Qui est John Neumeier ?
Connaissez-vous John Neumeier ? Ce choregraphe americain a la tete du Ballet de Hambourg est un de mes choregraphes preferes depuis quelques années - depuis que j’ai vu ses ballets Nijinsky et La Dame aux Camelias, de vrais elans de génie.
Le style de Neumeier est généralement décrit comme “post-neo-classique” : Petipa = classique, Balanchine = neo-classique, Neumeier = post-neo-classique. En resume, des ballets “longs-metrages” a histoire, ou les ballerines sont a pointes. De nos jours, il est le seul a choregraphier encore de vrais ballets a scenario comme la Belle au bois dormant d’antan.
Son style, toujours reconnaissable, se distingue par une ecriture fine, aux entrelacements et aux portes inventifs et aeriens, au melange du symetrique et de l’asymetrique qui reconcilie les amateurs du classique et du moderne. Neumeier est aussi un choregraphe musicien, tant ses mouvements s’inscrivent bien dans la musique qu’il choisit : ses choregraphies sur la musique polyphonique de Bach sont parmi les meilleures que je connaisse.
La Mort a Venise au Chatelet
Quand j’ai vu que le Théâtre du Chatelet accueillait, dans le cadre de son Festival de danse, La Mort a Venise (2003) de John Neumeier, je n’ai pas hesite une seconde. Dans ce ballet de 2h30, il s’inspiré davantage du film de Visconti que de la nouvelle de Thomas Mann proprement dite.
Bach et Chopin accompagnaient cette Mort a Venise : Bach pre-enregistre, et Chopin joue sur scene par Elisabeth Cooper. Je reste dubitative quant a l’accompagnement au piano dans le ballet - c’est rarement réussi !
Le verdict
Si je n’ai pas ete totalement convaincue par ce ballet, déjà age et parfois irritant par sa facon de traiter le thème de l’homosexualite, je reste quand même une fan de John Neumeier que je vous recommande vivement.
Courez voir sa Dame aux Camelias ! C’est un veritable chef-d’oeuvre choregraphique, bien superieur a cette Mort a Venise. — Une Russe a Paris
Quant au Festival de danse du Chatelet, il offrait chaque année une programmation passionnante pour les amateurs de danse contemporaine et neo-classique.
Informations pratiques
| Detail | Information |
|---|---|
| Spectacle | La Mort a Venise (2003) |
| Choregraphe | John Neumeier |
| Compagnie | Ballet de Hambourg |
| Musique | Bach et Chopin |
| Duree | 2h30 |
| Lieu | Théâtre du Chatelet, Paris |
| Note | ★★★☆☆ (3/5) |
Paris vu par une Russe
Vivre a Paris quand on est russe, c’est naviguer entre deux mondes. On aime le croissant du matin mais on reve de pain noir. On apprecie le calme des cafes parisiens mais on regrette les discussions passionnees autour de la table familiale. On admire l’élégance française mais on garde la franchise russe.
Ce double regard est ma richesse — et la raison d’etre de ce blog. Chaque article est écrit avec deux paires d’yeux : ceux d’une Parisienne d’adoption et ceux d’une Russe de naissance. C’est dans cet entre-deux que naissent les observations les plus intéressantes.
Pour mieux comprendre la culture russe et ses liens avec la France, consultez mes articles sur la vie a Paris quand on est russe et les femmes russes entre cliches et realite.
Ce qu’un chorégraphe américain doit aux Ballets russes
On pourrait s’étonner de trouver, sur un blog tenu par une Russe à Paris, une critique d’un ballet allemand signé d’un chorégraphe américain, d’après une nouvelle allemande adaptée par un cinéaste italien, sur des musiques allemande et polonaise. La chaîne des nationalités a de quoi égarer. Elle masque pourtant l’essentiel : John Neumeier est, de tous les grands chorégraphes contemporains, celui dont l’œuvre entretient le rapport le plus explicite et le plus documenté avec l’héritage des Ballets russes.
Ce n’est pas une affinité vague ni une influence diffuse, du genre de celles qu’on prête à tous les chorégraphes du XXe siècle. C’est une passion précise, ancienne, et matériellement vérifiable. Neumeier a rassemblé au fil des décennies ce que sa propre fondation décrit comme la plus grande collection privée au monde consacrée à Vaslav Nijinski : dessins, esquisses, costumes, documents, objets. Un homme qui consacre une partie de sa vie et de ses moyens à réunir les traces matérielles du danseur légendaire de Diaghilev n’entretient pas un rapport décoratif à cette histoire.
Cette passion a donné en 2000 le ballet Nijinsky, qui place au centre non seulement le danseur mais tout l’univers des Ballets russes — Diaghilev, la troupe, l’exil, la folie. C’est, avec La Dame aux camélias, l’une des deux œuvres de Neumeier que je recommande à quiconque veut comprendre pourquoi ce chorégraphe compte. Et c’est aussi, pour un spectateur russe, une expérience assez singulière : voir un Américain installé en Allemagne raconter, à un public allemand, l’histoire d’une compagnie russe qui a bouleversé Paris.
