Mon musee a Paris
Chacun a ses musees et ses galeries de predilection. Demandez a un Parisien quel est “son” musee, et la reponse en dira long sur sa personnalite. Certains repondront le Louvre — choix respectable mais convenu. D’autres le Musee d’Orsay, Beaubourg, ou peut-etre le Musee Rodin avec son jardin de roses.
Mon musee, c’est la Fondation Henri Cartier-Bresson. Ce n’est pas un hasard si cette fondation, dediee a la photographie et au dessin, a ete creee par l’un des plus grands photographes du XXe siecle. On y decouvre toujours des artistes exigeants, presentes dans un ecrin sobre et intime, loin du gigantisme des grandes institutions. C’est precisement cette intimite qui rend chaque visite si precieuse.
C’est dans ce cadre que j’ai decouvert l’exposition Illuminations, consacree a Saul Steinberg — dessinateur, photographe, artiste et ami de longue date d’Henri Cartier-Bresson. Une exposition qui a confirme mon attachement a ce lieu singulier.
L’artiste Saul Steinberg
Saul Steinberg (1914-1999) est l’un de ces artistes inclassables dont l’oeuvre echappe a toute definition unique. Dessinateur, photographe, collagiste, artiste plasticien — il a ete tout cela a la fois pendant plus de cinquante ans de collaboration avec le New Yorker, le mythique magazine americain dont il a signe pres de 90 couvertures et des centaines de dessins.
Son oeuvre la plus celebre reste la couverture du 29 mars 1976 : View of the World from 9th Avenue. On y voit Manhattan au premier plan, dessinee avec un luxe de details — les rues, les voitures, les pietons. Puis, a mesure que le regard s’eloigne vers l’ouest, tout se simplifie : le New Jersey n’est qu’une bande vague, le reste des Etats-Unis un rectangle a peine esquisse, et au-dela du Pacifique, la Chine, le Japon et la Russie ne sont que de minuscules silhouettes a l’horizon. Steinberg avait reussi, en un seul dessin, a saisir l’egocentrisme new-yorkais avec une ironie tendre et devastatrice.
Mais reduire Steinberg a cette seule couverture serait une erreur. Son travail est bien plus vaste et bien plus profond. Il avait le don rare de reveler les phenomenes sociaux par des dessins d’une simplicite trompeuse : sous l’apparence d’un croquis rapide se cache toujours une observation aigue de la condition humaine. C’est ce qui fascinait Cartier-Bresson, qui voyait en lui un compagnon de route dans l’art de saisir l’instant et l’essentiel.
Les oeuvres marquantes
Mon coup de coeur dans cette exposition : Techniques at a Party (1953). Ce dessin genial represente une scene de cocktail ou chaque convive est dessine dans un style graphique different. L’un est trace en quelques traits minimalistes, un autre dans un style academique soigne, un troisieme en lignes brisees nerveuses, un quatrieme en courbes molles et rondes.
C’est une metaphore visuelle extraordinaire : Steinberg montre que dans une soiree, chaque personne “parle” un langage different — certaines avec assurance, d’autres avec hesitation, certaines avec affectation, d’autres avec une desarmante simplicite. Le style graphique est le personnage. On ne dit pas mieux la solitude fondamentale des etres dans une foule.
Ce qui frappe chez Steinberg, c’est cette capacite a transformer le dessin en instrument d’analyse sociale. Il ne caricature pas — il revele. Ses personnages ne sont pas droles au sens habituel du terme ; ils sont vrais, et c’est cette verite qui fait sourire, parfois avec un pincement au coeur. Pour les amateurs de l’art en tant que miroir de la societe, on retrouve cette meme demarche dans l’art russe d’avant-garde, ou les artistes utilisaient le detournement graphique pour commenter la realite sociale.
Parmi les autres oeuvres exposees, Girl in a Bathtub illustre parfaitement la technique du collage chez Steinberg. Le dessin mele un trait a l’encre vif et precis a des elements colles — papiers de couleur, decoupages — dans une composition qui oscille entre le decoratif et le narratif. La baignoire devient un espace de reverie, un cadre dans le cadre, typique de cette obsession de Steinberg pour les jeux de perspective et de representation.
L’exposition presentait egalement des photographies prises par Steinberg lui-meme, ainsi que des masques en papier qu’il fabriquait et que ses amis portaient — y compris Cartier-Bresson, qui les a immortalises dans des portraits devenus celebres. Ces masques, souvent de simples sacs en papier dessines, transformaient leur porteur en personnage de Steinberg, brouillant la frontiere entre l’art et la vie.

Biographie et motifs recurrents
La biographie de Steinberg explique beaucoup de ses obsessions artistiques. Ne en 1914 a Ramnicu Sarat, en Roumanie, dans une famille juive, il a grandi a Bucarest avant de partir etudier l’architecture a Milan en 1933. Quand les lois raciales fascistes l’ont rattrape en Italie, il a fui en 1941 pour rejoindre les Etats-Unis, ou il s’est installe a New York — la ville qui allait devenir son terrain d’observation inepuisable.
Ce parcours de refugie juif roumain a profondement marque son oeuvre. On retrouve dans ses dessins des motifs recurrents qui sont autant de traces de cette experience :
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Les visas et les passeports — documents obsessionnels pour tout refugie, Steinberg les a dessines, colles, reinventes dans des compositions ou l’identite officielle devient un materiau artistique. Le tampon, le cachet, la signature sont des motifs constants dans son oeuvre.
