Mémoires de Serge Diaghilev : publication inédite

La publication des mémoires de Serge Diaghilev, fondateur des Ballets Russes, est une première mondiale. Ce ne sont pas de veritables mémoires mais des bribes de souvenirs sur des fiches en carton, qui permettent de saisir, l'espace d'un instant, l'essence d'un homme genial et insaisissable. Un docu
mémoires de Serge Diaghilev : première publication des souvenirs du fondateur des Ballets Russes

Qui est Serge Diaghilev ?

Serge Diaghilev est un personnage absolument extraordinaire. C’est le premier manager des temps modernes : n’etant pas artiste lui-même, il a réussi a attirer et a faire travailler ensemble les meilleurs artistes et createurs de l’époque. On parle du debut du XXe siècle, plus précisément de 1909 a 1929 : c’est lui qui decouvrit Nijinsky et Stravinsky, pour n’en citer qu’eux.

La première publication mondiale des mémoires de Diaghilev

C’est aussi lui qui a fait revenir la danse sur le devant de la scene, et qui en a fait un art novateur — que de scandales entouraient ses mises en scene ! Les Ballets Russes ont collabore avec Picasso, Matisse, Cocteau, Chanel, Prokofiev… Une constellation de génies reunis par la vision d’un seul homme.

Sur un autre versant du patrimoine artistique russe, ma critique du roman La Corde et la Pierre des frères Vainer explore une facette bien plus sombre de l’histoire soviétique.

Le livre : des bribes de souvenirs

On pensait jusqu’a aujourd’hui que Diaghilev n’avait pas laisse de mémoires. On retrouva recemment une quarantaine de petites fiches en carton ou Diaghilev avait note quelques souvenirs, vers la fin de sa vie — lorsqu’il s’était mis a collectionner des livres anciens et a les cataloguer de facon fanatique, sans même les lire, et ou les fiches de carton avaient peu a peu remplace les amis absents.

Ce ne sont donc pas vraiment des mémoires, mais plutot des bribes de souvenirs. Pour ceux qui ne font que découvrir Diaghilev et les Ballets Russes, je conseillerais plutot de lire les mémoires de Serge Lifar ou de Boris Kochno, plus detailles et instructifs.

Pour ceux, en revanche, qui n’en sont plus a la découverte de cette période, les mémoires de Diaghilev apporteront un sentiment inestimable — celui de saisir, l’espace d’un instant, l’essence d’un homme genial et insaisissable. Vous n’avez pas encore fini de lire et l’impression de le connaître se dissipe déjà — mais le livre vaut bien le detour pour ces quelques instants voles a l’eternite.

Verdict

4 étoiles sur 5. Un document precieux, emouvant, mais qui s’adresse surtout aux connaisseurs de Diaghilev et des Ballets Russes. Les neophytes gagneront a commencer par d’autres ouvrages avant de savourer ces bribes fragmentaires.

L’héritage de Diaghilev

L’héritage de Diaghilev est immense et continue de nourrir la danse contemporaine. Des compagnies comme le Ballet de l’opéra de Paris, le Royal Ballet de Londres et l’American Ballet Théâtre de New York puisent directement dans le répertoire crée par les Ballets Russes. Le Sacre du Printemps, L’Oiseau de feu, Petrouchka — ces oeuvres restent des piliers du répertoire mondial.

Pour approfondir l’univers de Diaghilev et des relations franco-russes dans le domaine artistique, de nombreuses expositions et publications continuent de paraitre. La fascination pour cette époque ou Paris était la capitale mondiale de l’art et de la danse ne faiblit pas.

