La surprise venant de là où on l’attendait le moins
C’est probablement le rêve de tout amateur de théâtre (ou d’art en général) : une surprise venant de là où l’on l’attendait le moins. Une pièce bien connue, une institution vénérable, gardienne des traditions théâtrales ; et, de plus, même pas une nouvelle production, mais une reprise… Tout dans cette représentation privatisée à l’occasion de la rentrée du Barreau de Paris promettait une soirée ordinaire. Que nenni ! Pour rien je n’aurais raté cette folle journée soirée.
Il y a quelque temps, je vous avais parlé de la pièce d’Odon von Horvath, Figaro divorce, donnée à la Comédie-Française en miroir au Mariage de Figaro. Je vois donc l’histoire de Figaro à l’envers, mais quelle joie de terminer sur un happy end ! D’autant plus que la pièce entière est un feu d’artifice de talents, de joie de jouer, d’étonner le public, de courir, de s’exclamer, de feindre — bref, tout simplement, de vivre sur scène.
Les acteurs : une distribution exceptionnelle
Car c’est ce que font les acteurs de cette folle journée, à commencer par l’excellent Comte de Christian Hecq, entré dans la troupe de la Comédie-Française il y a seulement trois mois. Certains diront : « il surjoue, il cherche trop à faire rire ! » Il n’en est pas moins qu’on rit et qu’on y croit, à son Comte macho et ridicule. Pour moi, c’est à lui que l’on doit une bonne partie de la réussite de cette pièce.
Laurent Stocker construit un Figaro dont le sens de la repartie n’égale que son énergie ; il endort néanmoins la moitié de la salle lors de son monologue du 2e acte — le fameux monologue de Figaro, l’un des morceaux de bravoure les plus redoutables du répertoire, qui exige de l’interprète une maîtrise absolue du rythme et de l’adresse au public.
Face à eux, un duo de femmes de tête : une Comtesse d’Elsa Lepoivre, belle, élégante et dramatique sans tomber dans la caricature ; et une Suzanne d’Anne Kessler (photo ci-contre) un brin trop sage et bien moins pimpante et manipulatrice que ce dont on aurait pu rêver — ce qui fait un peu penser à ces situations du genre « Si elle était la seule femme de ce château, on comprendrait pourquoi tout le monde lui court derrière » — ce qui ne remet nullement en cause la qualité de son jeu.
Mention spéciale à Benjamin Jungers (photo en haut) en Chérubin, rôle dans lequel il fit ses débuts, l’année précédente, sur les planches de la Comédie-Française. Jeunot enflammé et amoureux de l’amour, constamment à bout de souffle et ne tenant pas une seconde en place : un Chérubin vibrant de jeunesse, qui incarne à la perfection ce personnage de page brûlant de désir et de poésie.
Christophe Rauck : une mise en scène inventive
Le metteur en scène Christophe Rauck occupe l’immense plateau avec aise et inventivité, grâce à des décors mobiles et astucieux et une direction d’acteurs proche de la perfection. Les changements de décor deviennent eux-mêmes des moments de théâtre, le château d’Aguas-Frescas se déployant et se repliant comme un jouet mécanique.
Jamais je n’ai remarqué à quel point le texte du Mariage de Figaro était contemporain… et à quel point le sens de l’humour de Beaumarchais pouvait encore faire rire ! Plus qu’une histoire de lutte de classe, nous sommes ici dans une galerie de portraits où les rapports de force se dévoilent dans toute leur complexité.
Rauck a su trouver le juste équilibre entre fidélité au texte et modernité du regard. Sa mise en scène ne cherche ni à dépoussiérer artificiellement la pièce, ni à la muséifier : elle laisse simplement Beaumarchais parler, et l’on redécouvre avec étonnement combien ses répliques résonnent avec notre époque. Les rapports entre maîtres et valets, la question du consentement de Suzanne face au droit du seigneur, la révolte de la Comtesse contre l’infidélité de son mari — autant de thèmes qui n’ont rien perdu de leur actualité.
Plus qu’une histoire de lutte de classe, nous sommes ici dans une galerie de portraits où les rapports de force se dévoilent dans toute leur complexité. — Une Russe à Paris
Beaumarchais et Le Mariage de Figaro : contexte historique
La Folle Journée, ou le Mariage de Figaro est une comédie en cinq actes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, écrite en 1778 et créée le 27 avril 1784 à la Comédie-Française. Deuxième volet de la trilogie de Figaro (après Le Barbier de Séville, 1775, et avant La Mère coupable, 1792), la pièce raconte une journée de folie au château d’Aguas-Frescas, en Andalousie : Figaro, valet du Comte Almaviva, prépare son mariage avec Suzanne, camériste de la Comtesse. Mais le Comte, las de sa femme, convoite Suzanne et tente de rétablir le droit du seigneur qu’il avait lui-même aboli.
