J’explose littéralement de fierté nationale. On a encore gagné! Non, pas l’Euro 2008 (c’est toujours pas fini), pas l’Eurovision, pas la coupe UEFA… Mais on a gagné quelques places au classement des touristes qui dépensent le plus à Paris! Selon ce classement, établi par Global Refund, l’entreprise chargée de rembourser la TVA sur les achats de plus de 175 euros par jour et par magasin, les touristes russes se sont hissés à la deuxième place des dépenses avec un “panier moyen” (je rêve de voir un de ces touristes nouveaux-riches déambulant chez Louis Vuitton avec un panier en osier) de 1231€, juste derrière les touristes d’Arabie Saoudite (1500€). Vous remarquerez comment on retrouve la cartographie des puis de pétrole, c’est génial. Les Russes devancent donc Hong Kong, Taiwan, la Chine, les US, le Japon, le Brésil, la Corée et le Maroc. Je précise pour ceux qui n’auraient pas bien lu ce paragraphe, que ce montant n’inclut pas les dépenses d’hôtel, de nourriture, de transports, ainsi que les dépenses de moins de 175€ (donc, pas ceux qui achètent chez H&M).
Ce qui est intéressant, c’est de rapprocher ces chiffres qui font chaud au coeur avec ce que l’Office de Tourisme parisien appelle, de façon très sexy, “arrivées hôtelières étrangères” (en gros, le nombre de touristes dans les hôtels parisiens par pays). Parce que ce palmarès-là n’a mais rien à voir avec le précédent! On y trouve, dans l’ordre, le UK, les US, l’Italie, l’Espagne et le Japon, l’Allemagne, la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas et “Proche et Moyen Orient” (visiblement, lui aussi un pays pour l’Office du Tourisme). En activant un peu nos méninges, on comprend vite que des 10 pays aux touristes les plus enclins à jeter l’argent par les fenêtres seuls deux (les US et le Japon) figurent parmi les pays d’où provient la majorité des touristes! La conclusion limpidissime s’impose: les Russes sont non seulement riches, ils sont atrocement riches. En plus, il faut séparer le “panier moyen” en deux groupes - d’un côté, celui des touristes à l’ancienne, mus par le slogan “Voir Paris et mourir” (la vieille intelligentsia ainsi que les provinciaux qui font le voyage jusqu’à Paris en bus), et, de l’autre, le petit groupe de la jet-set russe très branchée ASmallWorld (“J’avais trop froid à Milan, je me suis acheté un vison”).
Vivant moi-même dans un des quartiers les plus marqués par la présence russe à Paris, je vois passer une bonne partie de cette jet-set décrite plus haut, entre deux boutiques de luxe.
Bref, tout ça pour vous dire que bientôt on va peut-être enfin arrêter de tomber sur des vendeuses japonaises chez Pierre Hermé & Co (oui, celles qui organisent une queue de 30 minutes pour acheter deux pauvres macarons) pour se retrouver… face à des vendeuses russes (les agences de rencontres franco-russes risquent de voir leur chiffre d’affaires chuter). Je ne suis pas sûre que l’on gagne au change, mais je trouve la tendance amusante à suivre. Au final, pour vous et moi, ce ne sera peut-être pas si grave. En revanche, pensez à ces pauvres russes qui ont leur HQ à Paris et leurs femmes qui apprennent le français: comme me disait l’une d’entre elles, “C’est horrible, je n’utilisé jamais mon français, dans toutes les boutiques où je vais on me parle en russe, comment voulez-vous que je l’améliore!” Pauvre chou.
Dix-huit ans plus tard: que reste-t-il de ce classement?
Je relis ce billet aujourd’hui, en 2026, avec un mélange d’amusement et de vertige. À l’époque, je plaisantais sur le “panier moyen” et les vendeuses russes remplaçant les vendeuses japonaises rue du Faubourg Saint-Honoré. Le monde que je décrivais — celui d’une Russie en pleine embellie pétrolière, dont les touristes fortunés faisaient chauffer les terminaux de carte bancaire de la place Vendôme — a été balayé par des événements que personne, dans ce Paris de 2008, n’aurait sérieusement anticipés.
Je passe ici du ton de blog personnel à celui du bilan factuel, parce que le sujet l’exige: ce qui s’est passé depuis n’est pas une anecdote, c’est un effondrement statistique documenté.
