La critique originale
Vous connaissez peut-être déjà l’aversion que j’éprouve envers la VF, qu’il s’agisse des films, des séries ou des livres (l’aversion qui n’est arrêtée que par les limites de mon anglais, bien évidemment). Je continue donc à vous parler de livres en anglais drôles et faciles à lire (après celui-ci et celui-là) ! Me talk pretty one day (Je parler francais en VF) est un recueil de nouvelles tordantes où l’histoire fait rire autant que le style.
David Sedaris est un humoriste et écrivain américain apparemment très connu (sans blagues, plus de 7 millions de livres vendus, et tout ça aux Américains qui ne sont censés lire que des BD, des self-help books et des biographies de Barack Obama !). Âgé de plus de 50 ans, il avait échoué dans plus d’un domaine (artistique ou non) et n’a été « découvert » qu’au début des années ‘90, lorsqu’il lisait des extraits de son journal privé dans un club de lecture. Le présentateur radio Ira Glass l’avait alors invité à participer à son émission et, depuis, le succès de David Sedaris n’a fait qu’amplifier. Le livre Me talk pretty one day, écrit il y a huit ans lors de son séjour en France, a été salué par la critique, et David fut nommé « Humoriste de l’année » par le Time Magazine.
Le livre, justement. Séparé en deux parties — la première relate ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, la deuxième, son séjour en France et son apprentissage du français — Me talk pretty one day est un curieux mélange qui parle toujours de la même personne : Sedaris lui-même. On le découvre tour à tour adolescent zozotant, jeune homme aux petits boulots, américain à Paris… Dans style très américain (grâce auquel il réussit à transformer un épisode des plus banals en une séance de rire hystérique dans le métro), Sedaris relate ses mésaventures avec un sens d’autodérision et d’observation rare. Il campe des personnages complètement loufoques qu’on arrive néanmoins à se représenter mentalement — ses parents (complètement cinglés), sa sœur (idem), ses profs (des incapables), ses collègues (my friend the communist, my friend the schizophrenic, and my friend the murderer), les habitants d’un village normand… Tous apparaissent comme des spécimens pittoresques qui n’attendaient que Sedaris pour être immortalisés dans leur splendeur.
Extraits choisis : The Learning Curve
Pour vous donner une idée du style, voici quelques extraits d’une de mes nouvelles préférées, The Learning Curve, où Sedaris raconte comment il a dû remplacer au pied levé un professeur pour enseigner un atelier d’écriture pendant toute une année.
A year after my graduation (…), a terrible mistake was made and I was offered a position teaching a writing workshop.
Like branding steers or embalming the dead, teaching was a profession I had never seriously considered. I was clearly unqualified, yet I accepted the job without hesitation, as it would allow me to wear a tie and go by the name of Mr.Sedaris.
I was given two weeks to prepare, a period I spent searching for a briefcase and standing before my full-length mirror, repeating the words ‘Hello, class, my name is Mr.Sedaris’. When the day eventually came, my nerves kicked in and the true Mr.Sedaris revealed himself. In a voice reflecting doubt, fear and an unmistakable desire to be loved, I sounded like a high-strung twelve year-old girl.
I don’t know who invented the template for the standard writing workshop, but whoever it was seems to have struck the perfect balance between sadism and masochism. Here is a system designed to eliminate pleasure for everyone involved. The idea is that a student turns in a story, which is then read and thoughtfully critiqued by everyone in class. [But in my case,] even if the papers were read out loud in class, the discussions were usually brief, as the combination of good manners and complete lack of interest kept most workshop participants from expressing their honest opinions.
Et si vous ne parlez pas anglais, Je parler francais est toujours là pour vous !
Fiche du livre
| Information | Détails |
|---|---|
| **Titre original** | Me Talk Pretty One Day |
| **Titre français** | Je parler francais |
| **Auteur** | David Sedaris |
| **Éditeur (VO)** | Little, Brown and Company |
| **Éditeur (VF)** | Éditions de l'Olivier |
| **ISBN (VF)** | 978-2-87929-508-4 |
| **Pages** | ~272 pages |
| **Année de parution** | 2000 |
| **Genre** | Humour, autobiographie, nouvelles |
Qui est David Sedaris ?
David Raymond Sedaris, né en 1956 à Johnson City (New York) dans une famille gréco-américaine, a grandi en Caroline du Nord avec cinq frères et sœurs — dont Amy Sedaris, devenue elle aussi comédienne et autrice. La famille Sedaris, avec son père ingénieur obsessionnel et sa mère fantasque, constitue une source inépuisable de matériel comique que David exploite avec un talent redoutable.
