(De la Russie) En avion : carnet de voyage aérien

(De la Russie) En avion

Dans l’avion qui m’emmène à Saint-Pétersbourg, je prends le temps d’observer les gens. A ma gauche, un couple franco-russe correspond curieusement à un bon nombre de stéréotypes : lui, la quarantaine, ni beau ni moche, pas très bien habillé, petit bide et déjà une tonsure ; elle, une grande blonde aux ongles vernis (en rose babydoll). Il lit « Taras Boulba » de Gogol et le guide « Un Grand week-end à Saint-Pétersbourg » ; elle regarde le magazine Air France. Ils s’embrassent (pouah ! qu’est-ce que c’est désagréable quand ce n’est pas vous qui le faites !) et se sourient amoureusement. Le plateau repas arrive : le pain est dur comme fer (l’hôtesse de l’air s’excuse devant les cris indignés d’une dame), la salade doit contenir à peu près ma ration annuelle de mayonnaise, et le blanc de poulet me fait curieusement penser à « L’aile ou la cuisse » avec Louis de Funès. Mais les deux tourtereaux finiront toutes les petites barquettes du plateau ( à un moment, je me demande si dans sa folie dévoratrice il engloutira également le petit sachet de moutarde, mais non). C’est étrange, mais souvent les hommes français qui épousent les filles russes ont mauvais goût en termes de nourriture (probablement, les conséquences d’un célibat trop prolongé ponctué par des plateau-repas Joël Robuchon à réchauffer). Elle, je ne la blâme pas : les russes ont été trop habitués à ne jamais mépriser ce qui est donné gratuitement, et surtout pas la nourriture (je me souviens, quand je ne finissais pas mon assiette, ma grand-mère se mettait à découper un morceau de pain de la taille d’un carré 4x5cm pour me montrer la ration de pain qu’elle obtenait pendant la guerre, ça calme vite). Alors, frais ou pas frais, le pain, on le mange !

Plus loin dans le couloir, j’aperçois une dame de cinquante ans, elle est assise et la vue de son décolleté plongeant d’où dépasse un soutien-gorge en dentelles très coquet m’ébahit. Elle se lève, et je me rends compte qu’elle porte des chaussures à talons avec des plateformes compensées (ça doit la rendre à peu près 17cm plus grande, mais elle m’arrive à l’épaule) - les chaussures sont blanches et vernies, avec un petit trou pour le gros orteil, verni lui-aussi (et je pensais que de telles chaussures ne pourraient séduire qu’une femme facile du boulevard Saint-Denis…). Elle voyage avec sa fille qui a mon âge. Alors je me dis que je tiens là un specimen extraordinaire mais, plus tard, en me promenant dans les rues de Saint-Pétersbourg, je comprends que j’ai complètement oublié que presque toutes les femmes s’habillent comme ça ici… Cela me fascine tellement que je vous en ferai un petit billet illustré plus tard dans la semaine !

Pour l’instant, je vous laisse et m’en vais au concert d’Alfred Brendel qui fait cette année sa tournée d’adieu mondiale (il arrête le piano en décembre) - j’ai la chance de l’attraper à Saint-Pétersbourg… Et dire que ce sera la première fois que je l’entends en vrai !

Je suis en Russie pour quelques jours et, faute d’avoir vu des expos en avance pour pouvoir vous en faire des billets, je vous propose quelques comptes-rendus tantôt drôles tantôt nostalgiques sur la Russie ! Aux abonnés de la newsletter que cela n’intéressera pas je propose de m’écrire via la rubrique « Contact » et je suspendrai leur abonnement pour le temps de mon séjour ici.

Un vol qui n’existe plus

Il faut, pour relire ce billet aujourd’hui, commencer par le fait le plus brutal : le trajet que je décris ici ne peut plus être effectué.

En 2008, monter dans un avion à Roissy et descendre trois heures et demie plus tard à Poulkovo était une opération banale. Air France desservait Saint-Pétersbourg à raison de deux rotations hebdomadaires et Moscou-Cheremetievo quotidiennement ; Aeroflot assurait la liaison en sens inverse. On réservait la veille si l’on voulait, on payait un prix comparable à un Paris-Athènes, et l’on n’y pensait pas davantage.

Tout cela s’est arrêté le 27 février 2022. Ce jour-là, la France a fermé son espace aérien aux appareils et aux compagnies russes, dans le cadre de la fermeture coordonnée de l’espace aérien de l’Union européenne, et Air France a suspendu ses vols vers et depuis la Russie ainsi que le survol du territoire russe. Aeroflot a annulé dans la foulée l’ensemble de ses destinations européennes. La fermeture est réciproque, et elle dure. Pour la diaspora, ce jour-là a marqué une rupture aussi nette que celles qu’a connues, en son temps, l’histoire des Russes blancs installés à Paris.

