Eugene Oneguine : l’opéra de Tchaikovsky
Eugene Oneguine (en russe : Evgueni Onegin) est sans doute l’opéra russe le plus aime, le plus joue et le plus emblematique du répertoire. composé par Piotr Ilitch Tchaikovsky entre 1877 et 1878, sur un livret tire du roman en vers d’Alexandre Pouchkine (1833), cet opéra en trois actes et sept tableaux est souvent qualifie de « scenes lyriques » par le compositeur lui-même, tant il privilegiait l’intimite psychologique sur le grand spectacle.
L’intrigue suit la jeune Tatiana Larina, reveuse et passionnee, qui tombe eperdument amoureuse du seduisant et blase Eugene Oneguine, un dandy petersbourgeois venu a la campagne. Dans la célèbre Scene de la Lettre (Pismo Tatiany), elle lui declare sa flamme dans une missive enfievree — l’un des airs les plus célèbres de tout le répertoire lyrique. Oneguine la repousse froidement, provoque en duel son ami le poète Lensky qu’il tue, puis retrouve des annees plus tard une Tatiana metamorphosee en grande dame de la société petersbourgeoise, epouse du prince Gremine. Trop tard : Tatiana, qui l’aime toujours, le rejette a son tour.
Ce qui rend Eugene Oneguine unique dans le répertoire, c’est cette combinaison rare de poesie pouchkinienne, de melancolie tchaikovskienne et d’une verite psychologique qui touche au coeur. Pour les Russes, cet opéra n’est pas simplement une oeuvre musicale : c’est un monument national, dont chaque vers, chaque note est connu par coeur.
Le Bolchoi a l’opéra Garnier
J’ai toujours dit que les opéras russes, il n’y a rien a faire, il n’y a que les Russes qui savent bien les faire (ah, le debut chauvin). Aussi me suis-je precipitee d’accepter une invitation spontanee (merci merci merci Herve) pour aller voir la générale d’Eugene Oneguine a l’opéra Garnier : une production entierement « made in Bolchoi », dans une très belle mise en scene de Dmitri Tcherniakov et avec Ekaterina Scherbachenko, une Tatiana eblouissante. Courez vite le voir, il n’y a que six représentations a partir de ce soir !
Le scandale de Moscou
Cette production avait fait scandale a Moscou, il y a deux ans, lorsqu’elle remplaca, au Bolchoi, la production de Pokrovsky presque canonisee du fait de son grand age (creee en 1946). Dmitri Tcherniakov est aujourd’hui un des metteurs en scene les plus connus en Russie, avec toujours ce petit air de scandale autour de ses spectacles.
Cependant, en Europe, il est difficile de comprendre comment cette mise en scene au bon gout de Tchekhov et de Stanislavsky a pu heurter la sensibilite du public russe. Mais, voyez-vous, en Russie, on est moins habitue aux « reactualisations » (en gros, quand l’action se passe dans les annees 1950 au lieu du XVIIIe siècle prevu par le compositeur), encore moins pour des oeuvres russes, et vraiment très peu pour des oeuvres aussi bien connues qu’Eugene Oneguine.
On la connaît tellement bien (a la fois vers, musique et mise en scene) que les gens s’enervent quand il n’y a pas de jardin chez les Larine, quand la scene de duel n’est pas jouee selon les regles de l’art, quand Tatiana n’a pas de beret framboise au dernier acte… Il y avait eu, il y a deux ans, des rumeurs abracadabrantes sur cette production (Lensky coucherait avec Oneguine, tandis que Tatiana avouerait son amour par SMS) — mais elle est finalement très classique et epuree.
La mise en scene de Tcherniakov
Un salon chez les Larine. Au centre, une grande table ovale. Le the est servi, et les parents se rassemblent autour d’un gateau, en ecoutant une romance chantee par Olga et Tatiana. Une atmosphere toute tchekhovienne pour cette production « de chambre » — sans grandes scenes de bal, sans jardin, sans la neige pour le duel : tout s’y passe en huis clos, sous les yeux des invites.
Cela peut enerver (la cinquieme fois que l’on voit la table ovale, on n’en peut plus !), mais on ne peut pas reprocher a Tcherniakov de manquer de coherence. La scene chez le prince Gremine (tiens, super blague — sur un site d’opéra, c’etait marqué « Prince Gremline ») se passe dans un salon rouge sang (très Zeffirelli-like).
La direction des acteurs est très juste et les personnages sont plutot bien trouves, même si l’on peut discuter de certains choix (Lensky qui fait rire l’assemblee en singeant Monsieur Triquet qui, lui, reste dans un coin — et hop ! un cachet en moins !).
Dmitri Tcherniakov, enfant terrible de l’opéra russe
Dmitri Tcherniakov (ne en 1970 a Moscou) est l’un des metteurs en scene d’opéra les plus importants et les plus controverses de sa génération. Diplome du GITIS (Academie russe des arts du théâtre), il s’est fait remarquer des le debut des annees 2000 par des productions qui bousculaient les habitudes du public russe, habitue a un répertoire joue « a l’ancienne ».
