La critique originale
There will be blood, je devais le voir encore à New York, la nuit du réveillon entre 23h et 1h du matin (comme à tout le monde, il m’arrive d’avoir des plans foireux). Il se fait que ce plan foireux avait foiré, cependant j’avais toujours envie de voir ce film… Il est sorti en France. Impressions…
There will be blood fait partie des films que l’on n’a pas spontanément envie de voir (parce que spontanément, ces temps-ci, les gens ont envie de voir Bienvenue chez les Chtis) : une fresque - non, un portrait - de 2h38 ayant pour titre « Il y aura du sang », ça promet une soirée gaie gaie. Remarques cyniques à part, je trouve ce film dur, fatiguant, mais magnifique. C’est le portrait d’une époque (du début du siècle aux années 30 du siècle dernier) peint à travers un personnage, celui de Daniel Plainview (Daniel Day Lewis), un « oilman ». Je trouve ce mot anglais particulièrement bien adapté, car le pétrole est l’essence même de cette homme (pardon pour le calembour). Tel un geyser de pétrole, il y a une nature qui se dégage de cet homme avec une telle force, une nature brute, brutale, incontrôlable et presque infernale. Presque, car Daniel Plainview n’est qu’un homme, monté aux sommets par sa nature, et anéanti par elle ensuite.
C’est cet état brut d’un homme qui fascine et révulse dans There will be blood. De nombreux réalisateurs se sont déjà attelés à dépeindre l’Amérique des débuts, l’Amérique des grands espaces, l’Amérique des paysages à perte de vue où les hommes évoluent tels des héros anciens. There will be blood s’en détache : au lieu d’un portrait d’un homme dans la nature, un portrait d’homme, tout court. Aucune profondeur de champ, aucun détail, Paul Thomas Anderson mise tout sur les gros plans : menaçants, ils crèvent l’écran au point d’évincer la nature à l’arrière-plan. Les contrastes sont forts, les noirs, profonds - le noir, une couleur qui n’existe pas dans la nature, est ici omniprésente : le pétrole qui jaillit des puits, les ombres qui se couchent sur les visages, la nuit qui enveloppe les hommes - un plongeon au tréfonds de la terre, au tréfonds de la noirceur humaine.
Cette force vous porte du début à la fin du film (à peine long tout de même, 40 minutes en moins l’auraient rendu plus facile à digérer, même si je ne trouve pas quelle scène on aurait pu couper). Un Oscar mérité pour Daniel Day Lewis. Faut-il voir ce film ? Oui : même si vous détestez, vous aurez de quoi vous faire un avis sur un film déclaré chef-d’oeuvre par les critiques des deux côtés de l’océan. Allez-y la tête reposée (un matin ou un après-midi le week-end, histoire d’avoir le temps de vous en remettre), évitez les premiers rangs.
Bande-annonce
Fiche technique
| Titre original | There Will Be Blood |
|---|---|
| Réalisateur | Paul Thomas Anderson |
| Scénario | Paul Thomas Anderson, d'après le roman *Oil!* d'Upton Sinclair (1927) |
| Acteurs principaux | Daniel Day-Lewis, Paul Dano, Kevin J. O'Connor, Ciarán Hinds |
| Musique | Jonny Greenwood (Radiohead) |
| Photographie | Robert Elswit |
| Durée | 158 minutes |
| Année | 2007 |
| Genre | Drame, historique |
| Budget | 25 millions $ |
| Box-office mondial | 76 millions $ |
Récompenses majeures
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Oscar du meilleur acteur (Daniel Day-Lewis)
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Oscar de la meilleure photographie (Robert Elswit)
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BAFTA du meilleur acteur
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Screen Actors Guild Award du meilleur acteur
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Silver Bear de la meilleure contribution artistique (Berlin)
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Nominations : Oscar du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté, meilleur montage, meilleure direction artistique, meilleur son
Daniel Day-Lewis : une méthode légendaire
Si There Will Be Blood est un monument du cinéma, c’est d’abord grâce à la performance surnaturelle de Daniel Day-Lewis. Adepte du Method acting poussé à l’extrême, l’acteur anglo-irlandais est connu pour disparaître totalement dans ses personnages — et Daniel Plainview ne fait pas exception.
