Étrange coïncidence: en ce moment, à Moscou, se termine le Ve Salon International des Beaux Arts et, à Paris, commence bientôt le salon Art Shopping. Pourquoi étrange? Ces deux salons illustrent (de façon appuyée et, dirais-je, presque caricaturale) les deux tendances lourdes du marché de l’art et de l’économie européenne: la démocratisation du concept de “collectionneur d’art” en Europe de l’Ouest et la venue d’une nouvelle génération de russes fortunés assoiffés de “culture”. Car, vous voyez, une fois que vous avez acheté un appartement à Moscou, un à Saint-Pétersbourg (pour les week-ends), une maison dans le sud de la France, et puis une en Italie (pour changer), il vient un moment où il faut bien que vous les décoriez.
Petit reportage du salon moscovite, dans la lignée de nos chiffres officiels sur la présence russe en France. Une fois par an, plus de 80 galeries et maisons d’enchères du monde entier viennent présenter des œuvres d’art et de joaillerie à des clients russes. Une sorte de “vente porte-à-porte” ou “livraison à domicile”, si l’on veut - vous savez, quand, dans les provinces éloignées, le colporteur apportaient les dernières “façons de Paris” pour les robes des dames, au XIX siècle. La Russie est toujours aussi loin, et les “dames” sont toujours aussi avides de belles choses. Seulement, on a changé d’échelle. Cette fois-ci, le salon occupe les quatre étages de l’énorme salle d’exposition du Manège, avec un étage consacré à la joaillerie et les autres mêlant peinture, sculpture, meubles, bibelots et autres objets de décor. Promenons-nous dans les salles. Renoir, Picasso, Braque, Monet, l’école de Paris, les peintres russes les plus connus - Somov, Repine…
Les prix rappellent rappellent la vieille blague des années 90: un monsieur regarde le prix dans un magasin et se renseigne auprès de la vendeuse :“Est-ce le prix ou le numéro d’inventaire?” De nombreuses œuvres dépassent les 10 000 000 d’euros. Mais certaines sont tout à fait abordables, comme ce petit paysage de Somov, à 600 000€. “On le prend?” dit le mari à sa femme. “Bof… Tu ne veux quand même pas le mettre dans l’appartement?!” “Alors pour la datcha?” “C’est pas un peu cher, 600 000, pour la datcha?” “Ou alors on le met à la villa de Sardaigne…” “Et ce Renoir? Combien vaut-il? 1 million 5? Dollars? Ah, vous êtes passés en euros. Ben vous faites bien, vous faites bien. Ceci dit, il n’est pas terrible, ce Renoir” (un assistant en costume trotte derrière ce businessman esthète en notant soigneusement ses propos). “Pourriez-vous me montrer ce bracelet? Oui, celui en diamants. Est-ce que ma carte de fidélité marche chez vous?” - s’inquiète une femme ni jeune ni belle, ressemblant à n’importe quelle vendeuse dans un magasin alimentaire. Il n’est que 16h - l’heure des pauvres. Car, après 18h, place aux gros clients! - pour un accueil VIP. On n’oserait imaginer quels deals se signent à ce moment-là.
À retenir. Le Salon de Moscou illustre l'émergence d'une nouvelle génération de Russes fortunés avides d'art, avec des œuvres qui peuvent dépasser 10 millions d'euros, tandis que Paris cherche à démocratiser l'accès à l'art avec des prix affichés clairement.
Au même mo****ment, à Paris, Londres et d’autres capitales européennes, les organisateurs font des efforts pour rapprocher l’art des clients potentiels. Comme le fameux Art Shopping qui ouvrira ses portes le 6 juin prochain: les prix y vont de 500€ à 5000€ et sont clairement indiqués sur chaque œuvre pour que les visiteurs ne soient pas gênés de le demander aux exposants. Quelle délicatesse. Et quelle bonne idée, car je vous avoue que cette raison a plus d’une fois détourné mon chemin d’une œuvre aperçue dans la vitrine d’une galerie.
Le plus drôle, c’est que le salon de Moscou bénéficie du soutien du programme “Culture morale et spirituelle” destinée aux enfants et aux adolescents, programme élaboré par (et là je cite, car cela ne s’invente pas) “un groupe de travail, avec la bénédiction du Saint Patriarche de Moscou et de toute la Russie Alexy II et conformément à la décision du Premier Festival de la culture spirituelle du 26 janvier 2005, ainsi qu’aux recommandations et aux décisions du Conseil de coordination entre le Ministère de l’Éducation de Russie et le Patriarcat de l’Église Orthodoxe Russe (2003)”. Que les enfants en profitent! Elevons leur spiritualité! Le style de la citation n’est pas sans rappeler celui des “règlements” du PC de l’URSS il y a encore 20 ans… Que notre spiritualité a dû baisser depuis, avilie par les biens de consommation occidentaux!
Alors, un pas en avant, deux pas en arrière - mais quelle danse bizarre mènent l’art et l’économie en Europe, sous la baguette de la spiritualité? Un pas en avant pour la spiritualité en Russie, un pas en arrière pour la France avec ce consumérisme ne visant qu’à refourguer le plus d’œuvres possible aux citoyens appauvris par la “valeur travail” qui ne compte plus… Oops… Et si c’était l’inverse? Un saut en arrière pour la Russie, adoptant à grands pas la mentalité rentière à grands renforts d’appels à la spiritualité et l’union de l’État et de l’Église, et un petit pas en avant pour nous, qui pourrons enfin oser demander: “Ce petit Bouanani, vous pouvez le livrer dans le 91?”
