete de sens — un rôle delicat qu’il habite avec une discrétion efficace. Sophie Rodrigues, enfin, donne a Ann une force tranquille qui contraste avec la tourmente interieure de son personnage.
A eux quatre, ils forment un ensemble remarquablement homogene. Les scenes de confrontation sont electriques, les moments d’intimite d’une verite troublante. Martinelli a manifestement consacré un temps considerable au travail avec ses acteurs, et cela se voit.
La piece : quand le texte s’essouffle
Et pourtant. Malgre cette mise en scene brillante et ces acteurs magnifiques, quelque chose ne fonctionne pas.
Les 80 premières minutes sont intenses. Noren pose ses personnages avec une precision de chirurgien, les dialogues sont incisifs, les situations sonnent juste. On est captive par ces quatre destins qui s’entrechoquent, par cette facon qu’a le dramaturge suedois de reveler les failles dans les armures sentimentales.
Puis, insidieusement, la piece commence a tourner en rond. Les mêmes conflits reviennent, les mêmes reproches, les mêmes aveux. Ce qui etait intense devient repetitif. Ce qui etait cruel devient simplement deprimant. Le spectacle, qui dure plus de trois heures, s’installe dans une monotonie qui finit par etouffer l’intérêt initial.
C’est le paradoxe de Noren : sa lucidite psychologique, qui fait la force de ses premières scenes, devient un piege quand elle se repete a l’infini. On comprend très vite ou il veut en venir — les relations amoureuses sont un champ de ruines, les etres humains sont incapables de se comprendre — et il continue pourtant a enfoncer le clou pendant deux heures supplementaires.
J’avoue avoir quitte la salle a 22h15, avant le deuxieme acte. Non par ennui, mais par saturation — la depression mise en scene avec tant de talent finit par contaminer le spectateur. C’est peut-etre la preuve que le spectacle fonctionne trop bien, ou pas assez. — Une Russe a Paris
Lars Noren, disparu en 2021, laisse une oeuvre theatrale considerable. Souvent qualifie de Strindberg moderne, il a consacré sa vie a dissequer les relations humaines avec une precision douloureuse. Si Details n’est sans doute pas sa meilleure piece, elle reste representative de sa méthode et de ses obsessions. D’autres oeuvres comme Automne hiver ou Personnages montrent mieux l’etendue de son talent, avec une maitrise du rythme que Details n’atteint pas toujours.
Au final : verdict mitige
Details est un spectacle qui vaut le detour pour au moins deux raisons : la mise en scene magistrale de Jean-Louis Martinelli et la performance exceptionnelle de Stephane Freiss. Si vous etes sensible a l’innovation scenographique, le dispositif tridimensionnel des Amandiers mérite a lui seul le deplacement.
Mais il faut accepter de s’embarquer dans un voyage de plus de trois heures au coeur de la depression relationnelle, sans beaucoup d’espoir de lumiere au bout du tunnel. Le texte de Noren, brillant dans ses premières pages, finit par s’enliser dans une repetition qui teste la patience du spectateur le plus bienveillant.
Le Théâtre Nanterre-Amandiers, sous la direction actuelle de Christophe Rauck, continue de programmer un théâtre exigeant dans la lignee de Martinelli. Pour les amateurs de culture europeenne et d’échanges artistiques entre les traditions theatrales du continent, ce lieu reste une référence incontournable de la creation contemporaine en France.
Fiche technique
| Detail | Information |
|---|---|
| Piece | Details |
| Auteur | Lars Noren (Suede) |
| Mise en scene | Jean-Louis Martinelli |
| Théâtre | Nanterre-Amandiers (CDN) |
| Acteurs | Stephane Freiss, Marianne Basler, Eric Caruso, Sophie Rodrigues |
| Duree | 3h+ (avec entracte) |
| Lieux de l'action | Florence, New York, Stockholm |
| Note | ★★★☆☆ (3/5) |
Lars Noren : le Strindberg moderne
Lars Noren est souvent compare a August Strindberg — et la comparaison est justifiee. Comme Strindberg, Noren dissèque les relations familiales avec une cruaute chirurgicale. Comme lui, il croit que la verite est dans la douleur, que l’amour et la haine sont les deux faces de la même piece.
Mais Noren va plus loin que Strindberg dans le depouillement. Ses pieces sont des huis clos etouffants ou les personnages se disent tout — les verites les plus terribles, les secrets les plus honteux, les desirs les plus inavouables. C’est du théâtre qui fait mal — et c’est pour ca que c’est grand.
Le Théâtre des Amandiers : un lieu a part
Le Théâtre des Amandiers de Nanterre est l’un des centres dramatiques les plus importants de France. Sous la direction successive de Patrice Chereau, Jean-Pierre Vincent et maintenant Wajdi Mouawad, il a acquis une réputation d’audace et d’exigence qui attire les plus grands metteurs en scene.
Aller aux Amandiers, c’est accepter un voyage — geographique (le RER jusqu’a Nanterre) et intellectuel (les spectacles ne sont jamais faciles). Mais c’est un voyage qui en vaut la peine : on y voit du théâtre qui ne ressemble a rien de ce qu’on voit ailleurs a Paris.