Les Ballets russes, une histoire qui commence à Paris
Il faut rappeler ce point aux lecteurs qui l’ignoreraient, parce qu’il change la manière de regarder n’importe quel ballet narratif contemporain : les Ballets russes de Serge de Diaghilev ne sont pas une compagnie russe qui aurait fait quelques tournées à Paris. C’est une compagnie fondée à Paris, en 1909, par un imprésario russe, qui n’a jamais dansé en Russie et dont l’existence entière s’est déroulée en exil, entre la France, Monaco et les tournées internationales.
Cette compagnie a fait à peu près tout ce qu’une institution artistique peut faire en vingt ans : elle a imposé le ballet comme un art d’avant-garde et non comme un divertissement d’opéra, elle a fait travailler ensemble Stravinski, Debussy, Ravel, Picasso, Matisse, Cocteau et Chanel, elle a inventé le scandale moderne avec Le Sacre du printemps en 1913, et elle a formé les danseurs et chorégraphes qui allaient fonder, après sa dissolution, l’essentiel des grandes compagnies occidentales du XXe siècle.
Autrement dit : quand un chorégraphe contemporain crée un ballet narratif de deux heures et demie, avec des ballerines sur pointes, une dramaturgie construite et une collaboration étroite avec la musique, il travaille dans un cadre esthétique dont les Ballets russes ont fixé les termes. C’est vrai de Neumeier comme des autres. La différence, chez lui, c’est qu’il le sait, le revendique et le documente.
Petipa, Balanchine, Neumeier : une généalogie russe
La formule que j’employais plus haut — Petipa classique, Balanchine néo-classique, Neumeier post-néo-classique — mérite d’être développée, car elle est plus russe qu’il n’y paraît.
Marius Petipa était français, né à Marseille, mais c’est à Saint-Pétersbourg qu’il a fait toute sa carrière, pendant près de soixante ans, et c’est là qu’il a créé le corpus qui définit encore aujourd’hui ce qu’on appelle « le ballet classique » : La Belle au bois dormant, Le Lac des cygnes dans sa version canonique, Raymonda, La Bayadère. Le ballet classique, tel que le monde entier le pratique, est donc une invention franco-russe élaborée dans les théâtres impériaux russes.
George Balanchine, né Gueorgui Balantchivadzé à Saint-Pétersbourg, formé à l’École impériale, passé par les Ballets russes de Diaghilev avant de fonder le New York City Ballet, a opéré la rupture suivante : dépouiller le ballet de son récit pour ne garder que le rapport entre le mouvement et la musique. Un Russe formé en Russie, exilé aux États-Unis, qui invente l’esthétique américaine du ballet.
Neumeier, formé aux États-Unis dans l’héritage balanchinien puis installé en Allemagne, opère la synthèse : il réintroduit le récit long que Balanchine avait évacué, sans revenir pour autant à la pantomime de Petipa. D’où cette position singulière de dernier grand créateur de ballets « longs métrages » à scénario. La généalogie complète va donc de Saint-Pétersbourg à Hambourg en passant par Paris et New York — un itinéraire dont chaque étape porte une empreinte russe.
Pour les lecteurs qui souhaitent se repérer dans le vocabulaire technique de cette tradition, j’ai constitué ailleurs un lexique du ballet russe en quarante termes essentiels qui permet de suivre une conversation de balletomane sans avoir à hocher la tête au hasard.
Neumeier et la musique russe
Le rapport de Neumeier à la Russie passe aussi, et peut-être surtout, par la musique. Une part significative de son répertoire s’appuie sur des compositeurs russes : Tchaïkovski, évidemment, mais aussi Stravinski, Rimski-Korsakov et Chostakovitch. Ce choix n’est pas anodin chez un chorégraphe dont on souligne toujours, à juste titre, la musicalité.
Car c’est bien là sa signature la plus reconnaissable. Neumeier ne pose pas une chorégraphie sur une musique : il construit le mouvement dans la structure musicale, phrase par phrase, ce qui est particulièrement frappant dans ses créations sur les partitions polyphoniques de Bach. Cette manière de faire, où le corps devient une voix supplémentaire de la partition, produit chez le spectateur une impression assez rare d’évidence — comme si la musique avait toujours contenu ces gestes.
C’est aussi pourquoi je reste sceptique, dans La Mort à Venise, sur le parti pris du piano joué en direct sur scène. L’intention est claire : rendre la musique présente, physique, contemporaine du geste dansé. Mais l’effet obtenu, du moins ce soir-là, était de créer deux foyers d’attention concurrents. On regarde le pianiste, on regarde les danseurs, et la fusion recherchée ne se produit pas tout à fait. Ce qui fonctionnait admirablement avec le Bach pré-enregistré se dispersait avec le Chopin joué en direct.