Son Eugene Oneguine au Bolchoi (2006) est precisement la production qui l’a projete sur la scene internationale. En transposant l’action dans un interieur bourgeois contemporain et en evacuant tout le decorum romantique attendu (le jardin, la neige, le bal), Tcherniakov a fait hurler les puristes moscovites mais a ete salue par la critique europeenne pour sa finesse psychologique et sa coherence dramaturgique.
Depuis, Tcherniakov a ete invite par les plus grandes maisons d’opéra du monde : la Staatsoper de Berlin, la Scala de Milan, le Royal opéra House de Londres, le Metropolitan opéra de New York, le Festival d’Aix-en-Provence. Ses productions se distinguent par un travail minutieux sur les personnages, une direction d’acteurs digne du théâtre dramatique, et un refus systématique du « carton-pate » operatique. Il concoit lui-même ses décors, ce qui donne a ses spectacles une unite visuelle remarquable.
Pourquoi seuls les Russes savent chanter l’opéra russe
Pourquoi je disais, plus haut, qu’il n’y avait que les Russes qui savaient chanter (et jouer) les opéras russes ? C’est avant tout une question d’intonation. Ce n’est pas seulement une question de prononciation comme le pensent certains. Si l’on ne sent pas la beauté et le sens des phrases de Pouchkine, on ne peut pas les transmettre — qu’il s’agisse des musiciens de l’orchestre ou des chanteurs.
C’est justement ca, l’avantage d’aller voir un Eugene Oneguine 100 % russe : c’est comme aller manger la pizza a Naples. Souvent, les Russes qui vont a l’opéra y vont avant tout pour le spectacle, l’histoire d’amour qui finit mal, les personnages — bref tout ce qui, dans une interprétation occidentale, disparait souvent au profit de la musique.
Les français disent fréquemment que la musique de Tchaikovsky est mievre, et ils l’interpretent alors avec toute la retenue dont ils sont capables. Mais c’est justement ces interprétations-la (très « judgemental », au fond) qui tuent cette musique en la privant de sa capacité a communiquer avec le spectateur (russe, en tout cas).
Quel fut alors le plaisir d’ecouter un orchestre russe jouer du Tchaikovsky, sans complexes mais sans mauvais gout ! L’orchestre du Bolchoi s’en tire avec mérite (sauf les vents, pas toujours a point), et la direction sensible de Vedernikov, malgre des tempi parfois discutables (l’air de Gremine vraiment trop lent), parvient a detourner l’attention des spectateurs de certains chanteurs qui ne la meritaient pas.
Les chanteurs : le meilleur et le pire
Les chanteurs. Comme souvent dans les troupes russes, Larina (Makvala Kasrashvili) et la Nourrice (Emma Sarkisyan) sont chantees par des vieilles troupieres que l’on soupconne d’avoir obtenu leur place dans la tournee parisienne au prix d’intrigues dignes des Medicis, tant leur interprétation est faible. Les voix bougent, l’intonation en souffre, et le premier quatuor (« Privytchka svyshe nam dana ») ressemble davantage a un dialogue theatral tant on entend peu la melodie.
Gremine d’Anatolij Kotscherga fut probablement le pire que j’aie jamais entendu : j’avais l’impression d’entendre un chanteur de music-hall de province avec sa voix fatiguee, projection trop ouverte, intonation vulgaire…
Roman Shulakov est un Lensky plus lyrique qu’heroique (« pas couillu », comme dirait quelqu’un) — il est parfaitement convaincant dans « Kuda, kuda », mais s’efface completement dans la scene de dispute, faute de volume.
Quant a Oneguine (Vladislav Sulimsky), il n’etait pas mauvais, mais manquait cruellement de charisme, et son emission engorgee lui empechait souvent non seulement d’exprimer ses sentiments mais même de depasser la rampe. De plus, ce personnage est particulierement difficile a interpreter, car, entre « l’homme admirable et seduisant a la Darcy qui n’accepte pas de ruiner la vie d’une toute jeune fille campagnarde » et « le sale con qui refuse l’amour de Tatiana parce qu’il ne sait pas ce qu’il veut », il n’y a qu’un pas. Vladislav Sulimsky l’a franchi, en privant son personnage de toute l’attraction qu’il pouvait exercer sur les jeunes filles comme moi (ou alors, moi aussi « j’etais plus jeune alors, Et bien meilleure, je crois » et ai depasse l’age d’etre emerveillee par un sale con ? A mediter).
La Tatiana d’Ekaterina Scherbachenko
Face a lui, la Tatiana d’Ekaterina Scherbachenko (la photo n’est pas une photo du spectacle, attention ! :-) etait lumineuse, emouvante, dechirante, même. Son timbre eclatant est fait pour Tatiana. Vocalement, après la Tatiana de Galina Vishnevskaya, c’est pour moi la meilleure.
