Lui-même justifie sa décision par la volonté de « montrer qu’un diplomate cela peut encore servir à quelque chose » et ajoute qu’il le fait aussi « pour le fun ». « Pour le fun », voici une expression que l’on n’attendait pas d’un diplomate russe « formé au KGB »* et qui devrait être doté, comme tout diplomate russe, d’une langue de bois aussi rigide que ses positions.
En un mois, il « nettoie » le texte à l’aide d’une Belge, d’un Norvégien et d’un Egyptien et en présente un projet finalement acceptable pour tout le monde. «N’est ce pas magnifique de voir la Russie porter à bout de bras une conférence sur les droits de l’homme ?»,souligne-t-il avec humour à Marc Semo, l’envoyé spécial du Libé. Celui-ci ne lésine pas sur les compliments : « Ce grand brun au sourire charmeur est le sauveur de Durban II ».**
A quoi est dû ce succès inespéré obtenu par Boychenko ? Selon certains, son grand atout fut avant tout le fait d’être russe… car il n’appartenait à aucun des blocs qui s’étaient formés lors des négociations (i.e. les pays musulmans modérés, ceux non-modérés, les pays africains, les pays européens appelant à boycotter, etc.) - de plus, en tant que russe, il ne pouvait être suspecté de soutenir la position américaine. Mais encore ? Est-ce un signe de « dégel » de la diplomatie russe qui, pour une fois, se dévoue pour sauver un projet qui ne la vise pas directement ? Est-ce un signe qu’un nouveau type de diplomates est enfin apparu en Russie et qu’il peut être « exporté » avec succès dans les institutions internationales ? On dit que Boychenko lorgne du côté des organisations internationales de Genève… Aujourd’hui, ses recherches ont toutes les chances d’aboutir.
Qui est Youri Boychenko ? Ce nom ne vous disait rien il y a encore trois jours. Aujourd’hui, les médias européens chantent les louanges de ce diplomate russe sorti de l’ombre en février dernier, lorsque, au bout de trois ans de travaux préparatoires, le Durban II s’était trouvé au pied du mur. Boychenko endosse alors le rôle de « facilitateur » - alors que personne n’y croit.
PS : à ce sujet, comment traduiriez-vous l’excellente expression anglaise « dark horse » ? (i.e. le candidat « de l’ombre » sur lequel personne ne misait mais qui finit par gagner la course, employé pour les chevaux et les candidats politiques).
PPS : ce succès ne change bien sûr rien au discours calamiteux prononcé par le président iranien dont je ne parle pas ici car c’est hors sujet.
- Greta Chevrier dans le blog de Malka Marcovitch
Les droits de l’homme ne sont guère le point fort de la Russie actuelle, et pourtant, ce « numéro deux à l’ambassade russe » se spécialise justement là-dedans.Diplômé de la faculté de Droit international de MGIMO (la célèbre école de relations internationale, l’établissement le plus prestigieux de Russie), il travaille dès 1989 au Département de Coopération humanitaire et des droits de l’homme du Ministère des Affaires Etrangères de Russie, participe pendant plus de dix ans à la commission des Nations Unies pour les Droits de l’homme, collabore à l’élaboration de la Déclaration des droits des peuples indigènes. Premier secrétaire de la mission permanente de Russie à l’ONU.
**Libération, 20 avril 2009
Illustration: (c) www.hoover.org
Ce qui est solidement établi, et ce qui ne l’est pas
Relisant ce billet près de vingt ans plus tard, il me paraît nécessaire de faire un tri que je n’avais pas fait à l’époque, où j’écrivais dans l’enthousiasme d’une lecture de presse quotidienne. Toutes les informations rassemblées ici n’ont pas le même degré de solidité, et il serait malhonnête de les présenter sur le même plan.
Ce qui est parfaitement documenté par les archives des Nations unies : Youri Boychenko a bien exercé un rôle central de facilitateur dans la préparation de la Conférence d’examen de Durban, tenue à Genève du 20 au 24 avril 2009, et il apparaît dans les documents onusiens comme le diplomate russe chargé de faire aboutir le projet de document final. Ce document a effectivement été adopté à l’issue de la conférence. Le boycott par plusieurs États — États-Unis, Canada, Israël, Australie, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Nouvelle-Zélande, Pologne notamment — est également établi, tout comme le départ de délégations européennes de la salle pendant le discours du président iranien Mahmoud Ahmadinejad.
