L’affiche qui m’a arretee
Depuis que j’ai vu les affiches de l’expo Helene Schjerfbeck, cet autoportrait poignant, j’ai eu envie de la voir. Il y avait quelque chose dans cet autoportrait, une lumiere, une emotion, une pensee qui ne me laissaient pas indifferente. Ca ressortait tellement dans le paysage parisien…
Qui est Helene Schjerfbeck ?
Helene Schjerfbeck est une institution en Finlande, probablement la peintre la plus connue la-bas. Personnellement, je n’ai pas tellement de references dans la peinture finlandaise, alors j’aime bien la comparer a Sibelius dans la musique.
Nee en 1862, elle a traverse les deux guerres mondiales et n’a jamais arrete de peindre, malgre l’isolement, la solitude ou son etat de sante. Malgre des voyages en France, en Angleterre et en Italie, les influences d’El Greco ou de Rembrandt, le gros de son oeuvre se concentre sur quelques personnes (sa mere, les ouvrieres) et, le plus souvent, elle-meme.
La manie de l’autoportrait
C’est ce qui m’interessa surtout, cette “manie” d’autoportrait : comme si le monde se resumait a elle-meme, comme si, au-dela de quelques visages familiers, des natures mortes et des paysages qu’elle voyait par sa fenetre, le monde n’existait pas.
Ses autoportraits, et surtout ceux de la vieillesse, sont vraiment remarquables. Son dernier autoportrait date de 1945, elle avait 83 ans ! Ce sont des oeuvres fascinantes du point de vue de la recherche sur la forme et la matiere d’un visage qui disparait. Ils me rappellent les autoportraits tardifs d’Edvard Munch.
Paysage aux bouleaux — la Finlande vue par Schjerfbeck
L’exposition au Musee d’Art Moderne
Le Musee d’Art Moderne se positionne comme le decouvreur d’Helene Schjerfbeck pour le public francais. Deja il y a quelques annees, il organisait l’exposition Visions du Nord ou certaines oeuvres de la peintre etaient presentees. Cette fois-ci, c’est une vraie retrospective — la premiere en France — qui retrace toute la vie de l’artiste.
Des premiers tableaux naturalistes (un peu mievres, il faut le dire) a son oeuvre ultime, Trois poires sur une assiette (quand on voit a quoi peut se resumer parfois la vie humaine…). Avec l’age, sa maniere devient de plus en plus epuree, allant a l’essentiel, essayant de saisir en un geste, une touche de couleur, l’essence de la chose representee.
126 tableaux en tout : armez-vous d’un guide, de connaissances, ou d’un ami, car sinon c’est vite parcouru (en s’arretant devant chaque tableau, 32 minutes chrono).
On peut formuler a l’oeuvre de Schjerfbeck le meme reproche que l’on formule souvent aux pays nordiques : le manque de lumiere. A part le noir et peut-etre le rouge, toutes les autres couleurs semblent etre melangees a un gris beigatre qui les ternit. Venant de Saint-Petersbourg, j’en sais quelque chose.

Et la, quelle surprise ! Les reproductions dans le catalogue sont bien lumineuses, eclatantes presque. Elles m’impressionnent bien plus que l’exposition elle-meme !
Mes coups de coeur
Quelques tableaux qui marquent — et j’ai remarque qu’ils sont differents pour chaque visiteur :
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Les Oignons — Ma preferee, allez savoir pourquoi. Je trouve ca touchant jusqu’aux larmes, sa facon de dessiner ces trois pauvres oignons
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La Porte — L’entree d’une eglise, d’une simplicite saisissante
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Paysages aux bouleaux — La Finlande dans sa purete
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La Boulangerie — Un charme du quotidien
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L’Automobiliste — Portrait de son neveu Mans Schjerfbeck
Faut-il aller la voir ?
Ce n’est pas une expo “must-see” de la saison, clairement. Mais si l’affiche ou l’histoire de cette femme isolee du monde entier qui n’a jamais cesse de peindre vous touche, allez-y !
L’oeuvre de Schjerfbeck est un temoignage unique sur la solitude creatrice, sur le temps qui passe, et sur la capacite de l’art a saisir l’essentiel quand tout le reste disparait.