Comment puis-je dire si c’est la meilleure ou pas ? Vous pensez peut-etre que je vais maintenant etaler devant vous mon erudition musicale ? Detrompez-vous. Je n’ai qu’un seul critere, que j’ai trouve grace a un vieil ami de famille qui est venu a l’opéra sur le tard.
Il m’avait un jour avoue n’avoir qu’un seul critere pour savoir si un chanteur etait bon ou pas : la chair de poule. Si un chanteur vous donne la chair de poule, c’est que c’est « le votre ».
Et lorsqu’on ressent ces « petites fourmis dans le dos » (comme on dit en russe), on se rend compte qu’on s’en fout du reste : des autres solistes, des décors, des costumes — tout ca n’est qu’accessoire. Et c’est ca qui est genial avec l’opéra, c’est que ces « fourmis » ne sont pas les mêmes pour tous, et que vous pouvez les avoir avec un chanteur qui laisse de marbre votre voisin.
Au fond, je suis persuadee que c’est pour ca que les gens retournent a l’opéra. Non, vraiment, il faudrait que je le termine, ce livre sur la « jouissance de l’amateur d’opéra ». Je vous en reparle !
PS : Les photos ne sont pas de moi, mais d’un utilisateur de ce forum russe (malheureusement, on ne peut les visionner qu’après inscription — entierement en cyrillique — aussi je me suis permise d’en reprendre quelques-unes !)
PPS : Il y avait plein de cameras a la générale, j’en deduis qu’il y aura un DVD bientot !
Distribution complete
Voici la distribution de cette production du Bolchoi a l’opéra Garnier en septembre 2008 :
| Rôle | Chanteur | Appreciation |
|---|---|---|
| **Tatiana** | Ekaterina Scherbachenko (soprano) | Eblouissante, lumineuse, dechirante. La meilleure depuis Vishnevskaya. |
| **Eugene Oneguine** | Vladislav Sulimsky (baryton) | Correct mais manque de charisme. Emission engorgee. |
| **Lensky** | Roman Shulakov (tenor) | Lyrique et convaincant dans « Kuda, kuda », mais manque de volume. |
| **Prince Gremine** | Anatolij Kotscherga (basse) | Decevant. Voix fatiguee, intonation vulgaire. |
| **Larina** | Makvala Kasrashvili (mezzo) | Interprétation faible, voix qui bouge. |
| **La Nourrice** | Emma Sarkisyan (mezzo) | même constat que Larina. |
| **Olga** | — | — |
| **Direction musicale :** Alexander Vedernikov — **Mise en scene et décors :** Dmitri Tcherniakov | ||
Verdict global
| Mise en scene | ★★★★☆ — Coherente, tchekovienne, epuree. La table ovale lasse au bout du 5e tableau. |
|---|---|
| Orchestre | ★★★★☆ — Beau Tchaikovsky sans complexes. Vents perfectibles. |
| Direction | ★★★☆☆ — Vedernikov sensible mais tempi parfois discutables. |
| Solistes | ★★★☆☆ — Scherbachenko exceptionnelle, les autres très inegaux. |
| Note globale | **★★★★☆** — A voir pour Scherbachenko et pour le plaisir d'un Oneguine 100% russe. |
Eugene Oneguine en 2026
près de vingt ans après cette venue du Bolchoi a Paris, Eugene Oneguine reste l’un des opéras les plus programmes au monde. L’oeuvre de Tchaikovsky continue de fasciner par sa profondeur psychologique et la beauté de sa musique.
A Paris, l’opéra national propose régulièrement des productions d’Oneguine, alternant entre des mises en scene classiques et des relectures contemporaines. L’opéra Bastille et l’opéra Garnier accueillent cet ouvrage en moyenne tous les trois a quatre ans.
Pour ceux qui veulent découvrir l’opéra en video, plusieurs références DVD/Blu-ray sont incontournables :
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La production du Metropolitan opéra (2007, mise en scene de Robert Carsen) avec Renee Fleming en Tatiana et Dmitri Hvorostovsky en Oneguine — une référence vocale absolue.
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La production du Bolchoi (2009, mise en scene de Tcherniakov) — precisement celle que nous decrivons ici, finalement filmee comme le laissaient presager les cameras a la générale.
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La version historique de Galina Vishnevskaya en Tatiana, sous la direction de Mstislav Rostropovitch (enregistrement studio Decca, 1970) — la référence absolue pour les puristes.
L’héritage de cette production Tcherniakov est considerable : elle a contribue a faire accepter les mises en scene modernes de l’opéra russe, non seulement en Europe occidentale mais aussi, progressivement, en Russie même. Tcherniakov est aujourd’hui l’un des metteurs en scene les plus demandes au monde, et son Eugene Oneguine reste considere comme l’une de ses realisations les plus abouties.
Ce chef-d’œuvre de Tchaïkovski continue d’alimenter les débats des critiques — lisez l’entretien avec Jean-François Moreau sur l’opéra russe à Paris en 2026 pour un panorama de la saison russe 2026.