Une pièce censurée par le roi
Achevée en 1778, la pièce fut interdite par Louis XVI pendant six ans. Le roi, après lecture, déclara selon la légende : « Cet homme se moque de tout ce qui doit être respecté dans un gouvernement. » Ce qui est en jeu n’est pas seulement le droit du seigneur, mais une satire mordante de l’ensemble des privilèges de la noblesse : la justice, la censure, l’arbitraire du pouvoir. Le célèbre monologue de Figaro à l’acte V — celui-là même qui endort parfois la salle quand il est mal dit — est un véritable réquisitoire contre l’Ancien Régime.
Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. — Figaro, acte V, scène 3
Quand la pièce fut enfin jouée le 27 avril 1784, ce fut un triomphe absolu : la première représentation dura plus de cinq heures et fit trois victimes écrasées dans la bousculade. Danton dira plus tard que Figaro avait tué la noblesse. Napoléon, lui, la qualifiera de « Révolution déjà en action ». La pièce a depuis été jouée des milliers de fois dans le monde entier et reste, avec Le Barbier de Séville, l’un des piliers du répertoire de la Comédie-Française.
Le Mariage de Figaro en musique
Mozart, avec Da Ponte, en tira en 1786 son opéra Le Nozze di Figaro, considéré comme l’un des plus grands opéras de l’histoire. L’opéra adoucit la charge politique de Beaumarchais mais conserve son énergie folle et ses personnages inoubliables — à commencer par Chérubin et son air « Voi che sapete », devenu un standard universel.
Distribution complète

| Rôle | Comédien(ne) | Appréciation |
|---|---|---|
| **Le Comte Almaviva** | Christian Hecq | Excellent. Entré dans la troupe 3 mois plus tôt, il fait rire et convaincre malgré ceux qui le trouvent outré. |
| **Figaro** | Laurent Stocker | Sens de la repartie et énergie remarquables, mais endort la moitié de la salle lors du monologue de l'acte V. |
| **La Comtesse** | Elsa Lepoivre | Belle, élégante, dramatique sans caricature. Parfaite. |
| **Suzanne** | Anne Kessler | Un brin trop sage, moins pimpante que rêvé, mais jeu de qualité. |
| **Chérubin** | Benjamin Jungers | Mention spéciale. Jeunot enflammé, amoureux de l'amour, ne tenant pas en place. |
Le Mariage de Figaro en 2026
Le Mariage de Figaro reste l’une des pièces les plus jouées du répertoire français. La Comédie-Française la reprend régulièrement : après la production de Christophe Rauck (2007-2009), la salle Richelieu a accueilli de nouvelles mises en scène, confirmant que le texte de Beaumarchais conserve une fraîcheur et une pertinence intactes, siècle après siècle.
Parmi les mises en scène marquantes des dernières décennies, on retiendra celles de Jean-Pierre Vincent (1987), de Christophe Rauck (2007, celle décrite ici), et les reprises successives qui font du Mariage un incontournable de chaque saison. Pour les amateurs de théâtre parisiens, il est toujours utile de consulter le programme de la Comédie-Française sur comedie-francaise.fr.
En dehors de la Comédie-Française, Le Mariage de Figaro est monté dans toute la France et à l’étranger. Les metteurs en scène contemporains explorent volontiers sa dimension féministe — le personnage de Suzanne, qui refuse de se soumettre au désir du Comte, est devenu un symbole de résistance féminine — et politique. Quant à l’opéra de Mozart, Les Noces de Figaro est repris quasi chaque saison à l’Opéra de Paris et dans les grandes maisons lyriques du monde.
Informations pratiques (production Rauck, 2008-2009)
| Lieu | Comédie-Française, Salle Richelieu |
|---|---|
| Adresse | Place Colette, 75001 Paris (métro Palais-Royal) |
| Auteur | Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais |
| Mise en scène | Christophe Rauck |
| Durée | Environ 2h45 avec entracte |
| Catégorie | Comédie |
| Date de la représentation vue | Décembre 2008 (représentation privée, Barreau de Paris) |
Verdict
Faut-il aller le voir ? Courez-y ! Aucun « mais ». La mise en scène de Christophe Rauck est un modèle d’intelligence et de vivacité. Christian Hecq en Comte Almaviva est une révélation, les femmes sont magnifiques, Benjamin Jungers en Chérubin est à tomber, et le texte de Beaumarchais n’a jamais semblé aussi contemporain.
Plus largement, si une nouvelle production du Mariage de Figaro est programmée à la Comédie-Française ou ailleurs dans votre ville, n’hésitez pas. Cette pièce a plus de 240 ans et elle fait toujours rire, réfléchir et vibrer. C’est la marque des chefs-d’oeuvre.