Quinze ans. C’est le temps que j’ai passé à Paris — plus longtemps que dans n’importe quelle autre ville, y compris Saint-Pétersbourg où je suis née. Et pourtant, il m’arrive encore d’être surprise, déroutée, amusée ou agacée par cette ville que j’ai choisie et qui m’a choisie en retour.
Ce guide est le fruit de ces quinze années. Pas un guide touristique, pas un manuel d’expatriation — plutôt un carnet de bord intime, avec les leçons que j’ai apprises à mes dépens et les découvertes qui ont fait de moi une Parisienne (presque) comme les autres.
Le choc culturel : ce que personne ne vous dit
Le temps
En Russie, « maintenant » peut signifier « dans une heure ». En France, « on se voit bientôt » peut signifier « jamais ». Les deux cultures ont un rapport étrange au temps, mais de manière diamétralement opposée.
Les Français sont ponctuels pour le travail et vagues pour le reste. Les Russes sont vagues pour tout, sauf quand il s’agit de prendre le train (les trains russes partent à la seconde près). J’ai mis deux ans à comprendre que « on dîne ensemble un de ces quatre » est une formule de politesse, pas une invitation.
La bise
Rien ne m’a plus déroutée que la bise. En Russie, on se serre la main (entre hommes) ou on se fait un signe de tête. La bise est réservée à la famille proche. À Paris, on embrasse tout le monde — le boulanger, le voisin, le collègue qu’on n’aime pas. Et le nombre de bises varie selon les régions : deux à Paris, trois dans le Sud, quatre en Bretagne. C’est un cauchemar logistique.
La bureaucratie
Si vous croyez que la bureaucratie russe est terrible, vous n’avez jamais eu affaire à la préfecture de Paris. Les Russes ont l’habitude de contourner les obstacles administratifs avec de la débrouillardise. En France, il faut se soumettre au système — formulaire A38, attestation de domicile, justificatif de justificatif. C’est kafkaïen, mais ça finit toujours par fonctionner.
La nourriture
Le choc gastronomique a été le plus agréable. En Russie, on mange copieux, consistant, avec beaucoup de féculents. À Paris, j’ai découvert l’art du déjeuner léger, de la salade en entrée, du fromage comme dessert. J’ai appris qu’un plat pouvait être constitué de trois ingrédients seulement — et être sublime.
Mais certaines choses me manquent cruellement : le vrai pain noir (pas le ersatz qu’on trouve dans les boulangeries françaises), le tvorog (fromage blanc russe, incomparable avec les yaourts français), et surtout le bortsch de ma mère, que je n’arrive toujours pas à reproduire exactement.
La communauté russe de Paris
Histoire
La présence russe à Paris est ancienne. La première vague (1917-1920) a amené l’aristocratie et l’intelligentsia fuyant la Révolution : des princes devenus chauffeurs de taxi, des comtesses devenues couturières. Ils ont fondé les églises, les écoles et les institutions qui existent encore aujourd’hui.
La deuxième vague (1940-1950) a ajouté les déplacés de la guerre. La troisième vague (1970-1980) a apporté les dissidents et les artistes juifs. Et depuis 1991, c’est un flux continu de jeunes professionnels, d’étudiants et de familles qui viennent chercher à Paris ce que la Russie ne leur offre pas — ou plus.

Les lieux de la communauté
- La cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky (rue Daru, 8e) — le cœur spirituel de la diaspora
- Le Centre de Russie pour la Science et la Culture (rue de l’Exposition, 7e)
- Les écoles russes — plusieurs établissements proposent un enseignement en russe le samedi
- Les épiceries russes — les temples de la nostalgie alimentaire
Le paradoxe de l’expatrié russe
Être russe à Paris, c’est vivre un paradoxe permanent. On critique la Russie quand on y est — et on la défend quand on est à l’étranger. On adore Paris — et on pleure devant une chanson de Boulat Okoudjava. On est fier d’être intégré — et on se retrouve tous les dimanches entre Russes autour d’un bortsch.
Conseils pratiques pour les Russes à Paris
Logement
Les quartiers à forte présence russe sont le 16e (historiquement), le 15e (plus abordable) et le 7e (proche du Centre culturel russe). Mais franchement, vivez où vous voulez — Paris est suffisamment petit pour qu’aucun quartier ne soit vraiment isolé.
Travail
Le marché du travail français valorise les diplômes — et les diplômes russes ne sont pas toujours reconnus. Préparez-vous à une procédure d’équivalence longue et frustrante. En revanche, la maîtrise du russe est un atout dans certains secteurs : traduction, tourisme, commerce international, diplomatie.
Santé
La Sécurité sociale française est une merveille que les Russes apprécient particulièrement. Après avoir vécu dans un pays où une opération peut ruiner une famille, avoir accès à des soins de qualité pour un coût modique est un luxe inestimable.
Culture
C’est évidemment la raison principale pour laquelle je vis à Paris. Les musées, les théâtres, les cinémas, les librairies — tout est là, à portée de métro. Et beaucoup de choses sont gratuites ou peu chères : les musées le premier dimanche du mois, les concerts dans les églises, les expositions dans les galeries du Marais.
Ce que la France m’a appris
Quinze ans à Paris m’ont appris la modération (les Russes ont tendance à tout faire dans l’excès), la subtilité (dire les choses sans les dire, un art français que je n’ai toujours pas maîtrisé), et l’art de la conversation (parler de tout avec passion, même de sujets qu’on ne connaît pas).
La France m’a aussi appris que deux cultures peuvent coexister en une même personne sans conflit. Je suis russe quand je lis Pouchkine, française quand je commande un café crème, et ni l’une ni l’autre quand je me perds dans les rues de Tokyo.
Pour ceux qui s’intéressent à la langue et à la culture russe, le site Langue Russe propose d’excellentes ressources.
Pour aller plus loin
- À propos — qui suis-je ? — présentation de l’auteure
- La France vue par les Russes — regard inverse
- Les femmes russes : beauté, culture et clichés — mon décryptage