D’autres publications pour completer ces bribes

Les fiches en carton retrouvées de Diaghilev restent, par définition, un document lacunaire. Pour qui souhaite aller au-dela de ces éclats de mémoire, une source bien plus dense existe déjà depuis 2013 : Serge Diaghilev : l’art, la musique et la danse. Lettres, écrits, entretiens, publié aux éditions Vrin dans la collection MusicologieS, sous la direction de Jean-Michel Nectoux, avec I. S. Zilberstein et V. A. Samkov. Ce volume, ne du travail conjoint du Centre national de la danse et de l’Institut national d’histoire de l’art, reunit pour la première fois dans l’ordre chronologique l’ensemble des écrits de Diaghilev sur la peinture, la musique et la danse, meles a des entretiens de presse et a sa correspondance avec les plus grandes figures de son temps — Tolstoï, Tchekhov, Rimski-Korsakov, Stravinsky, Prokofiev, Picasso, Matisse, Braque, Ravel, Debussy, Poulenc, Falla, Cocteau. La plupart de ces textes, écrits entre 1892 et sa mort en 1929, étaient inédits.

Carnet de notes ancien et fiches en carton posés sur un bureau, évoquant les souvenirs fragmentaires de Diaghilev
Les fiches en carton retrouvées de Diaghilev n'ont rien d'un manuscrit organisé : elles ressemblent davantage a ce type de carnet épars, ou la mémoire se dépose par fragments.

Cote biographie, l’ouvrage de référence en langue anglaise reste Diaghilev: A Life, du chercheur néerlandais Sjeng Scheijen, paru en 2009 chez Oxford University Press dans une traduction de Jane Hedley-Prole et Stephen S. Leinbach. Scheijen s’est appuyé sur des archives russes peu connues jusqu’alors pour corriger nombre d’inexactitudes vehiculées par les biographies precedentes — notamment celle, longtemps consideree comme définitive, de Richard Buckle sur Nijinsky, qui s’appuyait sur une version du journal de Nijinsky déja retravaillée par sa femme Romola avant publication. Le livre de Scheijen a été traduit en six langues et diffusé a plus de 45 000 exemplaires, signe que la figure de Diaghilev continue de fasciner bien au-dela du cercle des specialistes de la danse.

Pour resituer Diaghilev dans le grand mouvement des tournées russes qui ont marqué Paris, voir aussi l’histoire des tournées du Bolchoï à l’Opéra Garnier, héritière directe de cette tradition.

Le Sacre du Printemps, ou le scandale absolu

Aucun résumé de l’aventure des Ballets Russes ne peut faire l’économie du soir du 29 mai 1913, au tout nouveau Théâtre des Champs-Élysées. C’est la que Diaghilev fait créer Le Sacre du Printemps, sur une partition d’Igor Stravinsky et une chorégraphie de Vaslav Nijinsky — la meme paire de génies que Diaghilev avait su reperer et associer des années plus tot. Des les premières mesures, la salle se divise : les dissonances de la partition, le martelement rythmique inedit, et une chorégraphie jugée sans grace par une partie du public mondain déclenchent un tumulte tel que les danseurs, sur scene, ne peuvent plus entendre les repères donnés par l’orchestre. Les partisans et les detracteurs de l’oeuvre se disputent bruyamment jusqu’a la fin de la représentation.

Ce chahut, reste comme l’un des scandales artistiques les plus célèbres du XXe siècle, n’a pourtant pas suffi a maintenir l’oeuvre a l’affiche : Le Sacre du Printemps disparait après seulement huit représentations. Il faudra attendre les décennies suivantes, et de nombreuses reprises chorégraphiques ulterieures, pour que la partition de Stravinsky s’impose comme l’une des oeuvres majeures de la musique du XXe siècle — ironie de l’histoire pour un spectacle qui avait d’abord été hué. C’est précisement ce genre de pari — imposer au public parisien des oeuvres en avance sur leur temps, quitte a essuyer le scandale — qui definit le mieux la demarche de Diaghilev en tant qu’imprésario : il ne cherchait pas a plaire immediatement, il cherchait a faire advenir des oeuvres qui allaient changer durablement le regard du public.

Scène de théâtre à l'italienne vide avec rideau rouge et dorures, évoquant le Théâtre des Champs-Élysées en 1913
La salle du Théâtre des Champs-Élysées, ouverte en 1913, fut le théâtre du scandale fondateur du Sacre du Printemps — un chahut qui a marqué durablement l'histoire du spectacle vivant parisien.

