(Photo) 7 A.M. Saint-Pétersbourg de Morgan Ommer

(Photo) 7 A.M. Saint-Pétersbourg de Morgan Ommer

Dans deux jours, je serai à Saint-Pétersbourg, aussi j’ai décidé de ressusciter la rubrique “La photo de la semaine” (que j’avais un peu laissée tomber en me disant “Il faut que je fasse un blog photo à part - tu parles, j’ai à peine le temps de maintenir celui-ci en vie!). Donc, aujourd’hui, je vous montre une photo de la place du Palais à Saint-Pétersbourg, faite par Morgan Ommer, un photographe français qui habite à Hong Kong. La photo a été faite il y a quelques années lors de son voyage en Russie.

Intitulée “7 A.M. Saint-Petersburg”, elle représente une place endormie que traversent deux marins. La place du Palais est absolument magique car on n’y trouve aucun café, aucune animation particulière, et même l’entrée du musée de l’Hermitage (à gauche sur la photo) se fait par le quai de la Néva, de l’autre côté. C’est donc un espace parfaitement vide qui n’est traversé par les saint-pétersbourgeois que par plaisir purement esthétique (ce n’est pas un endroit de passage ni un quelconque raccourci). A 7h du matin, avant que les cars ne déversent des touristes serrant leur appareils photo contre leur ventre, la place du Palais est l’image parfaite de l’esprit de Saint-Pétersbourg. Cet esprit, c’est avant tout l’espace (c’est pour cela que l’endroit qui me rappelle le plus Saint-Pétersbourg à Paris c’est l’esplanade des Invalides), mais aussi la géométrie (voire la symétrie dans certains cas). Au centre, la colonne Alexandre, érigée en l’honneur de la victoire sur Napoléon (désolée), personnifié ici par un serpent que l’ange piétine avec une croix. La colonne n’est fixée au sol que par son propre poids et, où quel que soit le point où l’on se trouve, c’est elle qui attire spontanément le regard, comme si son poids se transférait au-delà du périmètre de sa fondation. 7h du matin… trop tôt pour les pétersbourgeois. Mais c’est le seul moment où l’on sent enfin la ville respirer.

Qui est Morgan Ommer

Quelques mots sur l’auteur de cette image, dont le parcours explique en partie ce regard. Morgan Ommer est un photographe et cinéaste français né en 1970, installé en Asie depuis 1996. Son itinéraire professionnel l’a mené de Hong Kong à Tokyo, de Hô Chi Minh-Ville à Paris, et ses images ont été publiées dans des titres comme Travel + Leisure, Time, Vogue et Harper’s Bazaar. Il a travaillé au sein de structures comme NOI Pictures et Framewerkz, et son travail s’est progressivement élargi vers l’image animée : en 2022, son projet de réalité virtuelle Madame Pirate: Becoming a Legend a été présenté dans plusieurs festivals internationaux, dont SXSW, Cannes, NewImages et le BIFAN.

Cette trajectoire de photographe expatrié fait écho à celle de bien des Russes installés loin de chez eux, dont la communauté parisienne offre un exemple ancien et documenté : on photographie rarement aussi bien un pays que lorsqu’on ne lui appartient plus tout à fait, ou pas encore.

Ce détour asiatique n’est pas anecdotique quand on regarde sa photographie russe. Un photographe basé à Hong Kong qui traverse la Russie en voyage ne porte pas le même regard qu’un reporter mandaté par un magazine pour rapporter des images de Saint-Pétersbourg. Il n’a pas de commande à satisfaire, pas de liste de monuments à cocher — d’où, probablement, cette liberté de se lever à sept heures pour photographier une place vide plutôt que de faire la queue à l’Ermitage à dix heures.

Vaste place pavée déserte à l'aube, colonne monumentale au centre, façades classiques en arc de cercle
La place du Palais avant l'arrivée des cars de touristes : un espace que rien ne remplit, et qui n'existe pleinement que vide.

La colonne Alexandre, ou la physique au service du symbole

Puisque la colonne occupe le centre de l’image comme elle occupe le centre de la place, autant en donner les chiffres exacts — ils sont spectaculaires.

