Robert Frank au Jeu de Paume : Un regard étranger, Paris / Les Americains

Robert Frank, photographe suisse-americain majeur du XXe siècle, a fait l'objet d'une exposition remarquable au Jeu de Paume a Paris. Deux series — Les Americains (83 photos de road-trips) et les photos parisiennes d'après-guerre — revelaient un regard radicalement étranger, obsede par les solitudes
Robert Frank au Jeu de Paume : Un regard etranger, Paris / Les Americains

Robert Frank : du photographe de mode au regard étranger

Ou sont passes tous les gens qui faisaient la queue devant le Grand Palais pour voir Picasso et les grands maitres ? Réponse : ils faisaient la grue devant le Jeu de Paume, ou se tenait l’exposition « Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Americains ». La thematique (photos en noir et blanc + Paris = foule de gens qui accrochent le baiser de Doisneau dans leur salon), l’absence d’autres grandes expos de photo a Paris a cette période, ainsi que la situation centrale du Jeu de Paume (« Dimanche, 3h de l’après-midi, après, on prend un the chez Angelina ? ») m’avaient amenee a passer deux heures a l’expo de Robert Frank : une heure dehors, une heure dedans (c’est equilibre, on n’a rien a leur reprocher).

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Photographe americain d’origine suisse, Robert Frank (1924-2019) emigre aux États-Unis a la fin de la Seconde Guerre mondiale et — comme beaucoup de grands photographes a leurs debuts — commence par travailler comme photographe de mode pour Harper’s Bazaar. Après les premiers moments d’enchantement, Robert Frank est frappe par la passion de l’accumulation d’argent et de biens, et finit par voir l’Amerique comme le pays de toutes les solitudes.

Les Americains : 28 000 cliches, 83 photos

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La première partie de l’exposition, Les Americains, est consacrée aux photos realisees par Robert Frank pendant une serie de road-trips qui ont dure près de deux ans (1955-56), grace a une bourse Guggenheim. Ces voyages lui ont permis de faire 28 000 cliches de la société americaine, dont seulement 83 ont ete selectionnes pour le livre Les Americains. Le Jeu de Paume presentait ces 83 cliches dans l’ordre defini par Robert Frank pour le livre.

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Curieusement, les commissaires de l’exposition Ute Eskildsen et Marta Gili avaient fait le choix de reduire les explications au minimum : tout au plus avait-on droit a un minimaliste « Detroit » ou « Butte, Montana » — des noms qui ne disent rien aux non-Americains. Dans l’edition anglaise du livre, les titres sont plus explicites : souvent, en plus du lieu, un detail est indique (« Meeting politique », « Enterrement », « Parade »…) qui tout a coup permet de comprendre la photo.

Ayant vu l’exposition avec quelqu’un de culture americaine, on a pu comparer nos points de vue : pour moi, les photos parisiennes se passaient d’explications, tandis que pour une Americaine, c’etaient les photos americaines qui parlaient d’elles-mêmes. Sur le fond : ce que l’on apprecie tout particulierement, c’est le fait que ces photos soient exposees toutes ensemble, car aucune ne produit un effet spectaculaire prise individuellement. En repassant une deuxieme fois dans la salle, on finit par s’attarder sur tel visage, telle pose… Et on garde en tete quatre ou cinq photos.

Les photos parisiennes : clair-obscur et absence

Les photos parisiennes, quant a elles, sont bien différentes des photographes français de l’époque : plus dures, très radicales, avec toujours un jeu sur le clair-obscur — des photos donnant souvent l’impression d’etre sous- ou surexposees tant la lumiere est changeante. Et toujours la même obsession : capter l’absence ou la disparition… Un vase vide, une personne hors cadre, une serie de chaises vides, et — sur plusieurs photos — ces gens qui choisissent des fleurs. Pour qui ? Un rendez-vous ? Un enterrement ?

Robert Frank avait demenage avec toute sa famille a Paris pour quelques annees. Pendant trois ans, il a tente de capter l’essence de cette ville a peine sortie de la guerre, dont les sequelles etaient visibles a chaque coin de rue, chaque visage. Ces photos parisiennes constituent la deuxieme partie de l’exposition — moins célèbre que Les Americains, mais tout aussi fascinante par leur radicalite.

Au final, une exposition a voir, plutot en semaine pour garder le cote « découvert a l’improviste » et non pas « l’exposition pour laquelle je me suis battu ». — Une Russe a Paris

L’héritage de Robert Frank aujourd’hui

Robert Frank est decede le 9 septembre 2019, a l’age de 94 ans, a Inverness, en Nouvelle-Ecosse (Canada). Son influence sur la photographie contemporaine reste immense. Les Americains, d’abord publié en France en 1958 par Robert Delpire (l’edition americaine suivra en 1959 avec une preface de Jack Kerouac), a bouleverse les codes de la photographie documentaire : subjectivite assumee, grain prononce, cadrages decentres, refus du « beau cliche ».

Aujourd’hui, chaque génération de photographes redecouvre ce livre. L’approche de Frank — ce regard d’étranger qui voit ce que les autochtones ne voient plus — reste un modèle pour quiconque cherche a photographier une société qui n’est pas la sienne. Son travail parisien, moins connu, mérite tout autant d’attention : il montre que ce regard acere fonctionnait aussi en sens inverse, lorsqu’un Americain d’adoption posait les yeux sur la France.

Informations pratiques

Robert Frank. Un regard étranger. Paris / Les Americains

Au Jeu de Paume, jusqu’au 22 mars 2009

Tarif : 6 euros

Credits photos :

  • Elevator - Miami Beach, tiree de l’album The Americans

  • Star, Hollywood, tiree de l’album The Americans

  • Indianapolis, tiree de l’album The Americans

Questions fréquentes

Qui est Robert Frank et pourquoi est-il important dans l'histoire de la photographie ?

Robert Frank (1924-2019) est un photographe suisse-americain considere comme l'un des plus influents du XXe siècle. Emigre aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il a d'abord travaille comme photographe de mode pour Harper's Bazaar avant de realiser Les Americains, un livre de 83 photos qui a revolutionne la photographie documentaire par son regard subjectif et poetique sur la société americaine.

Qu'est-ce que le livre Les Americains de Robert Frank ?

Les Americains (The Americans) est un livre de photographies publié en 1958 en France et 1959 aux États-Unis. Robert Frank a realise 28 000 cliches durant deux ans de road-trips (1955-56) a travers les États-Unis grace a une bourse Guggenheim. Seules 83 photos ont ete selectionnees pour le livre, qui depeint une Amerique de solitudes, d'obsession materialiste et de segregation raciale.

Que montrait l'exposition Robert Frank au Jeu de Paume en 2009 ?

L'exposition au Jeu de Paume (jusqu'au 22 mars 2009, 6 euros) presentait deux series : Les Americains (83 photos dans l'ordre du livre) et les photos parisiennes realisees pendant les trois annees ou Robert Frank a vecu a Paris. Les commissaires Ute Eskildsen et Marta Gili avaient fait le choix de reduire les explications au minimum, ce qui rendait certaines photos americaines difficiles a comprendre pour un public europeen.