(A D., pour m’avoir fait decouvrir ce livre)
Une petite annonce dans le Saturday Review
Cela doit etre bien la troisieme fois que je reouvre ce livre et que je le relis encore avec toujours autant de plaisir. Un petit livre, un rien du tout — meme pas un roman, mais un recueil de lettres, des vraies lettres ecrites par de vrais gens, un document historique, si l’on veut. Seulement voila, 84, Charing Cross Road est devenu un livre culte des deux cotes de l’ocean Atlantique. Traduit en francais aux editions Autrement, il est enfin accessible a tous les amateurs de livres de l’Hexagone.
Ce livre me replonge dans l’epoque ou, petite, je collectionnais les livres de la Comtesse de Segur dans la collection de la Bibliotheque Rose. J’essayais toujours de degotter des exemplaires « d’avant la Revolution », ca leur conferait une saveur si mysterieuse, d’appartenir a ce monde disparu ou les comtesses etaient russes et ecrivaient pour des petites filles francaises qui lisaient ces beaux livres rouges avec des pages dorees en baissant leurs tetes blondes sur les pages couvertes de dessins ; ou pour des petits garcons, qui — les nigauds ! — s’amusaient a colorier lesdits dessins.
Je relis, pour une enieme fois, le passage suivant :
« Je n’ai jamais vu un livre aussi beau. Je me sens vaguement coupable d’en etre le proprietaire. Un livre comme ca, avec sa reliure en cuir luisant, ses titres dores au fer, ses caracteres superbes, serait a sa place dans la bibliotheque lambrissee de pin d’un manoir anglais ; on ne devrait le lire qu’assis dans un elegant fauteuil en cuir, au coin du feu — pas sur un divan d’occasion dans un petit studio minable donnant sur la rue et situe dans un immeuble en gres brun delabre. » — Helene Hanff
Je sais qu’en France, cela fait longtemps que les livres de poche ont remplace les Livres (les vrais, avec une couverture « dure », qui s’ouvrent d’eux-memes sur la page que vous souhaitez et y restent ouverts, et qui gardent le meme aspect quarante ans plus tard…). Peu de gens peuvent s’offrir les editions de La Pleiade, ou alors seulement leurs auteurs preferes, et encore, seulement s’ils les trouvent d’occasion, des exemplaires en bon etat, comme au marche des livres du parc Georges Brassens !
Voila, voila ce qui nous rapproche de cet univers unique de 84, Charing Cross Road — et de cette epoque ou acheter un livre etait un acte longuement reflechi, savoure a l’avance, lorsque acheter un livre etait toute une affaire : se preparer, prendre l’argent qu’il faut en especes, plus de l’argent pour prendre un cafe ; aller, flaner dans les allees en retardant autant que l’on peut la decouverte du livre convoite. Le survoler d’un regard indifferent, se pencher, feuilleter quelques pages, remarquer discretement le prix, verifier dans sa poche qu’on a assez d’argent… et devenir enfin l’heureux possesseur d’un volume de la Pleiade.
Tout commence par une petite annonce dans le Saturday Review of Literature (et l’on pense tout de suite a ces temps merveilleux ou les samedis etaient consacres a la lecture…) : « librairie Marks & Co, 84, Charing Cross Road a Londres, libraire en livres anciens specialisee dans les livres epuises. »
« L’expression « libraires en livres anciens » m’effraie un peu parce que, pour moi, « anciens » est synonyme de « chers ». Je suis un ecrivain sans fortune mais j’aime les livres anciens et tous ceux que je voudrais avoir sont introuvables ici, en Amerique (…) Si vous avez des exemplaires d’occasion en bon etat des ouvrages figurant sur la liste, a moins de 5 dollars piece, pourriez-vous avoir la bonte de considerer la presente comme une commande et me les faire parvenir ? » — Premiere lettre d’Helene Hanff a Marks & Co, 1949
Ce courrier simple sera le debut d’une amitie transatlantique longue de vingt ans, et d’un livre auquel les amateurs de livres du monde entier vouent depuis une admiration sans bornes.
Une correspondance unique au monde
Ces ouvrages epuises que recherche Helene, ecrivaine new-yorkaise sans fortune, sont autant d’iles perdues dont nous n’avons guere entendu parler. Les personnages de 84, Charing Cross Road, en revanche, les connaissent et en parlent amour, passion, en tournent les pages avec febrilite et respect :

« Moi qui ai toujours eu l’habitude du papier trop blanc et des couvertures raides et cartonnees des livres americains, je ne savais pas que toucher un livre pouvait donner tant de joie. »
— Helene Hanff
Mais on en parle aussi comme si c’etaient des choses du quotidien, tant c’est banal de vouloir un recueil de poemes puisque le printemps arrive.