Un patrimoine chorégraphique toujours vivant

Ce qui frappe, avec le recul, c’est a quel point le répertoire créé par Diaghilev entre 1909 et 1929 continue d’irriguer les scènes actuelles. Au-dela du Sacre du Printemps déjà evoque, L’Oiseau de Feu et Petrouchka de Stravinsky, Les Sylphides de Chopin/Fokine, ou encore Le Tricorne de Manuel de Falla restent regulierement inscrits aux programmations des grandes compagnies mondiales. Le travail de reconstitution chorégraphique — retrouver, a partir de notations incompletes, de photographies d’époque et de temoignages de danseurs ayant travaille avec les créateurs originaux, les pas exacts d’une chorégraphie disparue — occupe encore aujourd’hui des chercheurs et des chorégraphes specialisés dans ce patrimoine.

Cette transmission, fragile par nature — la danse ne laisse pas de partition au sens ou la musique en laisse une — rend d’autant plus precieux tout document d’archive, meme fragmentaire, qui permet de mieux comprendre la vision de l’homme a l’origine de ce corpus. C’est en cela que les mémoires en fiches de Diaghilev, malgre leur caractere lacunaire, prennent tout leur sens : elles ne racontent pas l’histoire des Ballets Russes, mais elles laissent entrevoir, par eclats, la manière dont leur fondateur se souvenait lui-meme de sa propre trajectoire, vers la fin de sa vie.

La rupture avec Nijinsky : quand la vie privee bouscule la creation

Les fiches de Diaghilev, aussi discretes soient-elles sur sa vie intime, ne peuvent se lire sans connaitre l’episode qui a bouleverse la troupe l’année meme du scandale du Sacre. A l’été 1913, pendant une tournee des Ballets Russes en Amerique du Sud a laquelle Diaghilev n’avait pas pris part, Vaslav Nijinsky epouse en quelques semaines une jeune Hongroise, Romola de Pulszky, rencontree a bord du paquebot qui menait la compagnie a Buenos Aires. Le mariage est célèbre sur place, sans que Diaghilev n’en soit informe a l’avance.

La réaction de l’imprésario est immédiate et sans appel : il renvoie Nijinsky de la compagnie qu’il avait pourtant portee au sommet quelques années plus tot. Cette rupture, la première d’une serie de crises qui marqueront la suite tragique du parcours de Nijinsky — sa sante mentale se degradera progressivement jusqu’a son internement, cinq ans plus tard —, illustre a quel point Diaghilev melait etroitement vie professionnelle et vie affective dans sa manière de diriger les Ballets Russes. Ses fiches de souvenirs, redigees bien plus tard, evitent pudiquement ce genre d’episode douloureux ; elles se concentrent sur l’essence artistique de sa trajectoire plutot que sur ses drames personnels, ce qui explique en partie pourquoi ce livre reste, comme le rappelle la critique, un document a reserver aux lecteurs déjà familiers de cette histoire complexe.

Les amateurs de littérature russe émigrée trouveront un écho de cette période dans le panorama des écrivains russes exilés à Paris, même si Diaghilev n’était pas lui-même un exilé politique au sens strict.

Venise, dernier acte

Diaghilev meurt en aout 1929 au Grand Hotel des Bains, sur le Lido de Venise — ville qu’il affectionnait particulierement et ou il se retirait regulierement, y compris dans les moments de tension avec ses danseurs et ses collaborateurs. Il repose depuis dans le carre orthodoxe du cimetiere de San Michele, sur l’ile-cimetiere de la lagune venitienne, ou sa tombe est traditionnellement couverte de chaussons de danse deposes par des danseurs venus lui rendre hommage. Quelques tombes plus loin repose Igor Stravinsky, le compositeur qu’il avait revele au monde entier avec L’Oiseau de Feu puis Le Sacre du Printemps — une proximite posthume qui n’est pas sans echo avec la complicite artistique qui les avait unis de son vivant.

