(Jazz) Igor Bril au New Morning

(Jazz) Igor Bril au New Morning

Nul doute, les musiciens russes sont réputés dans le monde entier - mais il s’agit essentiellement d’interprètes de musique classique. Or, il existe, en Russie, d’excellents jazzmen. Parmi eux, **Igor Bril **est une légende - cela fait près de cinquante ans que ce pianiste venu de la musique classique se dévoue aux dieux du jazz.

Je ne fais que très rarement des annonces sur ce blog, et pourtant, je trouve que le jazz russe est si peu présent sur les scènes françaises que cela vaut la mention ! Ce mercredi 10 juin, Igor Bril se produira donc au New Morning dans un trio qu’il a formé avec ses deux fils-jumeaux, saxophonistes ténor et soprano. Une occasion unique pour découvrir le versant russe du jazz européen - et le fait d’être invité par l’un des meilleurs club de jazz parisiens sera sans doute une caution pour les méfiants !

Voici une petite vidéo de “Body and Soul” de Johnny Green jouée au piano par Igor Bril (je n’ai malheureusement pas trouvé de vidéo de son trio) :

Le jazz d’Igor Bril se réclame du mainstream européen, avec des incursions dans le jazz new age. S’il a adopté les lois du rythme jazz, son jeu reste ancré dans les règles académiques de ses débuts de pianiste classique. Son toucher impressionniste - tout en nuances et demi-tons - confère à ses improvisations un aura lyrique.Pour ceux qui y vont, n’hésitez pas à me dire ce que vous en aurez pensé!

Bril Jazz Trio au New Morning

Mercredi 10 juin à 21h

7/9 rue des Petites Ecuries

75010 Paris

Le jazz en Russie, une passion de contrebande

Le jazz a eu une histoire singuliere en Russie: longtemps, il fut a la fois interdit et adore. Dans les annees ou la musique americaine passait pour une subversion, les melomanes se retrouvaient dans les caves pour ecouter des enregistrements passes en contrebande, et certains faisaient meme graver leurs disques sur des radiographies — des « disques sur les cotes » qui s’usaient apres quelques passages de l’aiguille. Cette culture du secret, loin d’etouffer la passion, l’a rendue plus inventive: les jazzmen ont appris leurs standards comme on apprend une langue interdite, mot a mot, mesure par mesure.

De cette epoque, il reste quelque chose dans le jazz russe: une gravite, un serieux du geste, comme si chaque improvisation repondait encore a la memoire des interdits. Les pianistes sortis du conservatoire — et Bril en est le prototype — apportent a leurs chorus un toucher de salle de concert, une attention aux nuances que la scene jazz americaine, plus detachee, n’a pas toujours.

Le New Morning, adresse de connaisseurs

Le New Morning, rue des Petites-Ecuries, est de ces clubs que les vrais amateurs de jazz citent d’emblee. Installe dans le 10e arrondissement, loin des scenes touristiques, il programme depuis des decennies un eclectique melange de figures du jazz international et de decouvertes. On y va comme on va chez un libraire de confiance: sans savoir exactement ce qu’on va entendre, mais certain que la maison a fait le bon choix.

Un club de jazz, quand il est bien fait, ressemble a une cuisine ouverte: on voit les musicains de pres, on entend la respiration du saxophone autant que ses notes, et le public — assis, attentif, silencieux pendant les solos — fait partie de l’instrumentation. C’est toute la difference avec la grande salle de concert: ici, le jazz reste une conversation.

Trois raisons d’aller entendre Bril

Premiere raison: la curiosite. Le jazz russe ne traverse pas souvent la capitale francaise, et un pianiste legendaire accompagne de ses deux fils est une occasion, au sens propre, rare. Deuxieme raison: la famille. Un trio pere-fils-jumeaux, c’est une configuration que l’on ne croise pas tous les jours, ni sur les scenes de jazz ni ailleurs. Troisieme raison: la nostalgie, pour ceux qui, comme moi, ont grandi avec les melodies de la romance russe — on retrouve dans le jeu de Bril quelque chose de cette sensibilite-la, du lyrisme a l’ancienne porte par les rythmes du jazz moderne.

Je n’y suis pas allee par hasard, et je n’ai pas ete decue. Le jazz d’Igor Bril, academique dans la tenue et romantique dans l’elan, a exactement ce qui manque parfois aux scenes plus « branchees »: la sincerite. Quand un pianiste se consacre au jazz depuis pres d’un demi-siecle, Body and Soul n’est plus un standard — c’est un bilan.

Apres le concert

Pour ceux qui decouvriraient le jazz russe par cette porte-la, quelques reperes pour prolonger la soiree: la scene moscovite, d’ou vient Bril, a produit des pianistes remarquables dans la seconde moitie du siecle dernier, et ses enregistrements circulent desormais entre les mains des collectionneurs comme les bons romans se passent de lecteur a lecteur. Le plus simple est encore de demander au disquaire — oui, il en reste, et le 10e arrondissement en compte de bons — ce qui sort de ce vaste territoire musical que nous appelons, faute de mieux, « l’Est ».

Et puis, soyons honnetes: une fois qu’on a entendu un grand pianiste dans un petit club, les salles de concert symphoniques paraissent soudain tres loin de la musique. Le jazz a cela de precieux qu’il n’existe pleinement que joue: tout le reste — disques, videos, chroniques, y compris celle-ci — n’en est que la souffle.