Un pianiste hors du commun
Grigory Sokolov, un des plus grands pianistes des trente dernieres annees, me bouleverse tous les automnes lorsqu’il vient donner un recital au Theatre des Champs-Elysees. Vous ne le connaissez peut-etre pas, car il est, de loin, un des artistes les plus modestes qui soient : le matraquage mediatique a la Helene Grimaud ou autres Piotr Anderszewski lui est totalement etranger.
Ne a Leningrad en 1950, Sokolov a remporte le premier prix du Concours Tchaikovski a l’age de seize ans seulement. Depuis, il a construit une carriere sans compromis, refusant les enregistrements en studio et les concerts avec orchestre pour se consacrer exclusivement au recital. Cet artiste russe d’exception incarne une tradition pianistique petersbourgeoise ou la musique prime sur le spectacle.
On me demande : « Pourquoi lui ? Y a-t-il un classement des meilleurs pianistes dans le monde ? » Et non, car la musique classique est un de ces domaines dont l’Olympe n’est accessible qu’avec l’accord des pairs… des musiciens donc. Et je n’en ai jamais rencontre un qui aurait nie le genie de Sokolov. On peut nier certains de ses choix, mais l’on ne peut pas lui nier le droit d’en faire…
Le secret de Sokolov : entre mathematique et emotion
Qu’est-ce qui le distingue des autres ? La, ca devient plus facile. « La musique est un calcul secret de l’ame qui ignore qu’elle compte », disait Leibniz. Sokolov est un des rares — sinon le seul — a avoir perce ce secret : chaque note chez lui est remplie de sens, chacune s’insere dans un dessein par lui imagine, dans une sorte de carcasse mathematique d’ou — oh miracle ! — sort l’emotion.
L’emotion, c’est justement ce quelque chose qui constitue la difference entre la mathematique et la musique. Ainsi, chez Sokolov, on entend parfaitement chacune des lignes melodiques, chacune des voix. A un moment, si vous ecoutez bien, vous avez l’impression que quatre personnes differentes jouent la meme partition — et non, ce ne sont que dix doigts… et un cerveau digne d’Einstein.
Et le plus fantastique, c’est que, quelle que soit l’oeuvre a laquelle il s’attaque, le resultat sera le meme : vous l’entendrez comme si vous ne l’aviez jamais entendue auparavant. Il y revele des nuances, des phrases, des intonations, une ecriture que vous n’aviez pas soupconnees avant. Cette approche ne fait pas toujours l’unanimite, certes. Mais ecouter Sokolov jouer (du Bach, surtout — mais c’est mon gout personnel), c’est aussi passionnant que lire un Agatha Christie, pour peu qu’on sache ecouter aussi bien que l’on sait lire.
Ce lien profond entre Sokolov et la tradition musicale russe s’enracine dans l’ecole de piano de Saint-Petersbourg, sa ville natale, ou il fut forme par Moisei Khalfin au Conservatoire. C’est cette formation exigeante, heritiere de la grande tradition russe, qui nourrit encore aujourd’hui chacune de ses interpretations.
Schubert : la profondeur inattendue
Ce soir-la donc, au Theatre des Champs-Elysees, le programme etait vraiment interessant : la Sonate n° 19 en ut mineur D. 958 de Schubert en premiere partie. Pourquoi interessant ? Eh bien, Schubert a une drole de reputation, c’est d’etre ennuyeux.
Superbe challenge donc pour Sokolov, qui en fait une oeuvre profonde, passionnante, bouleversante, loin des interpretations « lisses » que l’on peut en entendre d’habitude. Comme l’a note un spectateur ce soir-la : « Quel prodigieux deuxieme mouvement ! Des notes si fines, si perlees qu’on tremblait pour elles. »
C’est la tout le paradoxe de Sokolov : il prend une sonate que beaucoup considerent comme mineure dans le repertoire, et il en fait un monument. La ou d’autres pianistes se contentent de derouler les notes, lui creuse chaque phrase, y decouvre des abimes de melancolie et des eclats de passion que l’on ne soupconnait pas. Le Schubert de Sokolov n’est pas le Schubert aimable des salons viennois : c’est un Schubert sombre, visionnaire, presque beethovenien dans sa puissance.
Chopin : 24 Preludes comme une vie
Quant aux 24 Preludes op. 28 de Chopin, dont Sokolov avait enregistre un CD chez Opus 111 en 1990, il en livre ici une nouvelle lecture. Presentes comme un cycle — une vie, on dirait — ils vivent et respirent comme un etre humain, aussi differents et imparfaits que les moments que nous vivons.
Certains nous contrarient, d’autres nous ravissent, mais tous sont touches par la grace d’un pianiste decidement pas comme les autres. La richesse de cette musique, si moderne parfois, fait de ces preludes une experience passionnante, un voyage a travers toute la palette des emotions humaines.
A l’exterieur du theatre, ce soir de novembre 2007, une pluie froide, la tourmente de la greve, une manifestation qui se terminait, des girophares qui sifflaient. A l’interieur, une salle pleine retenant son souffle. Ce contraste saisissant entre le chaos du monde et la beaute absolue de la musique restera grave dans la memoire de tous ceux qui etaient presents.
Sokolov continue de se produire regulierement a Paris et dans toute l’Europe. Ses recitals restent un evenement rare et precieux, un de ces moments ou la musique atteint une dimension presque sacree. Si vous avez l’occasion de l’entendre, n’hesitez pas une seconde.
Informations sur le concert

| Information | Details |
|---|---|
| **Artiste** | Grigory Sokolov (piano) |
| **Lieu** | Theatre des Champs-Elysees, Paris |
| **Date** | Novembre 2007 |
| **Programme (1ere partie)** | Schubert : Sonate n° 19 en ut mineur D. 958 |
| **Programme (2e partie)** | Chopin : 24 Preludes op. 28 |
| **Note** | ★★★★★ (5/5) |