En 2026, il n’existe donc aucune liaison aérienne directe entre Paris et Moscou, ni entre Paris et Saint-Pétersbourg. Le voyage se fait par un hub tiers — Istanbul, Dubaï, Erevan ou Belgrade selon les compagnies et les périodes — avec une correspondance, une durée de trajet considérablement allongée par le détour et par l’interdiction de survol qui contraint les routes, et un prix sans commune mesure avec celui d’avant. Les aéroports, eux, fonctionnent : Poulkovo a accueilli 1,2 million de passagers internationaux sur les quatre premiers mois de 2025, en hausse de 13 % sur un an. Ce sont simplement d’autres passagers, venus d’ailleurs — un basculement dont les chiffres officiels sur les Russes de France donnent, côté français, la contrepartie statistique.

Ce que la fermeture a changé pour les familles

Hall de départ d'aéroport avec panneau d'affichage des vols et voyageurs attendant avec leurs valises
Depuis 2022, aller de Paris à Saint-Pétersbourg suppose une correspondance par un hub tiers et une journée de voyage.

Les conséquences de cette fermeture sur la vie ordinaire de la diaspora russe en France sont rarement décrites, parce qu’elles sont sans commune mesure avec la gravité de ce qui se passe par ailleurs. Elles existent néanmoins, et elles structurent le quotidien de dizaines de milliers de personnes.

Un aller-retour qui coûtait une demi-journée en coûte désormais deux, correspondances comprises. Un budget qui permettait deux ou trois voyages par an n’en permet plus qu’un. Les visites de courte durée — un week-end pour un anniversaire, trois jours pour un enterrement — sont devenues matériellement impossibles pour la plupart des gens. Les grands-parents qui venaient garder les petits-enfants pendant les vacances scolaires ne viennent plus, ou viennent une fois tous les deux ans.

À cette contrainte logistique s’ajoutent les complications bancaires — les cartes émises en Russie ne fonctionnent pas en Europe et réciproquement — et administratives, sur lesquelles je ne m’étendrai pas ici. Le résultat cumulé est une distance qui n’est pas seulement kilométrique : la Russie est redevenue, pour ceux qui vivent en France, ce qu’elle était avant les années 1990, c’est-à-dire un pays où l’on va rarement et difficilement. Cette bascule est l’un des faits marquants de la vie de la communauté russe de Paris ces dernières années, et je l’ai abordée sous d’autres angles dans mon portrait de la communauté russe parisienne.

Le tourisme russe à Paris, l’autre versant du même mouvement

Ce que je décrivais dans ce billet — l’avion plein de Français partant découvrir Saint-Pétersbourg et de Russes rentrant chez eux — appartenait à un moment particulier des échanges entre les deux pays, qui a culminé dans les années 2010 avant de s’effondrer.

J’avais consacré à l’époque un autre billet à ce phénomène vu depuis Paris : l’arrivée massive de touristes russes dans la capitale, leurs habitudes de consommation, la manière dont les commerces s’y adaptaient. J’y suis revenue depuis pour actualiser le tableau, et l’on y trouvera le détail de ce qu’est devenu ce flux touristique — voir Paris et les touristes russes, vingt ans après. Les deux mouvements, celui des Français vers la Russie et celui des Russes vers la France, se sont taris simultanément et pour les mêmes raisons.

Il reste de cette période une trace matérielle dans Paris : des vitrines avec des enseignes en cyrillique, des agences de voyages spécialisées reconverties, des restaurants qui avaient adapté leurs cartes et leur personnel à une clientèle russophone. Certains ont fermé, d’autres se sont tournés vers la diaspora installée plutôt que vers les visiteurs de passage. C’est cette géographie discrète que je recense dans mon guide des quartiers russes de Paris.

Le vol comme observatoire sociologique

Vue depuis un hublot d'avion sur l'aile et une mer de nuages éclairée par une lumière rasante
Le vol Paris–Saint-Pétersbourg, trois heures et demie d'observation involontaire d'un microcosme franco-russe.

Ce que je faisais dans ce billet, sans le formuler ainsi, relève d’un exercice que tout expatrié pratique : le vol comme lieu d’observation d’une population qu’on ne rencontre nulle part ailleurs rassemblée.

Un avion Paris–Saint-Pétersbourg n’était pas un échantillon représentatif de quoi que ce soit, mais il concentrait des types sociaux très identifiables : le couple franco-russe, le voyageur d’affaires, le touriste culturel muni de son guide, l’étudiante rentrant chez ses parents, la retraitée russe rendant visite à sa fille installée en France. Trois heures et demie dans un espace clos, avec l’ennui pour seul horizon, produisent une attention aux détails qu’on n’a jamais dans la rue.

Je relis aujourd’hui avec un mélange d’amusement et de gêne la manière dont je croquais mes voisins. La description du couple, en particulier, verse dans une ironie facile sur le physique du mari français et sur les ongles vernis de son épouse russe — et convoque exactement le stock de clichés dont je passe le reste de ce blog à dénoncer la paresse. Il y a une part de vérité observée dans ce portrait, mais il y a aussi la satisfaction un peu vaine de celle qui, se sentant supérieure aux deux catégories qu’elle décrit, ne s’inclut dans aucune. Je n’écrirais plus ce paragraphe de cette manière.