Pour ce rôle, Day-Lewis a refusé de sortir du personnage pendant toute la durée du tournage. Il a adopté la voix, la démarche et les manières de Plainview en permanence, y compris entre les prises. Sa voix grave et menaçante, qu’il a forgée en s’inspirant du cinéaste John Huston, est devenue l’un des éléments les plus marquants du film. Paul Thomas Anderson a raconté avoir eu l’impression de travailler avec un homme du début du XXe siècle, tant l’immersion était totale.
I have a competition in me. I want no one else to succeed. — Daniel Plainview (Daniel Day-Lewis)
Cette approche radicale a porté ses fruits : Day-Lewis a remporté son deuxième Oscar du meilleur acteur pour ce rôle (après My Left Foot en 1990, et avant Lincoln en 2013 — il reste le seul acteur à avoir gagné trois fois dans cette catégorie). Sa performance dans There Will Be Blood est régulièrement citée parmi les plus grandes de l’histoire du cinéma.
There Will Be Blood vs No Country for Old Men
L’année 2008 reste dans les annales comme l’une des plus exceptionnelles de l’histoire des Oscars. Deux chefs-d’oeuvre sombres et américains se disputaient la statuette suprême : There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson et No Country for Old Men des frères Coen.
Les deux films partagent des thématiques communes : la violence comme fondement de l’Amérique, des anti-héros implacables, un regard noir sur la nature humaine, des paysages désertiques écrasants. Mais leurs approches diffèrent radicalement. Là où les Coen construisent un thriller sec et chirurgical autour d’Anton Chigurh (Javier Bardem), Anderson compose une fresque opératique et solitaire autour de Daniel Plainview.
Le soir de la cérémonie, No Country for Old Men l’a emporté avec quatre Oscars (film, réalisateur, second rôle masculin, scénario adapté) contre deux pour There Will Be Blood (acteur, photographie). Mais le débat entre les deux n’a jamais cessé, et beaucoup de cinéphiles considèrent aujourd’hui que le film d’Anderson est celui qui a le mieux traversé le temps.
There Will Be Blood en 2026
Près de vingt ans après sa sortie, There Will Be Blood n’a rien perdu de sa puissance. Le film est régulièrement classé parmi les plus grands du XXIe siècle par les critiques du monde entier. En 2016, la BBC l’a placé en 2e position de son classement des meilleurs films du XXIe siècle, juste derrière Mulholland Drive de David Lynch.
Son influence sur le cinéma contemporain est considérable. La bande originale de Jonny Greenwood (guitariste de Radiohead), dissonante et oppressante, a ouvert la voie à une nouvelle approche de la musique de film. La collaboration entre Greenwood et Anderson s’est poursuivie sur The Master (2012), Phantom Thread (2017) et leurs projets ultérieurs.
Quant à Daniel Day-Lewis, il a annoncé sa retraite du cinéma après Phantom Thread en 2017, avant de faire un retour inattendu en acceptant de tourner sous la direction de son fils Ronan Day-Lewis. Sa performance dans There Will Be Blood reste, pour beaucoup, le sommet absolu de sa carrière et l’une des interprétations les plus mémorables jamais filmées.
Le film est disponible en location sur Amazon Prime Video, Apple TV et d’autres plateformes VOD.
Verdict
| Critère | Note |
|---|---|
| Scénario | 4,5 / 5 |
| Acteurs | 5 / 5 |
| Mise en scène | 5 / 5 |
| Musique | 4,5 / 5 |
| **Note globale** | **4,5 / 5** |