Au detour d’une lettre, un post-scriptum qui prefigure le glissement de la relation du domaine commercial vers le domaine prive : « J’espere que « madame » n’a pas le meme sens chez vous que chez nous. » Tout y est : le clin d’oeil, l’humour — comme ce regard qu’echangent, par hasard, deux personnes qui ne se connaissent pas mais qu’un meme objet, une meme replique (ou simplement une petite vieille, habituee en rose, avec un caniche qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau) ont fait sourire au meme moment. On leve les yeux, les levres touchees par le sourire — et on se trouve face a l’autre, les coins des levres releves, le regard amuse a la fois par l’objet de sa gaiete et par le fait que ce meme objet ait pu provoquer la meme reaction chez un inconnu.
Panem et circenses
De fil en aiguille, les clins d’oeil se multiplient… et on decouvre d’abord Helene, son caractere indomptable (voila qui aurait fait une bonne Catherine dans La Megere apprivoisee) et son humour tranchant et franc, a l’americaine. Marks & Co lui demande : « Nous serions beaucoup plus tranquilles si, par la suite, vous nous envoyiez vos versements par mandat postal : ce serait beaucoup plus sur pour vous que de confier des dollars en billets a la poste. »
Helene retorque immediatement :
« Je joins 4 dollars pour payer les 3,88 dollars que je vous dois, offrez-vous un cafe avec les 12 cents restants. Il n’y a pas de bureau de poste pres de chez moi et je ne vais pas courir au diable vauvert, jusqu’a Rockefeller Plaza, et faire la queue pour faire un mandat de 3 dollars 88 cents. Si j’attends d’avoir un autre motif pour y aller, je n’aurai plus les 3,88 dollars. J’ai une confiance absolue dans la poste americaine et dans le service postal de Sa Majeste. » — Helene Hanff
Le mysterieux (pour l’instant) « FDP p/o Marks & Co » repond, avec « cette reserve britannique si caracteristique » : « Vos quatre dollars nous sont bien parvenus et nous avons porte les 12 cents au credit de votre compte. » Peut-on percer l’armure de politesse forgee par des siecles de pratique commerciale ?
On peut. La veille de Noel 1949, en pleine Londres d’apres-guerre ou la nourriture est un produit de luxe, les employes de Marks & Co recoivent un colis. C’est Helene :
« Brian m’a dit que chez vous le rationnement existait encore (60 grammes de viande par semaine et par famille et un oeuf par personne et par mois), c’est absolument epouvantable. Il a un catalogue d’une societe britannique implantee ici, qui livre par avion de la nourriture en provenance du Danemark a sa mere, en Angleterre. Alors j’envoie un petit cadeau de Noel a Marks & Co… » — Helene Hanff, decembre 1949
Un jambon de six livres fait donc le voyage de Copenhague a Londres. « M. Marks et M. Cohen ont insiste pour que nous la repartissions entre nous sans en offrir aux « patrons ». (…) C’est vraiment tres gentil et tres genereux de votre part de penser a nous comme ca et nous vous sommes tous extremement reconnaissants. » Quelle joie d’imaginer ces quelques employes d’une minuscule librairie londonienne partageant, avec une honnetete d’un autre temps, le cadeau inespere !
S’enchaine ensuite une relation « Panem et circenses » : des livres introuvables a New York font leur chemin a travers l’ocean, les oeufs, les collants en nylon, la viande fraiche — pas vus a Londres depuis le debut de la guerre — font le chemin inverse. Une relation aux bases solides, donc, mais non exempte de heurts et de coups de gueule, comme toute vraie relation (et Helene est un maitre es coups de gueule !) :
« Eh, Frank Doel, qu’est-ce que vous FAITES la-bas ? RIEN du tout, vous restez juste assis a ne RIEN faire.