En revanche, je maintiens intégralement l’observation sur le rapport à la nourriture. Le réflexe de ne rien laisser dans une assiette, hérité de générations qui ont connu le rationnement et la faim, est une réalité anthropologique profonde et parfaitement documentée dans les familles russes. Le geste de ma grand-mère découpant un carré de pain de quatre centimètres sur cinq pour montrer la ration d’un jour de guerre n’est pas une anecdote pittoresque : c’est un mode de transmission de la mémoire du siège de Leningrad, et il a façonné le rapport à l’abondance de tous ceux qui l’ont reçu.

L’élégance russe vue d’un couloir d’avion

L’autre observation du billet — la dame de cinquante ans en talons compensés et décolleté, que je prenais pour une exception avant de comprendre en arrivant qu’elle était la norme — mérite elle aussi d’être reprise, parce qu’elle touche à un sujet sur lequel les malentendus franco-russes sont considérables.

La codification vestimentaire féminine russe est effectivement très différente de la française, et elle repose sur des principes explicites : on s’habille pour sortir, y compris pour aller acheter du pain ; le confort n’est pas un argument recevable contre l’apparence ; l’âge ne justifie pas de renoncer à la féminité. La lecture française spontanée de ces codes — vulgarité, excès, désir de plaire mal placé — passe complètement à côté de leur logique interne, qui relève d’une forme d’exigence envers soi et de respect dû aux autres.

J’ai développé cette question ailleurs, avec le recul nécessaire, dans mon article sur les femmes russes entre clichés et réalité. Ce que je note ici, c’est que ce billet de 2008 saisit le moment précis du basculement de regard : celui où l’expatriée, revenant au pays, voit soudain comme étrange ce qui lui était familier, avant de se rappeler qu’elle-même s’habillait ainsi. Ce vertige-là est l’expérience centrale de l’expatriation, et il ne s’atténue jamais complètement.

Voyager en Russie aujourd’hui : l’état des lieux

Pour les lecteurs qui se poseraient concrètement la question, voici où en sont les choses en 2026.

AspectAvant 2022En 2026
Vol Paris–MoscouDirect, environ 3 h 30, quotidienAucune liaison directe, correspondance obligatoire
Vol Paris–Saint-PétersbourgDirect, environ 3 h 30, plusieurs vols hebdomadairesAucune liaison directe, correspondance obligatoire
Hubs de correspondanceSans objetIstanbul, Dubaï, Erevan, Belgrade selon les périodes
Durée totale du trajetUne demi-journée porte à porteUne journée complète, souvent davantage
Moyens de paiementCartes internationales acceptéesCartes européennes inopérantes en Russie
Espace aérienOuvert dans les deux sensFermé réciproquement depuis février 2022

Ces éléments évoluent et doivent être vérifiés au moment de tout projet de voyage : les situations de ce type changent sans préavis, dans un sens comme dans l’autre, et aucune information de cet ordre ne devrait être considérée comme définitive.

Ce que je garde de ce billet

Il y a une forme d’ironie à relire un carnet de voyage écrit sur le mode de la légèreté — l’observation des voisins, le plateau-repas immangeable, le concert d’Alfred Brendel à attraper le soir même — en sachant que le trajet décrit a disparu.

C’est pourtant la fonction principale que je reconnais aujourd’hui à ces vieux billets : ils conservent la texture d’une époque que personne ne songeait à documenter parce qu’elle paraissait ordinaire. Personne n’écrit sur la banalité de prendre un avion, sauf par accident, et c’est précisément cet accident qui donne sa valeur au texte vingt ans après. Le pain dur, la mayonnaise en excès, les tourtereaux qui finissent toutes les barquettes : ces détails insignifiants sont devenus, sans qu’on l’ait voulu, les seules traces d’une routine abolie.

Je continue de penser que c’est la meilleure raison de tenir un journal, quel qu’en soit le support. On croit noter le remarquable ; c’est l’ordinaire qui, avec le temps, devient irremplaçable. Pour ceux qui voudraient prolonger cette exploration du quotidien franco-russe, mon guide culturel de la vie à Paris quand on est russe rassemble les observations de ce genre accumulées au fil des années.

Pour préparer un voyage vers la Russie ou simplement se documenter sur les liaisons et les formalités actuelles, les ressources de Russie Voyage et le fonds documentaire de NetRussie constituent des points de départ utiles, à croiser systématiquement avec les recommandations officielles en vigueur.

Questions fréquentes

De quoi parle cet article sur En avion ?

Cet article aborde en avion du point de vue d'une Russe vivant à Paris. Je suis en Russie pour quelques jours et, faute d’avoir vu des expos en avance pour pouvoir vous en faire des billets, je vous propose quelques comptes-rendus tantôt drôles tantôt nostalgiques sur la Russie ! Aux abonnés de la newsletter que cela n’intéressera pas je propose de m’écrire via la ru...

Qui est l'auteure du blog Une Russe à Paris ?

Une Russe à Paris est le blog personnel d'une femme russe installée à Paris. Elle partage ses observations sur la vie culturelle parisienne et les différences entre la France et la Russie, avec un ton intime et souvent humoristique.

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