Cette sepulture, devenue un lieu de pelerinage pour les amateurs de ballet visitant Venise, rappelle combien la trajectoire de Diaghilev est restee europeenne jusqu’au bout : ne pres de Novgorod, forme a Saint-Petersbourg, triomphant a Paris, mort a Venise — un itineraire qui resume a lui seul l’ambition cosmopolite des Ballets Russes, compagnie sans attache territoriale fixe, toujours en tournee, qui n’a jamais eu de théâtre propre et n’a jamais foule le sol de la Russie après 1911.

Pourquoi ces fiches eparses restent un document a part

En refermant ce petit livre de bribes, on mesure a quel point Diaghilev n’a jamais été un homme de plume — contrairement a certains de ses proches collaborateurs, comme Serge Lifar ou Boris Kochno, qui ont laisse des memoires construites et chronologiques sur la periode des Ballets Russes. Diaghilev, lui, vivait dans l’instant du spectacle, dans la negociation avec les artistes, dans la tournee suivante a organiser — pas dans la redaction d’un recit destine a la posterite. Ces quelques dizaines de fiches en carton, retrouvees presque par hasard parmi les livres anciens qu’il collectionnait avec une passion presque compulsive a la fin de sa vie, sont donc moins des memoires au sens classique du terme qu’un ultime autoportrait involontaire.

C’est précisément ce caractere non prémédité qui donne a ce document sa valeur particuliere pour qui connaît déjà bien l’histoire des Ballets Russes : on n’y trouve ni justification, ni mise en scene de soi, ni reglement de comptes avec les danseurs ou les compositeurs qu’il a pu croiser, brouiller, puis parfois reconcilier au fil de vingt années de creation ininterrompue. On y trouve seulement des eclats de memoire, notes pour lui-meme, par un homme qui savait sans doute qu’il ne reecrirait jamais son histoire de manière ordonnee — et qui a, malgre lui, offert aux lecteurs d’aujourd’hui un fragment d’authenticite rare dans l’abondante litterature consacree a cette periode fondatrice de la danse moderne.

Entre les fiches fragmentaires de Diaghilev lui-meme, la correspondance savamment annotee reunie par Jean-Michel Nectoux, et les biographies plus recentes comme celle de Sjeng Scheijen, le lecteur curieux dispose aujourd’hui de plusieurs portes d’entree bien distinctes vers le meme homme : l’une intime et lacunaire, l’autre erudite et exhaustive, la troisieme narrative et contextualisee. C’est sans doute la meilleure manière d’aborder une figure aussi complexe que Diaghilev — ne jamais se satisfaire d’une seule source, mais croiser les eclairages pour approcher, sans jamais tout a fait la saisir, l’essence d’un homme qui a change durablement le visage de la danse et de l’art du spectacle vivant en Europe.

Questions fréquentes

Qui est Serge Diaghilev ?

Serge Diaghilev (1872-1929) est un impresario russe, fondateur des Ballets Russes. N'etant pas artiste lui-même, il est considere comme le premier manager des temps modernes : il a su reunir et faire travailler ensemble les meilleurs artistes de son époque, dont Nijinsky, Stravinsky, Picasso, Cocteau et Chanel. Ses Ballets Russes (1909-1929) ont revolutionne la danse et marqué l'histoire de l'art du XXe siècle.

Que sont les Ballets Russes ?

Les Ballets Russes sont une compagnie de ballet fondée par Serge Diaghilev en 1909 a Paris. Active jusqu'a la mort de Diaghilev en 1929, la compagnie a revolutionne la danse classique en faisant collaborer les plus grands artistes de l'époque : Nijinsky, Pavlova, Stravinsky, Prokofiev, Picasso, Matisse, Cocteau, Chanel. Des oeuvres comme Le Sacre du Printemps ou L'Oiseau de Feu restent des jalons de l'histoire de l'art.

Diaghilev a-t-il laisse des mémoires ?

On pensait jusqu'a recemment que Diaghilev n'avait pas laisse de mémoires. On a retrouve une quarantaine de petites fiches en carton ou il avait note quelques souvenirs vers la fin de sa vie, quand il s'était mis a collectionner des livres anciens. Ce ne sont pas de veritables mémoires mais des bribes de souvenirs, publiées pour la première fois dans ce livre.