Avant de devenir l’un des humoristes les plus lus d’Amérique, Sedaris a enchaîné les petits boulots : déménageur de meubles, peintre en bâtiment, serveur, et même lutin dans un village du Père Noël chez Macy’s — une expérience qui donnera naissance à SantaLand Diaries, le texte qui a lancé sa carrière. C’est en 1992, lorsqu’il lit ce texte sur la radio publique américaine dans l’émission This American Life d’Ira Glass, que tout bascule. Le standard explose, les éditeurs s’arrachent ce conteur au regard acide.
Depuis, David Sedaris a vendu plus de 7 millions de livres, figure régulièrement sur la liste des best-sellers du New York Times, et remplit des salles de concert pour ses lectures publiques — un exercice dans lequel il excelle, ajoutant à ses textes une performance comique digne du stand-up. Il vit actuellement au Royaume-Uni, dans le Sussex, avec son compagnon de longue date Hugh Hamrick.
David Sedaris et la France
La seconde moitié de Me Talk Pretty One Day est entièrement consacrée aux années françaises de Sedaris. Au milieu des années 1990, il s’installe en Normandie avec Hugh et entreprend d’apprendre le français — une aventure qu’il raconte avec un désespoir hilarant.
L’une des nouvelles les plus célèbres du recueil décrit ses cours à l’Alliance Française de Paris, où il affronte une professeure terrifiante dont les insultes sont si créatives qu’elles en deviennent poétiques. C’est cette nouvelle qui donne son titre au livre : incapable de conjuguer correctement, Sedaris se retrouve à baragouiner un français approximatif — « me talk pretty one day », espère-t-il, un jour il parlera joliment.
Au-delà de la barrière linguistique, Sedaris observe la France avec la perplexité amusée de l’étranger : les rituels du marché, les voisins normands et leurs habitudes, la bureaucratie française, le rapport des Français à la nourriture… Autant de sujets qu’il traite avec une tendresse mêlée d’incompréhension, un regard qui n’est pas sans rappeler celui d’une certaine Russe à Paris.
Les autres livres de David Sedaris
Si Me Talk Pretty One Day vous donne envie d’en lire davantage, voici les principaux ouvrages de David Sedaris :
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Barrel Fever (1994) — son premier recueil, déjà mordant
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Naked (1997) — souvenirs d’enfance et de nudisme familial
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Dress Your Family in Corduroy and Denim (2004) — la famille Sedaris dans toute sa splendeur
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When You Are Engulfed in Flames (2008) — où il tente d’arrêter de fumer au Japon
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Let’s Explore Diabetes with Owls (2013) — essais et fictions mêlés
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Calypso (2018) — plus sombre, sur le vieillissement et la perte
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Happy-Go-Lucky (2022) — le confinement, son père vieillissant, et la pandémie vus par Sedaris
Tous partagent les mêmes qualités : une autodérision féroce, un sens aigu de l’observation et cette capacité unique à transformer le quotidien le plus banal en comédie irrésistible.
David Sedaris en 2026
À bientôt 70 ans, David Sedaris n’a rien perdu de sa verve. Il continue de tourner à travers le monde pour ses lectures publiques, remplissant des salles de plusieurs milliers de places — un exploit rarissime pour un auteur de livres. Ses tournées sont devenues de véritables événements : Sedaris lit des passages de ses journaux intimes et de ses textes en cours, répond aux questions du public, et signe des livres pendant des heures avec une patience et une gentillesse légendaires.
Il continue également de publier dans le New Yorker, où ses essais comptent parmi les textes les plus lus du magazine. Sa discipline d’écriture reste impressionnante : il tient un journal intime depuis des décennies, prend des notes en permanence, et ramasse les déchets lors de ses promenades quotidiennes dans le Sussex — une habitude qui lui a valu d’avoir un camion-poubelle baptisé à son nom par le conseil local.
Verdict
| Critère | Note |
|---|---|
| **Style** | 5/5 |
| **Humour** | 5/5 |
| **Profondeur** | 3,5/5 |
| **Accessibilité** | 4,5/5 |
| **Note globale** | **4,5/5** |
Me Talk Pretty One Day est le livre idéal pour quiconque cherche une lecture drôle, intelligente et étonnamment touchante. David Sedaris réussit le tour de force de faire rire aux éclats tout en livrant des observations d’une justesse remarquable sur la famille, l’identité et le ridicule de la condition humaine. Un bijou d’humour qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page.

Pourquoi lire Sedaris quand on est expatrié
Si vous vivez à l’étranger — que ce soit en France, en Russie ou n’importe où ailleurs — Me Talk Pretty One Day est un livre indispensable. Sedaris met des mots sur cette expérience universelle de l’expatriation : le ridicule de nos erreurs linguistiques, l’absurdité des malentendus culturels, et la solitude fondamentale de celui qui ne maîtrise pas les codes.