Le Châtelet et les grandes compagnies étrangères
Le Théâtre du Châtelet a joué, dans les années 2000, un rôle particulier dans le paysage parisien de la danse. Pendant que l’Opéra de Paris programmait principalement sa propre compagnie, le Châtelet accueillait régulièrement des ensembles étrangers que le public parisien n’aurait pas eu l’occasion de voir autrement — dont le Ballet de Hambourg.
Cette fonction d’importateur est précieuse pour un spectateur parisien, et elle l’est doublement pour un spectateur venu d’ailleurs. Voir travailler une compagnie allemande dirigée depuis des décennies par le même chorégraphe, avec un style de troupe entièrement façonné par une seule signature, donne un point de comparaison qu’aucune programmation nationale ne peut offrir. Le corps de ballet de Hambourg ne danse pas comme celui de l’Opéra de Paris, ni comme celui du Mariinsky : les épaules, les bras, le rapport au sol y sont différents, et ces différences se voient dès les premières minutes.
Sur la question des scènes parisiennes qui accueillent le répertoire russe et les compagnies venues de l’Est, j’ai développé le sujet dans un entretien sur l’opéra et le ballet russes à Paris, qui donne des repères de programmation utiles pour organiser une saison de spectateur.
Ce qui a vieilli et ce qui n’a pas vieilli
Relire cette critique près de vingt ans plus tard oblige à distinguer deux choses.
Ce qui a vieilli, c’est ma manière d’exprimer la réserve sur le traitement du thème de l’homosexualité. La nouvelle de Thomas Mann, comme le film de Visconti, comme le ballet de Neumeier, traitent du désir d’un homme vieillissant pour un adolescent, et ce sujet ne se discute plus aujourd’hui dans les mêmes termes qu’en 2008 — ni du côté des questions de représentation du désir homosexuel, ni du côté, plus délicat encore, de l’âge de l’objet de ce désir. Ma formulation d’alors était trop rapide, et je la corrigerais volontiers : le malaise que je ressentais ne portait pas sur la présence du thème, mais sur la façon dont le ballet l’esthétisait sans jamais le problématiser.
Ce qui n’a pas vieilli, c’est le jugement principal : La Mort à Venise n’est pas le meilleur Neumeier, et La Dame aux camélias le reste largement. Cinq ans après cette représentation, comme vingt ans après, la recommandation tient.
Neumeier après Hambourg : la fin d’une ère
Un événement majeur a modifié le paysage depuis la publication de cette critique : John Neumeier a quitté la direction du Ballet de Hambourg en 2024, après cinquante et un ans à la tête de la compagnie. Demis Volpi lui a succédé à partir du mois d’août de la même année.
Cinquante et un ans à la direction d’une même compagnie est un chiffre presque sans équivalent dans l’histoire de la danse — comparable, à sa manière, aux presque soixante années de Petipa à Saint-Pétersbourg. Cette longévité explique l’homogénéité du style de la troupe : plusieurs générations de danseurs y ont été formées par un seul homme, dans un seul vocabulaire, ce qui est devenu rarissime à l’ère des directions courtes et des carrières internationales fragmentées.
Elle explique aussi ce que sera l’enjeu des prochaines années pour Hambourg : une compagnie construite sur un répertoire d’auteur doit inventer ce qu’elle devient quand l’auteur s’en va. Les œuvres restent — Nijinsky, La Dame aux camélias, les Bach, cette Mort à Venise — mais elles vont devoir être transmises par des danseurs qui ne les auront pas créées avec lui. C’est exactement le problème qu’ont connu les Ballets russes après la mort de Diaghilev en 1929, et qui a conduit à la dissolution rapide de la compagnie tout en dispersant son héritage dans le monde entier. La comparaison n’est pas un pronostic funeste : elle rappelle simplement que dans cet art-là, la transmission est la seule forme de conservation possible.
Voir Neumeier aujourd’hui
Pour un spectateur parisien de 2026, les occasions de voir le travail de Neumeier restent régulières, mais elles demandent de l’attention : passages ponctuels de compagnies présentant son répertoire, captations diffusées par les plateformes spécialisées dans la danse, et surtout les tournées du Ballet de Hambourg lui-même, qui continue de faire circuler ses grandes pièces.
Mon conseil, pour qui découvre : ne pas commencer par La Mort à Venise. Commencer par La Dame aux camélias, dont la construction dramatique et la partition Chopin — utilisée là de manière beaucoup plus convaincante — donnent immédiatement la mesure de ce dont ce chorégraphe est capable. Puis Nijinsky, qui intéressera particulièrement les lecteurs de ce blog pour son sujet même. Le reste viendra ensuite, et La Mort à Venise prendra alors sa place réelle : celle d’une œuvre imparfaite d’un créateur considérable, ce qui est infiniment plus intéressant qu’une œuvre réussie d’un créateur mineur.
Les amateurs de tradition chorégraphique russe trouveront des repères complémentaires dans mon article sur les tournées du Bolchoï et le ballet russe à Paris, et pour prolonger la découverte du patrimoine artistique russe conservé en France, les ressources d’Art Russe et de l’association des Amis de Paris–Saint-Pétersbourg constituent de bons points de départ.