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Les collages — son pere fabriquait des boites de carton pour l’emballage, decorees de reproductions de tableaux celebres. Cette imagerie heteroclite, ce melange de “grand art” et d’objet utilitaire, a nourri la passion de Steinberg pour le collage et le detournement.
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L’Angelus de Millet — cette silhouette de paysans en priere, reproduite sur les boites du pere, revient dans l’oeuvre de Steinberg comme un fantome de l’enfance. Elle apparait dans des contextes inattendus, transportee dans des decors urbains americains, creant un contraste saisissant entre la piete rurale europeenne et le tumulte new-yorkais.
Steinberg est un artiste qui s’inscrit pleinement dans la tradition des intellectuels d’Europe de l’Est exiles aux Etats-Unis — des esprits formes par la culture europeenne, marques par la catastrophe du XXe siecle, qui ont trouve dans l’art americain un espace de reinvention. On peut tracer un parallele avec les artistes de la diaspora russe qui ont enrichi la scene culturelle parisienne, comme le raconte le site des Amis de Paris et Saint-Petersbourg.
La Fondation Cartier-Bresson
L’exposition Illuminations occupait les trois etages de la Fondation, alors situee dans un ancien atelier d’artiste au 2 impasse Lebouis, dans le 14e arrondissement. L’espace etait modeste mais parfaitement adapte a l’oeuvre de Steinberg : pas de grandiloquence, pas de scenographie envahissante, juste les dessins sur les murs blancs et la lumiere naturelle.
Au troisieme etage, une surprise attendait le visiteur : des fauteuils Le Corbusier disposes pres d’une fenetre, invitant a s’asseoir pour consulter les livres de Steinberg. Aux murs, des photographies d’Henri Cartier-Bresson — dont les fameux portraits de Steinberg portant ses masques en papier. Un moment de contemplation precieux, dans un silence que seul le chuintement de la ville en contrebas venait troubler.
La Fondation Cartier-Bresson est le genre d’endroit ou l’art vous parle a voix basse, sans intermediaire ni bruit de fond. Steinberg y etait chez lui — et le visiteur aussi. — Une Russe a Paris
La Fondation en 2026
Depuis 2023, la Fondation Henri Cartier-Bresson a quitte l’impasse Lebouis pour s’installer dans un espace plus grand au 79 rue des Archives, dans le Marais (3e arrondissement). Ce demenagement a permis d’elargir les espaces d’exposition et d’accueillir des retrospectives plus ambitieuses, tout en conservant l’esprit d’intimite et d’exigence qui fait la singularite de ce lieu.
L’heritage de Saul Steinberg continue de rayonner bien au-dela de cette exposition. En 2026, ses dessins sont plus pertinents que jamais : sa vision satirique de l’egocentrisme urbain, ses reflexions graphiques sur l’identite et les frontieres, sa capacite a condenser une critique sociale en un seul trait — tout cela resonne avec une acuite particuliere dans notre epoque de reseaux sociaux et de bulles informationnelles. La couverture View from 9th Avenue pourrait etre redessinee avec un smartphone au centre, et le message resterait le meme.
Informations pratiques

| Detail | Information |
|---|---|
| Exposition | Illuminations — Saul Steinberg |
| Lieu | Fondation Henri Cartier-Bresson |
| Adresse actuelle (depuis 2023) | 79 rue des Archives, 75003 Paris |
| Ancienne adresse (2003-2022) | 2 impasse Lebouis, 75014 Paris |
| Metro | Rambuteau (ligne 11), Arts et Metiers (lignes 3, 11) |
| Horaires | Mercredi a dimanche, 11h-19h (nocturne mercredi jusqu'a 20h30) |
| Tarif | Plein tarif 11 € / Tarif reduit 6 € |
| Site web | henricartierbresson.org |
| Note | ★★★★☆ (4/5) |
A noter : L’exposition Illuminations s’est tenue en 2008. La Fondation Henri Cartier-Bresson propose regulierement de nouvelles expositions de photographie et de dessin dans ses locaux du Marais. Consultez leur site pour la programmation en cours.
Un génie du trait
Ce qui rend Steinberg unique dans l’histoire de l’art, c’est l’économie absolue de ses moyens. Quelques traits de plume, une ligne sinueuse, un gribouillage qui se transforme en paysage ou en visage — il avait le don de dire l’essentiel avec presque rien. Ses dessins pour le New Yorker sont des chefs-d’œuvre de concision : en un seul dessin, il capture une idée, une absurdité, un moment de vérité que d’autres auraient mis des pages à exprimer.
Un artiste pour notre epoque
Steinberg est un artiste dont l’oeuvre parle directement a notre epoque de sursaturation visuelle. Dans un monde noye sous les images, ses dessins minimalistes sont un rappel que moins peut etre plus — qu’un trait de plume peut contenir plus de verite qu’une photo haute resolution.
Ses dessins sont aussi des meditations sur l’identite. Emigre roumain, forme en Italie, naturalise americain — Steinberg a passe sa vie entre les cultures, les langues, les identites. Ses dessins de passeports, de documents officiels, de tampons bureaucratiques sont a la fois droles et poignants — la comedie absurde de l’identite administrative dans un monde de frontieres.