*Ou est Leigh Hunt ? Ou est l'Anthologie d'Oxford de la poesie anglaise ? Ou est la Vulgate de ce bon vieux fou de John Henry ? (...)* *Vous me laissez tomber, et j'en suis reduite a ecrire des notes interminables dans les marges de livres qui ne sont meme pas a moi mais a la bibliotheque. (...)* *Je me suis arrangee avec le lapin de Paques pour qu'il vous apporte un Oeuf, mais quand il arrivera chez vous il decouvrira que vous etes morts d'Apathie.* *Avec le printemps qui arrive, j'exige un livre de poemes d'amour. Pas Keats ou Shelley, envoyez-moi des poetes qui peuvent parler d'amour sans pleurnicher — Wyatt ou Jonson ou autre, trouvez vous-meme. Mais si possible un joli livre, assez petit pour que je le glisse dans la poche de mon pantalon pour l'emporter a Central Park.* *Allez, restez pas la assis ! Cherchez-le ! Bon sang, on se demande comment cette boutique existe encore.* » — Helene Hanff a Frank Doel
Les personnages
La correspondance se transforme bientot en un dialogue a plusieurs voix : chaque employe de Marks & Co apporte sa touche. L’une d’elles ecrit a Helene :
« Nous adorons tous vos lettres et essayons d’imaginer a quoi vous ressemblez. J’ai decide que vous etiez jeune, tres raffinee et elegante. Le vieux M. Martin pense que vous devez avoir l’air intellectuel en depit de votre merveilleux sens de l’humour. Vous ne pourriez pas nous envoyer une petite photo ? Ca nous ferait vraiment plaisir de l’avoir. » — Une employee de Marks & Co
On partage les envies — de visiter Londres un jour, d’acheter une voiture pour partir en vacances avec la famille, de reussir un pudding… On partage meme les voisins et les parents dont on a l’impression de tout savoir sans les avoir jamais rencontres. On traverse ensemble la maladie et la mort, on se rejouit pour les succes des uns et des autres et l’on parvient a imaginer que, quelque part, 84 Charing Cross Road, on a une famille, une flopee de bons cousins qui n’attendent que votre arrivee pour vous faire la fete et vous entrainer dans des discussions infinies et passionnees.
Au centre de tout, deux personnages dont le contraste fait tout le sel du livre : Helene, indomptable, drole, directe a l’americaine, incapable de retenir un bon mot ou un coup de gueule ; et FDP — Frank Doel, le libraire reserve, poli, d’une courtoisie britannique inebranlable, qui signe ses lettres de ses initiales avec une modestie confondante. Leur correspondance est un pas de deux epistolaire ou l’on sent, sous les politesses et les plaisanteries, une affection profonde qui n’a jamais besoin d’etre nommee.
L’heritage d’un livre devenu mythique
Aujourd’hui, 84, Charing Cross Road est devenu un Pizza Hut (une indignite qui aurait fait hurler Helene), tous les personnages ont disparu, mais le mythe de la petite boutique vit encore… Le seul moyen de s’y plonger, c’est de lire le livre, et j’envie d’avance ceux qui le decouvriront pour la premiere fois.
Plus d’un demi-siecle apres sa premiere publication, 84, Charing Cross Road est devenu l’un de ces livres que l’on offre comme un geste d’amitie — exactement comme Helene envoyait ses colis de nourriture a travers l’Atlantique. Le livre a ete adapte en piece de theatre (jouee a Broadway et dans le West End), puis en film en 1987 avec Anne Bancroft dans le role d’Helene et Anthony Hopkins dans celui de Frank Doel. Hopkins, avec sa retenue toute britannique, y est parfait. L’adresse est devenue un lieu de pelerinage litteraire, une plaque commemorative rappelant aux passants de Charing Cross Road qu’ici, autrefois, on pouvait commander un volume de Pepys pour moins de cinq dollars et recevoir en retour un tresor.
A l’heure ou l’on commande ses livres en un clic et ou les algorithmes remplacent les libraires, 84, Charing Cross Road nous rappelle ce que la librairie avait de plus precieux : la relation humaine. Comme l’ecrit si bien l’autrice, c’est dans les lettres que se construit la plus delicate des amities — celle qui ne demande rien et donne tout. Ce livre est aussi, a sa maniere, l’histoire d’un pont culturel entre deux mondes, entre l’Amerique et l’Europe, entre le Nouveau Monde et l’Ancien — un theme qui resonne particulierement pour quiconque a vecu entre deux cultures, comme peut en temoigner l’association des Amis de Paris et Saint-Petersbourg, qui cultive ces liens entre la France et la Russie avec la meme tenacite qu’Helene cultivait le sien avec l’Angleterre.
Ce recit nous rappelle aussi qu’il fut une epoque ou les echanges culturels entre nations passaient par les livres, par les lettres, par cette lenteur qui permettait a l’amitie de murir — une valeur que defendent encore aujourd’hui les associations oeuvrant pour le rapprochement des cultures, comme l’Alliance franco-russe, qui perpetue cette tradition d’echange et de dialogue.

Informations sur le livre
| Information | Details |
|---|---|
| **Titre** | 84, Charing Cross Road |
| **Auteur** | Helene Hanff (1916-1997) |
| **Editeur (VF)** | Editions Autrement |
| **ISBN** | 2746700581 |
| **Pages** | ~144 pages |
| **Premiere publication** | 1970 (lettres ecrites de 1949 a 1969) |
| **Genre** | Correspondance, litterature epistolaire, non-fiction |
| **Adaptation cinema** | 1987, avec Anne Bancroft et Anthony Hopkins |
| **Note** | ★★★★★ (5/5) |