Ce qui l’est nettement moins : le détail de sa biographie. Ce souci de distinguer le vérifiable du plausible est le même que celui qui guide mon portrait chiffré de la communauté russe de Paris, où les impressions personnelles doivent constamment être confrontées aux données disponibles. Les éléments de parcours que je reprenais alors d’un article de presse et d’un billet de blog — la formation au MGIMO, l’entrée au Département de coopération humanitaire et des droits de l’homme en 1989, les années passées à la Commission des droits de l’homme de l’ONU, le poste de premier secrétaire de la mission permanente russe — ne sont pas confirmés par une source biographique institutionnelle directement vérifiable. Ils sont plausibles, cohérents avec le profil d’un diplomate russe spécialisé sur ces questions et rien ne permet de les contredire ; mais ils reposent sur une chaîne de reprises journalistiques, ce qui n’est pas la même chose qu’une confirmation.
Je préfère le signaler explicitement plutôt que de laisser croire à une certitude qui n’existe pas. C’est une précaution que le sujet mérite doublement : parler d’un diplomate en exercice sur la seule foi de deux articles de presse est exactement le genre d’exercice où l’on fabrique, sans mauvaise intention, une biographie qui se recopiera ensuite de site en site.
Durban II : de quoi s’agissait-il exactement ?
Pour le lecteur qui découvrirait le dossier, un rappel s’impose, car le nom même de « Durban II » est devenu si chargé politiquement qu’il en a perdu son contenu.
La conférence de Durban, en Afrique du Sud, en 2001, était une conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance. Elle s’est achevée dans un désordre considérable, marquée par des affrontements diplomatiques violents autour de la question israélo-palestinienne et par le départ de plusieurs délégations. Le processus d’examen prévu huit ans plus tard, à Genève, héritait donc d’un passif politique majeur : il fallait produire un texte sur le racisme dans le monde sans reproduire l’explosion de 2001.
C’est dans ce contexte que la fonction de facilitateur prend tout son sens. Un facilitateur n’est ni un président de séance ni un négociateur défendant une position nationale : c’est celui qui fait la navette entre des blocs incapables de se parler directement, qui rédige et réécrit, qui teste des formulations, et qui finit par présenter un texte que personne n’aime tout à fait mais que personne ne peut plus rejeter. Un métier de couloir, invisible dans les comptes rendus officiels, et sans lequel aucune conférence multilatérale n’aboutit jamais — un travail dont les bâtiments diplomatiques russes de Paris offrent, à leur manière, la face visible et monumentale.
Pourquoi un Russe, et pourquoi ce Russe
L’argument que je rapportais à l’époque — que son atout principal était précisément d’être russe — mérite d’être développé, car il éclaire un mécanisme durable de la diplomatie multilatérale.
Dans une négociation où les blocs se sont constitués et durcis, la ressource la plus rare n’est pas la compétence technique : c’est la non-appartenance. Un facilitateur européen aurait été suspecté d’aligner le texte sur les positions occidentales ; un facilitateur issu du groupe des pays musulmans aurait été récusé par l’autre camp ; un facilitateur africain aurait porté le poids de l’héritage de 2001. Un diplomate russe, en 2009, n’appartenait à aucun de ces ensembles et ne pouvait être soupçonné de servir Washington.
Cette position d’extériorité est une carte que la diplomatie russe a jouée à plusieurs reprises dans les enceintes onusiennes, avec des fortunes diverses. Elle suppose une chose : que le sujet en discussion ne touche pas directement aux intérêts vitaux de Moscou. Sur le racisme et la discrimination, la Russie pouvait se permettre d’être constructive à peu de frais politiques. C’est ce qui rend l’épisode révélateur et, en même temps, limite ce qu’on peut en conclure. Cette question du positionnement russe entre les blocs traverse d’ailleurs bien d’autres domaines que la diplomatie, comme le montre l’histoire de la communauté russe de Paris et des Russes blancs, faite de gens qui n’appartenaient plus tout à fait à un camp ni à l’autre.
L’interprétation optimiste que je faisais alors
Je posais dans ce billet une question dont je connais aujourd’hui la réponse, et elle n’est pas celle que j’espérais : cet épisode annonçait-il un « dégel » de la diplomatie russe et l’émergence d’un nouveau type de diplomate exportable dans les institutions internationales ?