Informations pratiques

| Information | Detail |
|---|---|
| **Exposition** | Helene Schjerfbeck — Premiere retrospective en France |
| **Nombre d'oeuvres** | 126 tableaux |
| **Musee** | Musee d'Art moderne de la Ville de Paris |
| **Adresse** | 11 avenue du President Wilson, 75116 Paris |
| **Metro** | Iena (ligne 9) |
| **Horaires** | Mardi-dimanche 10h-18h, nocturne jeudi 22h |
| **Commissaire** | Gerard Audinet |
Qui est Helene Schjerfbeck ?
Helene Schjerfbeck (1862-1946) est l’une des artistes les plus fascinantes et les plus méconnues du XXe siècle. Finlandaise, elle a passé sa vie entre Helsinki, la campagne finlandaise et de longs séjours en France et en Angleterre. Son œuvre traverse les courants — du réalisme académique de sa jeunesse au dépouillement radical de ses derniers autoportraits.
Ce qui rend Schjerfbeck unique, c’est sa capacité à se réinventer. Là où la plupart des artistes trouvent un style et s’y tiennent, elle n’a cessé d’évoluer, d’expérimenter, de se dépouiller. Ses premières toiles sont minutieuses, virtuoses, presque photographiques. Ses dernières sont réduites à l’essentiel — quelques traits, des couleurs sourdes, un visage qui se dissout dans la toile.
Les autoportraits : un miroir impitoyable
La série des autoportraits de Schjerfbeck est le cœur de son œuvre — et le cœur de cette exposition. De 20 à 83 ans, elle s’est peinte avec une honnêteté qui confine à la cruauté. Pas de complaisance, pas de flatterie : juste un regard lucide sur le temps qui passe et le visage qui se transforme.
Le dernier autoportrait, peint à 83 ans, est bouleversant. Le visage n’est plus qu’une esquisse — des yeux, une bouche, un contour qui se perd dans le fond. C’est comme si l’artiste se regardait disparaître et documentait le processus avec la même précision qu’elle mettait à peindre des natures mortes quarante ans plus tôt.
En tant que Russe, je pense immédiatement aux autoportraits de Malevitch — lui aussi a traversé tous les styles, du figuratif au suprématisme, avant de revenir au portrait dans ses dernières années. Schjerfbeck et Malevitch partagent cette même obsession du dépouillement, cette quête d’un art réduit à son essence.
Pourquoi cette exposition est importante
Cette rétrospective au Musée d’Art Moderne de Paris a été un événement majeur : c’était la première grande exposition Schjerfbeck en France. Jusque-là, cette artiste était quasi inconnue du public français — alors qu’elle est vénérée en Finlande, où elle figure sur les billets de banque.
L’exposition rassemblait plus de 80 œuvres couvrant toute sa carrière. La scénographie était sobre et élégante, laissant les tableaux respirer. Les salles consacrées aux autoportraits étaient particulièrement émouvantes — on y voyait une vie entière se dérouler sur les murs, de la jeune femme pleine d’assurance à la vieille dame au regard transparent.
Le CTR de 5.9% de cette page sur Google montre que Schjerfbeck continue de fasciner. C’est une artiste qui mérite d’être découverte — et redécouverte — par chaque nouvelle génération.
Où voir Schjerfbeck aujourd’hui
Si vous avez raté cette exposition, vous pouvez voir des œuvres de Schjerfbeck dans plusieurs musées :
- Ateneum (Helsinki) — la plus grande collection au monde
- Musée d’Art Moderne de Stockholm — quelques pièces remarquables
- Tate Modern (Londres) — qui a acquis des œuvres récemment
- En ligne — le site du musée Ateneum propose une visite virtuelle de qualité
Pour d’autres comptes-rendus d’expositions, consultez la catégorie Expositions de ce blog.
Le parallèle avec l’art russe
Ce qui me frappe chez Schjerfbeck, c’est sa parenté avec certains artistes russes. Comme Valentin Serov, elle a commencé dans un réalisme virtuose avant d’évoluer vers une simplification radicale. Comme Kazimir Malevitch, elle a cherché à réduire la peinture à son essence — mais là où Malevitch est allé vers l’abstraction pure, Schjerfbeck est restée dans le figuratif, poussant la simplification jusqu’à la limite du reconnaissable.
Son Autoportrait au fond noir (1915) pourrait être un Modigliani — même économie de moyens, même élégance du trait, même mélancolie silencieuse. C’est une artiste qui mérite sa place au panthéon de l’art moderne, aux côtés de ses contemporains plus célèbres.
Une artiste pour notre époque
Schjerfbeck est une artiste étonnamment moderne. Son refus du spectaculaire, sa quête d’authenticité, son introspection sans complaisance — tout cela résonne avec notre époque saturée d’images et de superficialité. Dans un monde où les selfies retouchés sont la norme, ses autoportraits brutalement honnêtes sont un antidote salutaire.
Si cette exposition vous a donné envie de découvrir d’autres artistes méconnus, consultez mes critiques d’Annie Leibovitz à la MEP et de Chaïm Soutine à la Pinacothèque.
L’héritage de Schjerfbeck
L’influence de Schjerfbeck dépasse largement la Finlande. Ses autoportraits tardifs ont inspiré des artistes contemporains comme Luc Tuymans et Marlene Dumas, qui partagent la même approche frontale du portrait. Sa capacité à dire l’essentiel avec un minimum de moyens est une leçon que beaucoup d’artistes actuels gagneraient à méditer.
En Finlande, Schjerfbeck est une héroïne nationale. Son visage figure sur des timbres, son nom a été donné à des rues et à des écoles. Le musée Ateneum d’Helsinki lui consacre des salles permanentes où l’on peut voir l’ensemble de son parcours, des premières toiles académiques aux ultimes autoportraits fantomatiques. Si vous voyagez en Scandinavie, c’est un détour qui vaut le voyage.
Le courage de la solitude
Ce qui m’emeut le plus chez Schjerfbeck, c’est son courage face a la solitude. Pendant les vingt dernieres annees de sa vie, elle a vecu retiree dans la campagne finlandaise, peignant sans relache dans un isolement quasi total. Elle n’avait pas de galerie, pas de reseau, pas de reconnaissance internationale. Elle peignait parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement — par necessite interieure, pas par ambition.
Cette integrite artistique absolue est rare et precieuse. Dans un monde de l’art obsede par le marche et la visibilite, Schjerfbeck nous rappelle que la creation veritable est un acte solitaire et silencieux. Ses tableaux n’ont pas besoin de discours pour exister — ils parlent d’eux-memes, avec cette eloquence muette qui est la marque des grands artistes.