Le Chatelet et le contre-emploi
La saison 2008-2009 du Theatre du Chatelet etait placee sous le signe du contre-emploi. Apres avoir invite Sting pour participer a un opera (no comment), le Chatelet accueillait Oleg Kulik, celebre artiste russe connu pour ses performances a scandale, pour une mise en scene des Vepres de la Vierge de Monteverdi. Ce sont ses photos qui avaient ete confisquees par la police lors de la derniere FIAC : autant dire que le nom de Kulik n’evoquait pas exactement la musique sacree baroque.
Le Chatelet a toujours eu le gout du risque dans sa programmation. Confier Monteverdi a un performeur contemporain russe, c’etait un pari comparable a celui de donner Wagner a un metteur en scene de cinema d’avant-garde. Le resultat ne pouvait qu’etre polarisant : soit un coup de genie, soit un spectacle irritant. La realite s’est situee quelque part entre les deux.
Oleg Kulik, du scandale a la spiritualite
L’idee de confier a Kulik la mise en scene d’une liturgie paraissait surprenante. Mais il faut garder a l’esprit que, depuis quelques annees, Kulik s’etait assagi. L’artiste avait voyage en Inde, en Mongolie et au Tibet, ou il avait visite des monasteres et developpe l’idee d’une liturgie populaire a laquelle participent tous les membres de la communaute.
Ce virage spirituel, apres des annees de provocations physiques et animales (Kulik est reste celebre pour ses performances ou il se comportait comme un chien nu et enchaine, mordant les visiteurs de galeries), donnait au projet une coherence inattendue. L’artiste de la scene russe contemporaine ne cherchait plus a choquer : il cherchait a reunir, a creer un moment de communion collective autour de la musique sacree.
C’est ainsi que la production des Vepres de la Vierge debutait par une intervention de Kulik lui-meme, invitant le public a participer a la premiere « liturgie spatiale ». Quelques gloussements dans la salle… et on commence !
La liturgie spatiale : un theatre transforme
Mais la liturgie spatiale avait en fait commence bien avant l’ouverture du rideau. Des l’entree du theatre, le spectateur etait plonge dans un autre monde :
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Facade transformee : le Theatre du Chatelet avait change de visage, meconnaissable depuis la place
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Feux de bois a l’entree, diffusant une odeur de foret et une lumiere dansante
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Policiers en peau d’ours (sic) : une presence a la fois inquietante et absurde
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Ouvreuses en habits cosmiques sonnant des clochettes, guidant les spectateurs comme des fideles vers leurs places
A l’interieur, la scenographie achevait de decontenancer. Les dernieres rangees de chaque balcon etaient retroeclairees en rouge, creant une atmosphere entre cathedrale et boite de nuit. Quelques rayons de projecteurs sortaient de l’obscurite les medaillons decorant les loges. Et surtout, au milieu de la salle, un enorme ecran transparent etait suspendu au plafond : le theatre lui-meme devenait une oeuvre d’art.
Le ton etait donne : de la soiree, on ne verrait plus la musique que comme un accompagnement de la nouvelle oeuvre de Kulik.
Musique, projections et exces
L’artiste tentait pourtant de mettre la musique au centre de sa mise en scene. Les musiciens, deguises en pretres, se trouvaient sur scene face au public. Le chef d’orchestre Jean-Christophe Spinosi etait lui aussi face au public, tournant le dos a l’orchestre qui ne voyait ses gestes que par le biais d’un miroir : un dispositif ingenieux mais qui nuisait au contact direct entre le chef et ses musiciens.
Les chanteurs, dissemines dans la salle, patissaient de cette spatialisation laborieuse et pas toujours reussie. L’idee de faire entendre la musique de toutes les directions avait du sens sur le papier — la liturgie comme experience sonore enveloppante — mais la realisation technique posait probleme.
Les projections video envahissaient la salle. Elles eblouissaient au debut (ah que c’est ingenieux !), ennuyaient ensuite, enerveraient plus tard. Le meme schema se repetait tout au long de la soiree : emerveillement, lassitude, agacement. C’est le piege de la surcharge sensorielle : quand tout est spectaculaire, plus rien ne l’est.

Sur scene, deux acrobates evoluaient sans que l’on parvienne a comprendre leur utilite. Ils semblaient peu gracieux, voire franchement amateurs, et leur presence ajoutait a la confusion plutot qu’a l’elevation.
Des bruitages — la pluie, un bus qui s’arrete, les ronflements d’un spectateur — parsemaient la partition sans pour autant la gener, dans la mesure ou, de toute facon, on n’ecoutait deja plus la musique. Un constat cruel pour une oeuvre de Monteverdi.
Verdict : un spectacle interessant mais inegal
On en avait plein les yeux, plein les oreilles, on en ressortait avec un debut de mal de tete et une brassee de questions. L’idee d’une liturgie non rattachee a une religion en particulier : pourquoi pas. L’inclusion du public dans la liturgie : pas mal ! Les projections ? On n’en voyait pas toujours le rapport avec la musique, idem pour la grande partie de ce qui se passait sur scene.
Mais qui n’aime pas se renverser sur un fauteuil en velours en ecoutant de la jolie musique de fond avec de jolies lumieres chassant l’une l’autre sur le plafond ?
Au final, une oeuvre interessante d’Oleg Kulik sur les motifs de Monteverdi. Le projet etait ambitieux et certaines trouvailles scenographiques restent memorables : la transformation du theatre, l’atmosphere de la facade, l’ecran transparent. Mais l’exces de stimuli visuels a fini par noyer la musique, qui aurait merite d’etre davantage au centre de l’experience.
Avec le recul, cette production s’inscrit dans une tendance plus large de l’art contemporain des annees 2000-2010 : le spectacle total, ou l’installation immersive prend le pas sur l’oeuvre elle-meme. Kulik n’etait pas le seul a explorer cette voie, mais sa demarche avait le merite de la sincerite : il croyait reellement en cette liturgie spatiale comme forme d’art communautaire.
Informations pratiques

| Information | Details |
|---|---|
| **Spectacle** | Vespro della beata vergine (Les Vepres de la Vierge), Claudio Monteverdi |
| **Mise en scene** | Oleg Kulik |
| **Direction musicale** | Jean-Christophe Spinosi |
| **Lieu** | Theatre du Chatelet, 1 place du Chatelet, Paris 1er |
| **Dates** | Du 24 au 29 janvier 2009 |
| **Note** | ★★★☆☆ (3/5) |