Une breve histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka : critique

Malgre son titre enigmatique, Une breve histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka est un livre drole et leger, traduit en 32 langues et devenu un des plus grands succes en librairie en Angleterre. Une comedie familiale succulente sur l'immigration ukrainienne, les secrets de famille et la vi
Une breve histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka : critique

L’intrigue : deux soeurs contre Valentina

L’histoire de deux soeurs qui essaient d’empecher leur pere octogenaire d’epouser une Venus ukrainienne a la recherche du luxe occidental, de cinquante ans sa cadette. Une breve histoire est une lecture succulente un brin heteroclite, alliant passages drolissimes a la Wodehouse, envolees lyriques sur les paysages ukrainiens, satire sociale sur les immigres de l’Est, rebondissements et revelations de secrets de famille.

Marina Lewycka, entre autobiographie et fiction

Marina Lewycka est nee a la fin de la guerre de parents ukrainiens dans un camp de refugies a Kiel, en Allemagne, et a grandi en Angleterre. Elle est mariee, mere d’une fille adulte et vit a Sheffield, ou elle enseigne a Hallam University. Une breve histoire du tracteur en Ukraine est son premier roman publie, recompense par le Woodhouse Award 2005 du meilleur livre humoristique ecrit par une femme.

Le portrait de l’immigration ukrainienne

Au-dela de l’aspect humoristique, ce livre paraitra plus serieux et reflechi a tous ceux qui ont des parents ages qui tombent en enfance. Ce cote enfantin et impuissant de la vieillesse est decrit dans un melange tres juste de tendresse, d’humour et d’amertume. Certains passages ne font pas rire, et c’est tant mieux.

Quant au portrait de l’immigration ukrainienne, certains pourraient le trouver exagere, voire caricatural. Mais la force de la caricature est d’etre basee sur la realite qui, malgre la deformation, reste bien reconnaissable. La belle Valentina aux dessous en satin vert, son mari ingenieur et son fils surdoue reflettent les epaves post-socialistes de la societe de tous les pays de l’ex-URSS.

Couverture du roman Une breve histoire du tracteur en Ukraine de Marina Lewycka

Ce livre devrait etre lu par tous ceux qui sont animes par le desir d’epouser une femme « de l’Est ». Bien qu’elles ne soient pas toutes des Valentina, le scenario « Venus slave cherche informaticien francais pas jeune pas beau pour demenager en France » reste tout de meme tres frequent. Ce livre est la meilleure facon de perdre ses illusions… Pour mieux comprendre les realites culturelles de cette region, les ressources de NetRussie offrent un eclairage complementaire.

Verdict

A lire dans le metro (temps de lecture : 2-3 jours de trajets, un peu plus si vous decidez de le lire en version originale). A conseiller a vos amis amoureux de l’Est, et a tous ceux qui peinent a accepter que les parents vieillissent.

Un roman qui fait rire de la tragédie

Ce qui rend Une brève histoire du tracteur en Ukraine si remarquable, c’est sa capacité à faire rire d’un sujet grave. L’immigration, la vieillesse, les conflits familiaux, l’héritage soviétique — Marina Lewycka transforme tout cela en comédie. Pas une comédie cynique ou cruelle, mais une comédie humaine, tendre et féroce à la fois.

Le personnage de Valentina — la jeune Ukrainienne aux formes généreuses qui épouse un vieil ingénieur anglais pour obtenir un visa — est un chef-d’œuvre de caricature affectueuse. On la déteste, on la plaint, on admire son culot. C’est un personnage comme seul un auteur qui connaît intimement les deux cultures (l’ukrainienne et l’anglaise) pouvait créer.

Pourquoi ce livre résonne pour une Russe à Paris

En tant que Russe vivant à l’étranger, ce roman me touche personnellement. Les dynamiques familiales décrites par Lewycka — les secrets de guerre, les non-dits entre générations, la culpabilité de ceux qui sont partis et le ressentiment de ceux qui sont restés — sont universelles dans la diaspora post-soviétique.

Le tracteur du titre est une métaphore brillante : c’est la technologie soviétique, ambitieuse mais bancale, qui a façonné des millions de vies. Mon grand-père était ingénieur dans une usine de tracteurs à Kharkov — ce livre aurait pu être l’histoire de ma famille.