PS: l’œuvre qui illustre ce post est le “Icône-Caviar” de Kosolapov, artiste célèbre appartenant au courant Sots Art. Elle n’était pas à vendre au Salon des Beaux Arts. Un manque d’autodérision?
Le marché de l’art russe, de 2008 à 2026 : trois décennies contrastées
Le moment décrit dans cet article — ce salon moscovite débordant d’argent frais et de collectionneurs russes fraîchement enrichis — correspond au pic historique du marché de l’art russe, atteint en 2007-2008 avec des ventes annuelles dépassant les 600 millions de dollars et des records réguliers à Londres et New York, une période analysée en détail dans notre guide des musées et collections d’art russe à Paris. La crise financière mondiale de 2008-2009 a immédiatement suivi cette euphorie : les ventes ont chuté de plus de 58 % entre 2008 et 2009. Un redressement partiel s’est produit dans les années suivantes, avec un retour au-dessus des 400 millions de dollars en 2013, sans jamais retrouver l’exubérance décrite ici.
Sanctions et recomposition depuis 2022
À retenir. L'invasion de l'Ukraine en 2022 et les sanctions internationales qui ont suivi ont provoqué en 2022 une baisse d'environ 40 % des ventes d'objets haut de gamme sur le marché russe, forçant de nombreuses galeries à se repositionner vers une clientèle domestique plus large et moins fortunée.
Après une première contraction structurelle entre 2014 (annexion de la Crimée, premières sanctions) et 2022, le marché de l’art russe a connu une recomposition géographique majeure depuis l’invasion de l’Ukraine. Les artistes en exil et les vendeurs ont largement transité vers d’autres places — Berlin, Vienne, Paris, Tbilissi, Tel-Aviv — tandis que les œuvres d’artistes restés en Russie ont vu leurs performances s’affaiblir sur les places occidentales. L’accès des grandes fortunes russes aux biens de luxe en Europe s’est également trouvé fortement compliqué par les restrictions financières, réorientant une partie de la consommation vers des marchés plus proches ou plus discrets.
Paradoxalement, le marché international de l’art russe à l’étranger a fortement rebondi en 2025, atteignant environ 330 millions de dollars selon les données du secteur — tandis que le marché intérieur russe, lui, est resté nettement plus faible et a même reculé, passant d’environ 50 millions de dollars en 2024 à moins de 30 millions en 2025. Cette divergence entre un marché domestique atone et un marché international encore actif, porté par une clientèle dispersée hors de Russie, illustre bien la recomposition profonde vécue par ce secteur depuis les années insouciantes décrites dans cet article. Les salons d’art continuent d’exister à Moscou — Cosmoscow notamment reste actif — mais dans un environnement plus contraint, plus local, et beaucoup moins tourné vers les grandes maisons d’enchères occidentales qu’à l’époque de ce reportage.
Une élite étroite, un marché structurellement fragile
Un des enseignements les plus constants de l’histoire de ce marché, depuis le moment décrit dans cet article jusqu’à aujourd’hui, tient à la structure même de sa demande : une envolée portée par une élite économique très étroite, ce qui rend l’ensemble du secteur extrêmement sensible aux chocs macroéconomiques et géopolitiques. Cette fragilité structurelle explique pourquoi le marché de l’art russe a connu, en moins de deux décennies, trois cycles complets d’expansion et de contraction — bien plus volatils que ceux observés sur les marchés occidentaux comparables, où la base de collectionneurs est traditionnellement plus large et plus diversifiée.
Le contraste avec Art Shopping et la démocratisation occidentale
L’opposition esquissée dans cet article — entre le salon moscovite réservé à une clientèle fortunée et Art Shopping, qui affiche ses prix clairement pour démocratiser l’accès à l’art — reste, avec le recul de près de vingt ans, une clé de lecture pertinente pour comprendre deux modèles économiques radicalement différents. D’un côté, un marché russe historiquement construit sur l’opacité des transactions et la concentration de la richesse ; de l’autre, un marché occidental qui, sans être exempt de ses propres travers spéculatifs, a davantage cherché à élargir sa base de collectionneurs. Cette divergence de modèle a survécu, et s’est même accentuée, aux bouleversements géopolitiques survenus depuis la publication de cet article.
À retenir. Le contraste entre marché russe concentré et marché occidental élargi, déjà visible en 2008, s'est renforcé après 2022 : les acheteurs russes fortunés se sont trouvés confrontés à des restrictions financières inédites, tandis que les circuits occidentaux ont continué leur mouvement de démocratisation relative.
L’ironie d’un article qui n’a pas pris une ride
Relu depuis 2026, ce billet garde une pertinence rare pour un texte d’actualité vieux de près de deux décennies : le contraste qu’il pointait entre un marché russe fondé sur l’opacité et la richesse concentrée, et un marché occidental cherchant à s’ouvrir à un public plus large, n’a fait que s’accentuer avec les bouleversements géopolitiques survenus depuis. La référence, un brin ironique, au soutien institutionnel apporté au salon moscovite par les autorités religieuses et éducatives russes trouve elle aussi un écho troublant dans l’évolution ultérieure des rapports entre l’État russe, l’Église orthodoxe et le discours officiel sur les « valeurs spirituelles » — un rapprochement qui s’est encore renforcé dans les années qui ont suivi la publication de cet article. Pour prolonger cette réflexion sur l’art russe et sa circulation à Paris, voir aussi notre exposition Sots Art à la Maison Rouge, qui offre un contrepoint critique à ce marché du luxe.
