Critique de la piece d’Odon von Horvath, mise en scene par Jacques Lassalle. Avec Loic Corbery et Denis Podalydes. Note : 4/5
Sommaire
Ödön von Horváth : un auteur à redécouvrir
Ödön von Horváth (1901-1938) est l’un des dramaturges les plus importants et les plus méconnus du XXe siècle. Austro-hongrois, il a écrit en allemand des pièces qui dénonçaient la montée du fascisme avec une ironie mordante et une clairvoyance effrayante. Mort à 36 ans, frappé par la chute d’un arbre sur les Champs-Élysées (ironie du sort pour un homme qui fuyait les fascistes), il a laissé une œuvre brève mais fulgurante.
Figaro Divorce est une suite libre du Mariage de Figaro de Beaumarchais. Horváth imagine ce qui se passe après la révolution : les maîtres sont devenus serviteurs, les serviteurs sont devenus maîtres, et tout le monde est malheureux. C’est une réflexion acide sur les lendemains de révolution — un sujet que nous, Russes, connaissons intimement.

La mise en scène à la Comédie-Française
La Comédie-Française a fait un choix courageux en montant cette pièce. Horváth n’est pas un auteur facile — son humour est grinçant, ses personnages sont ambigus, et son propos politique peut dérouter un public habitué au répertoire classique.
La mise en scène joue habilement sur le contraste entre le luxe du décor et la misère des situations. Les costumes sont somptueux, les éclairages raffinés — mais les personnages se déchirent, se trompent, se trahissent. C’est exactement l’esprit de Horváth : la belle surface qui cache la pourriture.
Les acteurs de la troupe sont excellents — c’est l’un des avantages de la Comédie-Française. Même dans une pièce peu connue, le niveau de jeu reste impeccable. La diction est parfaite, les silences sont habités, et les regards en disent plus que les mots.
Horváth et la Russie
Ce qui me touche chez Horváth, c’est sa compréhension des mécanismes du pouvoir. Ses pièces décrivent exactement ce qui s’est passé en Russie après 1917 : les révolutionnaires deviennent des tyrans, les idéaux se corrompent, et les gens ordinaires trinquent. Figaro Divorce aurait pu s’appeler Figaro après la Révolution d’Octobre — et le propos serait identique.
C’est aussi un rappel que l’Europe des années 30 — celle d’Horváth, celle de Stefan Zweig, celle de Walter Benjamin — était un continent qui s’autodétruisait. Relire ces auteurs aujourd’hui, c’est se rappeler que la civilisation est fragile et que les démocraties peuvent basculer.
Pour d’autres critiques de pièces à la Comédie-Française, consultez mon article sur Le Mariage de Figaro — l’original de Beaumarchais qui a inspiré cette suite. Et pour explorer la riche tradition culturelle franco-russe, le site Alliance Franco-Russe propose des événements réguliers.
Le texte d’Horvath : une modernite saisissante
Ce qui frappe a la lecture (et a l’ecoute) du texte d’Horvath, c’est sa modernite. Ecrit en 1937, Figaro Divorce pourrait avoir ete ecrit hier. Les dialogues sont aceres, les situations sont absurdes, et le propos politique est d’une lucidite effrayante.
Horvath decrit un monde ou les revolutions changent les maitres mais pas le systeme, ou les emigres sont meprises par ceux qui les accueillent, ou la nostalgie du passe empeche de construire l’avenir. Pour une Russe qui a vu l’URSS s’effondrer et ses consequences, chaque replique resonne avec une force particuliere.
Les emigrants dans le theatre europeen
Figaro Divorce s’inscrit dans une tradition theatrale de l’exil — celle de Brecht, de Ionesco, de Beckett, tous des emigres qui ont ecrit en langue etrangere sur le deplacement, la perte d’identite, l’absurdite de la condition humaine.
Horvath, ne en Croatie, eleve en Hongrie, ecrivant en allemand, mort a Paris — incarne cette Europe nomade du debut du XXe siecle. Son theatre est celui des apatrides, des deracines, de ceux qui ne sont chez eux nulle part. En 2026, avec les vagues migratoires et les crises identitaires, son oeuvre est plus pertinente que jamais.