La colonne d’Alexandre a été érigée entre 1830 et 1834 sur les plans d’Auguste de Montferrand, l’architecte français qui construisait au même moment la cathédrale Saint-Isaac. Elle commémore la victoire russe sur Napoléon — et oui, écrire cela depuis Paris demande toujours un petit effort diplomatique.

ÉlémentMesure
Hauteur totale du monument47,5 m
Fût monolithique de granit rouge25,6 m
Diamètre à la base / au sommet3,5 m / 3,15 m
Piédestal2,85 m
Statue de l’ange4,26 m
Croix6,4 m
Socle6,3 × 6,3 m

Le poids total varie selon les sources — de l’ordre de 600 tonnes pour le seul fût, jusqu’à environ 700 tonnes pour l’ensemble selon certaines évaluations russes. Le point remarquable est ailleurs : la colonne n’est fixée au sol par aucun dispositif d’ancrage. Elle tient uniquement par son propre poids et par la précision de sa taille. L’ange qui la surmonte, une croix à la main écrasant un serpent, est l’œuvre du sculpteur Boris Orlovski.

Cette absence de fixation produit un effet que la photographie de Morgan Ommer capte parfaitement : quel que soit l’endroit de la place où l’on se tient, le regard revient à la colonne, comme si sa masse débordait le périmètre de sa fondation. Le monument n’organise pas la place à la manière d’un obstacle, mais à la manière d’un centre de gravité.

Une place conçue pour être vide

La place du Palais est bordée par deux architectures qui se répondent : la façade baroque du palais d’Hiver, œuvre de Rastrelli au XVIIIe siècle, et l’immense courbe néoclassique de l’état-major, construite par Carlo Rossi dans les années 1820 et percée en son centre d’un arc de triomphe. Cet arc n’est pas un ornement : il est le seul point d’entrée monumental de la place, et il fonctionne comme un cadre. On ne débouche pas sur la place du Palais, on y entre — et l’espace se déploie d’un coup.

Rossi a conçu cet ensemble pour la parade militaire et pour la mise en scène du pouvoir impérial, c’est-à-dire pour des foules qui viennent puis se retirent. Le vide est donc l’état par défaut de la place, pas son état d’exception. C’est ce que la photographie de sept heures du matin restitue : non pas une place exceptionnellement déserte, mais une place enfin rendue à sa forme.

Ce rapport à l’espace est ce qui distingue le plus nettement Saint-Pétersbourg de Moscou, et ce qui la rapproche de certaines perspectives parisiennes. L’esplanade des Invalides produit une sensation comparable — une étendue que rien ne meuble, une géométrie qui impose sa mesure au passant. Il n’est pas surprenant que la ville ait été pensée par des architectes italiens et français au service des tsars ; c’est une ville européenne construite en Russie, et le regard qu’on porte sur Paris quand on vient de là-bas s’en trouve durablement modifié.

La lumière du Nord : nuits blanches et hivers courts

Le choix de sept heures du matin n’est pas seulement une affaire de fréquentation touristique. C’est aussi une affaire de lumière, et à cette latitude la lumière est un sujet en soi.

Saint-Pétersbourg se situe à environ 59,93° de latitude nord — plus au nord qu’Oslo, à peu près à la hauteur de Helsinki et du sud de l’Alaska. Cette position produit deux régimes lumineux extrêmes qui se succèdent dans l’année.

De la fin mai à la mi-juillet, ce sont les nuits blanches : le soleil ne descend pas assez sous l’horizon pour que l’obscurité complète s’installe, et la ville vit dans un crépuscule permanent qui ne finit pas de finir. Autour du solstice, la nuit se réduit à quelques heures d’une clarté bleutée. C’est la saison des ponts levés sur la Néva, des promenades nocturnes et d’une forme d’insomnie collective assumée.

À l’inverse, l’hiver installe une pénombre presque continue, avec une poignée d’heures de jour bas et gris. La lumière rasante y devient une ressource rare, ce qui explique la manière dont les photographes travaillant sur la ville s’organisent autour d’elle plutôt que de la subir.

Dans les deux cas, le résultat est le même du point de vue photographique : Saint-Pétersbourg offre, pendant de longues périodes, une lumière douce, latérale, sans le contraste dur du plein midi méditerranéen. Une photographie prise à sept heures du matin en juin y bénéficie d’une clarté déjà pleine mais encore oblique — exactement ce qui donne à l’image sa qualité de suspension.