Le point de bascule est net et daté: l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Dans la foulée, l’Union européenne a fermé son espace aérien aux compagnies russes, suspendu l’accord de facilitation des visas avec la Russie, puis durci l’octroi des visas Schengen aux ressortissants russes — la France a suivi le mouvement européen, sans aller jusqu’à l’interdiction totale pratiquée par certains pays baltes ou la Pologne. Le tourisme russe vers l’Europe occidentale, qui pesait encore lourd dans les années précédant la pandémie, s’est effondré presque du jour au lendemain.
Les chiffres disponibles donnent la mesure du choc. Selon l’institut Euromonitor, 538 000 touristes russes avaient visité la France en 2019 — année de référence pré-Covid, avant même la guerre. Ce volume s’est effondré dès 2022 sous l’effet conjugué des sanctions, de la fermeture du ciel européen aux compagnies russes et des restrictions sur la délivrance de visas Schengen. Sur les cinq premiers mois de 2023, les arrivées de touristes russes par voie aérienne à Paris ont chuté de 95,8% par rapport à la même période de 2019 — une donnée qui, comparée au classement Global Refund de 2008 où les Russes trustaient la deuxième place des dépenses touristiques dans la capitale, mesure l’ampleur du renversement.
La Côte d’Azur, l’autre grande perdante
Mon billet de 2008 se concentrait sur Paris et ses boutiques, mais le tourisme russe en France ne se limitait pas à la capitale. La Côte d’Azur — Nice, Cannes, Saint-Tropez — était historiquement l’autre grand pôle d’attraction pour une clientèle russe fortunée, habituée depuis l’époque impériale à villégiaturer sur cette portion de littoral. Les nuitées de la clientèle russophone représentaient environ 6% du total des nuitées sur la Côte d’Azur en 2019, une part significative pour un marché touristique aussi concurrentiel.
Cette part s’est également effondrée après 2022, pour les mêmes raisons structurelles: absence de vols directs, refus ou lenteur de délivrance des visas Schengen, sanctions bancaires rendant les paiements internationaux plus compliqués pour une partie de la clientèle russe, et un climat politique qui a rendu certains voyageurs russes réticents à afficher leur nationalité en Europe.
Ce qui a changé dans le profil du voyageur russe
Ce qui frappe le plus dans la documentation disponible sur cette période, ce n’est pas seulement la baisse du volume, mais la transformation du profil de la clientèle qui continue malgré tout à venir. La classe moyenne russe qui voyageait en groupes organisés — celle que je décrivais avec ironie en 2008 comme “la vieille intelligentsia ainsi que les provinciaux qui font le voyage jusqu’à Paris en bus” — a quasiment disparu du marché français. Elle a été remplacée, dans une proportion bien plus réduite qu’avant, par une clientèle très aisée voyageant de façon individuelle, souvent via des pays tiers (Turquie, Émirats arabes unis, Serbie) pour contourner les restrictions de vols directs, et qui continue de fréquenter les établissements de luxe parisiens.
Autrement dit: le “panier moyen” record de 1231€ que je célébrais avec ironie en 2008 concernait une base de centaines de milliers de visiteurs. Ce qui subsiste aujourd’hui, d’après les recoupements disponibles, concerne un nombre de voyageurs drastiquement plus faible, mais dont le profil reste très haut de gamme — presque une caricature réduite du phénomène de 2008, débarrassée de sa masse.
Ce même phénomène de fascination croisée traverse d’ailleurs les illustrations satiriques d’Andrei Gordeev sur les stéréotypes nationaux, où les clichés sur l’argent et le luxe circulent dans les deux sens.
Où sont partis les touristes russes?
Le tourisme sortant russe n’a pas disparu pour autant — il s’est simplement redirigé. Les voyageurs russes qui continuaient à partir à l’étranger en 2022 se sont massivement tournés vers des destinations où l’accès restait possible sans visa Schengen ou avec des formalités allégées: la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Égypte, ou plus récemment l’Indonésie (Bali). La Russie elle-même a vu son tourisme entrant s’effondrer de façon encore plus radicale que son tourisme sortant vers l’Europe, sous l’effet des mêmes sanctions appliquées en miroir.
Ce basculement géographique confirme un point qui mérite d’être souligné pour la cohérence de ce blog: la baisse du tourisme russe en France depuis 2022 n’est pas une question de moindre appétit pour le voyage international de la part des Russes, mais bien la conséquence directe et documentée d’un contexte géopolitique — fermeture de l’espace aérien, sanctions, durcissement des visas — qui a rendu la destination France structurellement moins accessible qu’elle ne l’était en 2008, quand j’écrivais ce billet un peu grisée par le classement Global Refund.