En 2009, l’hypothèse n’avait rien d’absurde. La présidence Medvedev venait de commencer, le vocabulaire officiel russe parlait de modernisation, la « réinitialisation » des relations avec Washington était à l’ordre du jour, et l’on pouvait raisonnablement penser qu’une génération de diplomates formés autrement — plus à l’aise dans les institutions multilatérales, moins arc-boutés sur la langue de bois — allait progressivement prendre la main.
L’histoire en a décidé autrement. L’annexion de la Crimée en 2014, puis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, ont ramené la diplomatie russe dans les enceintes internationales à une posture de confrontation frontale, où la fonction de facilitateur discret et consensuel n’a plus de place. Ce n’est pas un jugement sur les personnes : les diplomates de métier exécutent la politique de leur État, et un professionnel compétent le reste indépendamment de la ligne qu’il doit défendre. C’est un constat sur le cadre dans lequel ils travaillent, et ce cadre s’est refermé.
Relire un billet enthousiaste écrit en avril 2009 sur un diplomate russe qui sauve une conférence sur les droits de l’homme produit donc aujourd’hui une sensation étrange, entre la nostalgie d’une possibilité et la conscience aiguë qu’elle ne s’est pas réalisée. C’est le même sentiment que j’éprouve en relisant beaucoup de mes textes de cette période, et que j’ai évoqué ailleurs à propos du regard d’une Russe sur sa vie parisienne : la décennie 2000 fut, pour la diaspora russe en France, une parenthèse d’optimisme dont on mesure mal, quand on la vit, à quel point elle était fragile.
« Dark horse » : la question de traduction
Je posais en post-scriptum une question de traduction restée sans réponse satisfaisante, et vingt ans plus tard je n’en ai toujours pas trouvé de meilleure.
L’anglais dark horse désigne le concurrent inattendu sur lequel personne ne misait et qui l’emporte. L’expression vient du turf, où le « cheval sombre » est celui dont on ne connaît pas les performances passées et qui échappe donc aux pronostics. Elle s’est transposée au champ politique américain, où elle qualifie le candidat surgi de nulle part lors d’une convention indécise.
| Proposition française | Ce qu'elle rend | Ce qu'elle perd |
|---|---|---|
| Outsider | L'idée de l'extérieur, du non-favori | C'est un emprunt à l'anglais, et l'outsider peut être connu |
| Candidat de l'ombre | La discrétion, l'invisibilité préalable | Suggère à tort une action clandestine ou occulte |
| Trouble-fête | L'effet de surprise sur les favoris | Connotation négative absente de l'original |
| Inconnu de la dernière heure | L'irruption tardive | Lourd, et perd la dimension de course |
| Cheval noir (calque) | L'image hippique d'origine | N'existe pas en français, incompréhensible sans glose |
C’est l’un de ces cas, fréquents en traduction, où aucune solution n’est bonne et où le choix dépend entièrement du contexte. « Candidat de l’ombre », que j’avais retenu pour le titre, reste sans doute le moins mauvais compromis dans un contexte diplomatique, à condition d’accepter la légère connotation de mystère qu’il ajoute. Ces frottements entre les deux langues sont un sujet inépuisable, que j’aborde sous un angle plus quotidien dans mon lexique russe pour débutants à Paris.
Ce que l’épisode dit du métier diplomatique
Au-delà du cas particulier, ce billet touchait à quelque chose qui me paraît toujours juste : la diplomatie multilatérale est un métier profondément mal représenté dans l’imaginaire commun.
On se figure des sommets, des poignées de main, des déclarations solennelles. La réalité du travail qui produit un texte adopté ressemble davantage à ce que décrivait Boychenko : un mois passé à « nettoyer » un projet de document avec quelques collègues d’autres délégations, en cherchant les formulations qui permettront à chacun de dire chez lui qu’il n’a pas cédé. C’est un travail d’artisanat textuel, exercé par des gens dont personne ne connaît le nom, et dont dépendent pourtant des accords internationaux.
Que ce travail puisse être fait, à l’occasion, avec le plaisir manifeste que trahissait la formule « pour le fun » citée par la presse de l’époque, est ce qui m’avait le plus frappée en 2009. Un diplomate russe s’amusant de porter à bout de bras une conférence sur les droits de l’homme, c’était une image inattendue, et c’est probablement pour cette image plus que pour l’événement lui-même que j’avais écrit ce billet. Elle mérite d’être conservée telle quelle, avec les précautions factuelles que j’y ajoute aujourd’hui.
Les ressources de NetRussie et celles de l’Alliance franco-russe complètent utilement ce panorama pour qui souhaite suivre l’actualité des échanges entre les deux pays.