Tracteur dans la campagne ukrainienne

Marina Lewycka et la littérature de la diaspora

Lewycka appartient à cette génération d’écrivains de la diaspora est-européenne qui ont trouvé dans l’humour un moyen de raconter l’indicible. Comme Milan Kundera pour les Tchèques, comme Andreï Makine pour les Russes, elle utilise le décalage culturel comme matière première littéraire.

Son deuxième roman, Deux caravanes, poursuit cette veine avec l’histoire de travailleurs agricoles ukrainiens en Angleterre. Moins drôle mais plus profond, il confirme le talent de Lewycka pour décrire les absurdités de l’immigration contemporaine.

Un livre à offrir

Si vous ne devez lire qu’un seul livre sur l’expérience post-soviétique, c’est celui-ci. Il est drôle, intelligent, émouvant — et il vous apprendra plus sur la mentalité ukrainienne que n’importe quel reportage télévisé. Offrez-le à quiconque vous demande « mais c’est quoi, exactement, un pays post-soviétique ? » — la réponse est dans ces 300 pages jubilatoires.

Pour d’autres critiques littéraires, consultez mon article sur David Sedaris et la catégorie Livres de ce blog.

Le tracteur comme metaphore de l’URSS

Le genie du titre de Lewycka — Une breve histoire du tracteur en Ukraine — tient dans sa capacite a condenser toute l’histoire sovietique en un seul objet. Le tracteur, c’est l’industrialisation forcee, les plans quinquennaux, la collectivisation des terres, la fierte nationale transformee en outil de propagande.

En Ukraine comme en Russie, le tracteur etait un symbole de progres. Les affiches de propagande montraient des kolkhoziennes souriantes au volant de leurs machines, les films sovietiques glorifiaient les conducteurs de tracteur comme des heros nationaux. La realite etait bien differente : des machines capricieuses, des pieces de rechange introuvables, des conditions de travail brutales.

Lewycka capture cette dissonance avec un humour qui n’appartient qu’aux gens de l’Est. Nous rions de ce qui nous fait mal — c’est notre mecanisme de survie national.

Un roman pour comprendre l’Europe post-sovietique

En 2026, alors que la question ukrainienne domine l’actualite, ce roman de 2005 prend une dimension prophetique. Lewycka y decrit deja les fractures qui traversent la societe ukrainienne : est contre ouest, russophones contre ukrainophones, nostalgie sovietique contre aspiration europeenne.

Le personnage du pere — un vieil ingenieur qui ecrit une histoire du tracteur pour donner un sens a sa vie — est bouleversant. C’est l’homme sovietique par excellence : eduque, idealiste, incapable de s’adapter au monde nouveau, mais obstine dans sa quete de verite technique. Mon grand-pere etait exactement comme lui.

Pour decouvrir davantage la culture ukrainienne et ses liens avec la Russie, consultez le site Heritage Russe qui explore le patrimoine culturel slave.

A lire aussi

Questions fréquentes

De quoi parle Une breve histoire du tracteur en Ukraine ?

Le roman de Marina Lewycka raconte l'histoire de deux soeurs qui tentent d'empecher leur pere octogenaire d'epouser une Venus ukrainienne de cinquante ans sa cadette, a la recherche du luxe occidental. C'est une comedie familiale drole et touchante sur l'immigration, les secrets de famille et la vieillesse.

Qui est Marina Lewycka ?

Marina Lewycka est nee a la fin de la guerre de parents ukrainiens dans un camp de refugies a Kiel, en Allemagne. Elle a grandi en Angleterre et enseigne a Hallam University a Sheffield. Une breve histoire du tracteur en Ukraine est son premier roman publie, recompense par le Woodhouse Award 2005.

Le livre donne-t-il une image realiste de l'immigration ukrainienne ?

Le roman est une caricature assumee mais basee sur la realite. Le personnage de Valentina et sa famille reflettent certains parcours post-sovietiques reconnaissables. L'humour ne masque pas la justesse de l'observation sociale sur les difficultes de l'immigration et les rapports entre Orient et Occident.

Qui est l'auteure du blog Une Russe a Paris ?

Une Russe a Paris est le blog personnel d'une femme russe installee a Paris depuis plus de quinze ans. Elle y partage ses decouvertes culturelles avec un ton intime, subjectif et souvent humoristique.

Quels sujets sont abordes sur ce blog ?

Le blog couvre la vie culturelle parisienne : cinema, theatre, restaurants, expositions, musique, livres et observations sur la vie quotidienne, le tout vu a travers le prisme d'une Russe expatriee.