Une communauté russe à Paris qui, elle, demeure
Il serait toutefois trompeur de conclure que la présence russe à Paris a disparu avec l’effondrement du tourisme. Le tourisme de passage et la communauté russophone installée sont deux réalités bien distinctes, et notre décryptage des chiffres officiels sur les Russes en France le rappelle avec la rigueur qu’un sujet aussi sensible mérite: les données de l’INSEE et de l’INED permettent d’établir un ordre de grandeur d’environ 47 000 personnes nées en Russie résidant en France, ainsi qu’un flux de 5 848 premiers titres de séjour délivrés à des ressortissants russes en 2022 — des chiffres qui décrivent une population installée, pas des visiteurs de passage, et qui n’ont pas connu le même effondrement brutal que les statistiques touristiques.
Ce contraste est en réalité assez logique. Les mécanismes qui ont cassé le tourisme russe (fermeture du ciel, refus de visas courts) touchent d’abord les séjours brefs et discrétionnaires — exactement le type de voyage que je décrivais en 2008 avec les touristes venus “voir Paris et mourir” ou faire chauffer leur carte bleue chez Louis Vuitton. Les parcours d’installation durable, eux, obéissent à une autre logique administrative (études, emploi, regroupement familial) et n’ont pas disparu au même rythme, même si les flux annuels de titres de séjour délivrés à des ressortissants russes ont également été affectés par le durcissement général du climat diplomatique.
Pourquoi ce contraste mérite d’être gardé en mémoire
Je republie ce vieux billet de 2008 avec cette mise à jour non pas par nostalgie gratuite, mais parce qu’il illustre, mieux qu’un long discours, à quel point une statistique touristique peut être fragile face à l’histoire. En 2008, rien dans le contexte ne laissait présager qu’un jour, “touriste russe à Paris” deviendrait presque un objet d’étude rare plutôt qu’une évidence commerciale. Le classement Global Refund de l’époque, avec son panier moyen de 1231€ et sa deuxième place derrière l’Arabie Saoudite, appartient désormais à une période pré-2014, pré-sanctions, pré-guerre — une parenthèse économique refermée par des événements géopolitiques d’une ampleur que ni moi, ni sans doute Global Refund, n’imaginions en rédigeant ou en lisant ce classement à l’époque.
Ce que je retiens, en relisant mon enthousiasme ironique de jeune blogueuse en 2008: les chiffres du tourisme ne racontent jamais une histoire figée. Ils sont le reflet, souvent différé de quelques mois, de décisions politiques qui les dépassent largement.
Un instantané, pas une prédiction
Si je devais résumer la leçon de ce billet republié dix-huit ans après sa rédaction initiale, ce serait celle-ci: un classement touristique, aussi spectaculaire soit-il au moment de sa publication, n’est jamais qu’un instantané. Le classement Global Refund de 2008 photographiait une réalité économique bien réelle à l’époque — l’appétit d’une nouvelle classe aisée russe pour le luxe parisien, porté par une décennie de croissance pétrolière et gazière. Il ne disait rien, et ne pouvait rien dire, de la fragilité géopolitique de ce flux.
Ce constat vaut d’ailleurs au-delà du seul cas russe. Tout classement touristique fondé sur les dépenses ou les arrivées d’une nationalité donnée reste dépendant de facteurs macroéconomiques et diplomatiques largement hors du champ du tourisme lui-même: taux de change, prix du pétrole pour les économies exportatrices, accords de visas, tensions internationales. En 2008, ces facteurs jouaient en faveur d’un afflux de touristes russes vers Paris. Depuis 2022, ils jouent en sens inverse, et de façon nettement plus brutale que n’importe quelle fluctuation économique ordinaire.
Pour qui s’intéresse aujourd’hui à la présence russe à Paris — qu’il s’agisse de tourisme, d’installation durable ou de vie culturelle — la meilleure boussole reste de distinguer soigneusement ces différentes réalités plutôt que de les mélanger sous un même terme générique. Le “touriste russe” de 2008, au panier moyen record, le “résident né en Russie” recensé par l’INSEE, et le “ressortissant russe” ayant obtenu un premier titre de séjour en 2022 ne désignent pas la même personne, ne répondent pas aux mêmes logiques, et surtout n’ont pas connu la même trajectoire depuis que ce blog existe.