D’autres regards photographiques sur la ville

Morgan Ommer n’est évidemment pas le premier à s’être arrêté sur cette lumière. Saint-Pétersbourg et Leningrad constituent un sujet photographique documenté depuis plus d’un siècle, et il est instructif de confronter les approches.

Les photographies en couleurs de Jacques Dupaquier, prises dans les années 1950, offrent un contrepoint saisissant : un démographe français qui rapporte de l’URSS des images en couleurs à une époque où l’imagerie soviétique disponible en Occident était presque exclusivement en noir et blanc. Là où Ommer photographie une ville vide, Dupaquier photographiait une ville habitée, et cette différence n’est pas seulement une affaire d’heure de la journée : c’est un écart de projet.

Du côté russe, la photographie documentaire des années 2000 a produit plusieurs regards forts sur les villes de l’ancien empire — Igor Moukhin sur la jeunesse urbaine, Sergueï Maximichine sur la Russie du quotidien et de ses périphéries, Alexandre Gronski sur les marges paysagères des agglomérations. Ces travaux partagent avec l’image d’Ommer une même méfiance envers le pittoresque, et une même attention à ce qui se passe quand il ne se passe rien.

Le Leica, le grain et le geste

Un dernier mot sur l’outil, parce qu’il n’est pas neutre dans le résultat. Le Leica M, appareil télémétrique à mise au point manuelle, impose une manière de photographier : petit, silencieux, sans miroir qui claque, il permet de travailler sans se faire remarquer et oblige à anticiper le cadre plutôt qu’à mitrailler. C’est l’appareil de la photographie de rue depuis Cartier-Bresson, et son usage dit quelque chose du rapport que le photographe entretient avec ses sujets : on ne fait pas les mêmes images avec un boîtier discret qu’avec un reflex professionnel muni d’un téléobjectif.

Appareil photo télémétrique argentique noir posé sur une table en bois, à côté d'un rouleau de pellicule
Le télémétrique impose d'anticiper le cadre plutôt que de mitrailler — une contrainte qui se lit dans les images.

Sur la pellicule argentique, le grain n’est pas un défaut à corriger mais une texture qui participe de la lecture de l’image : il unifie la surface, atténue la netteté clinique et rapproche la photographie du dessin. C’est particulièrement sensible dans les images en surexposition douce, dont le rendu évanescent rappelle certains plans d’Alexandre Sokourov, cinéaste pétersbourgeois dont Mère et Fils (1997) travaille précisément cette matière trouble, elle-même héritée de la peinture romantique allemande — Caspar David Friedrich n’est jamais très loin.

Ce fil qui relie photographie, cinéma et peinture est l’une des raisons pour lesquelles Saint-Pétersbourg fascine autant les artistes de l’image : c’est une ville construite d’un coup, sur plan, dans un décor de marécages, et qui n’a jamais tout à fait cessé de ressembler à une représentation d’elle-même. Pour prolonger ce regard sur la manière dont l’art russe circule aujourd’hui à Paris, notre guide des collections d’art russe dans les musées parisiens recense ce que l’on peut aller voir sans prendre l’avion.

Quelques autres photos de Morgan Ommer

Comme d’habitude, voici quelques autres photos de Morgan Ommer que j’apprécie particulièrement, toutes faites avec un Leica (M6) (le légendaire télémétrique argentique). Dans chacune de ces photos, j’aime le travail sur la lumière, le mouvement, le flou et la profondeur qui n’est pas sans rappeler les grands maîtres de la photographie, mais aussi le grain si caractéristique des photos faites avec un Leica. La première photographie (“At a wedding”) me rappelle Mère et Fils d’Alexandre Sokourov (qui, à son tour, rappelle la peinture romantique allemande) par son côté evanescent que donne ici une surexposition de la pellicule - le sépia en moins (cf à droite, une photo tirée du film).

© photos Morgan Ommer

Photos: 1) At a wedding; 2) Nichole; 3) 1. Hong Kong.

Le travail photographique de Morgan Ommer est diffusé par les agences et publications avec lesquelles il collabore.