Un coup de coeur inattendu
Cela faisait une éternité que je n’avais pas vu une bonne comédie, que l’on parle du cinéma ou du théâtre. C’est soit trop plat et potache soit pas drôle du tout. Vendredi dernier, je me traîne les pieds jusqu’au théâtre Fontaine, pour voir “Hors Piste” - cette comédie aussi drôle que rythmée (Le Pariscope, pas exactement ma référence pour les sorties), un vrai bonheur (Télérama). Bon, allez, mais c’est vraiment pour Télérama que j’y vais…
Eh bien, figurez-vous que je crois bien n’avoir jamais autant et aussi bien ri au théâtre - d’un vrai rire spontané et, surtout, sans avoir honte de rire tant les blagues sont originales et bien écrites! Deux heures passent en un instant…
L’histoire : quatre amis, un chalet, un milliard
L’histoire : quatre amis qui ne se sont pas vus depuis 10 ans se retrouvent le temps d’un week-end dans un chalet des Pyrénées. Le week-end est organisé par Tom, le propriétaire du château, devenu businessman à succès qui fête son premier milliard. Chacun des amis vient pourtant pour des tas d’autres raisons…
Un délicieux huis clos contemporain
Des répliques assassines fusent dans ce délicieux huis clos où chaque personnage, extrêmement bien trouvé, trouve sa place. Chacun a son caractère, son langage, ses mimiques et mouvements propres ; les situations et les dialogues sont on ne peut plus contemporains - bref, un vrai héritier du théâtre du boulevard, la vulgarité en moins.
On pense aux grandes comédies de boulevard qui ont fait la gloire du théâtre parisien, de Feydeau à Yasmina Reza. Mais Eric Delcourt apporte une écriture résolument moderne, avec des situations et des dialogues ancrés dans le quotidien d’aujourd’hui. Les quiproquos s’enchaînent avec une mécanique parfaitement huilée, et chaque rebondissement relance l’énergie de la pièce. C’est le genre de spectacle que l’on pourrait comparer, dans un autre registre, à la finesse d’écriture que l’on retrouvait dans Le Mariage de Figaro à la Comédie-Française : un texte ciselé au service du rire.
Le casting et les personnages
| Comédien(ne) | Personnage | Description |
|---|---|---|
| **Eric Delcourt** | Stan | Travailleur social à l'humour pince-sans-rire. Le personnage le plus réussi de la pièce. |
| **Marie Montoya** | La boulangère | Boulangère apprentie chanteuse, personnage clownesque et surjoué - mais surjoué avec talent. |
| **Jean-Marie Lamour** | Tom | Nouveau riche dont le chalet a des problèmes. Vu dans *Swimming Pool* de François Ozon. |
| **Lydia Andrei** | - | Entourage des personnages principaux, situations rocambolesques dignes d'anthologie. |
| **Cyrille Eldin** | - | Entourage des personnages principaux, situations rocambolesques dignes d'anthologie. |
| **Franck Molinaro** | - | Entourage des personnages principaux, situations rocambolesques dignes d'anthologie. |
Eric Delcourt, scénariste, metteur en scène et acteur, campe le personnage le plus réussi - celui de Stan, travailleur social à l’humour pince-sans-rire. Marie Montoya incarne une boulangère apprentie chanteuse - un personnage certes clownesque et surjoué, mais surjoué avec talent. Jean-Marie Lamour, qu’on avait notamment vu dans Swimming Pool de François Ozon, est parfait dans le rôle d’un nouveau riche qui ne l’est pas encore parfaitement (son chalet est parfait, mais les chiottes ne marchent pas, il achète une oeuvre d’art que tout le monde utilise comme porte-manteau, il commande des sushis mais ils finissent par être cuits dans le four…). Lydia Andrei, Cyrille Eldin et Franck Molinaro les entourent avec humour dans des situations rocambolesques dignes d’anthologie.
Eric Delcourt : Auteur, Metteur en scène et Comédien
Eric Delcourt est un homme de théâtre complet. Pour Hors Piste, il cumule les casquettes : il a écrit le texte, assuré la mise en scène et joue lui-même le rôle de Stan, l’un des personnages centraux. Cette triple maîtrise se ressent dans la cohérence de l’ensemble : l’écriture et la mise en scène sont parfaitement imbriquées, chaque réplique tombant au bon moment avec le bon rythme.
Avant Hors Piste, Eric Delcourt s’était déjà fait remarquer avec La soeur du Grec, un spectacle que j’avais boudé par snobisme et que je regrette aujourd’hui de ne pas avoir vu. Son écriture se distingue par un humour intelligent, sans vulgarité, qui puise dans l’observation fine des rapports humains et des travers de notre époque.
Ce qui frappe chez Delcourt, c’est sa capacité à créer des personnages distincts, chacun avec son caractère, son langage et ses mimiques. On est loin du one-man-show ou de la comédie à sketches : c’est un vrai travail d’écriture théâtrale, dans la tradition des grands auteurs de boulevard français. Pour les amateurs de théâtre de texte comme Figaro Divorce, c’est un régal.
Faut-il aller le voir ?
Faut-il aller le voir ? Trois fois oui, et pas seulement parce que c’est l’été, qu’il n’y a rien d’autre à voir, et qu’en plus on peut trouver des places à moitié prix au Kiosque. Non. C’est tout bonnement génial ! Je suis rarement aussi enthousiaste, mais là, je sens que non seulement je vais revenir le voir, mais je vais aussi finir par acheter La soeur du Grec, leur spectacle précédent que j’avais boudé par snobisme. Mais qu’est-ce que je suis bête, des fois…
Je crois bien n’avoir jamais autant et aussi bien ri au théâtre - d’un vrai rire spontané et, surtout, sans avoir honte de rire tant les blagues sont originales et bien écrites ! — Une Russe à Paris
Si vous cherchez d’autres pièces marquantes sur ce blog, jetez un oeil à La Biscotte au Théâtre du Temple ou à Détails de Lars Norén aux Amandiers — deux registres très différents, mais deux coups de coeur théâtraux également.
En pratique
| Information | Détail |
|---|---|
| **Spectacle** | Hors Piste, comédie d'Eric Delcourt |
| **Lieu** | Théâtre Fontaine, 10 rue Fontaine, 75009 Paris |
| **Dates** | Jusqu'au 27 septembre 2008 |
| **Tarif** | 30 € (promotions à 15 € sur Internet et au Kiosque Madeleine/Montparnasse) |
| **Durée** | Environ 2 heures |
| **Notre note** | **5/5** -- Coup de coeur absolu |
Pourquoi cette pièce fonctionne si bien
Le secret de Hors Piste, c’est son rythme. Éric Delcourt a compris quelque chose de fondamental sur la comédie : le rire naît du contraste entre le calme et l’explosion. Ses scènes s’installent doucement, avec des dialogues qui semblent anodins, puis basculement soudain dans l’absurde — et le public explose. C’est un mécanisme de précision, comme un mouvement d’horlogerie suisse, et il fonctionne à chaque fois.
Les deux comédiens sont remarquables de complémentarité. L’un est le moteur, l’autre le frein. L’un fonce tête baissée, l’autre observe le désastre avec un flegme désopilant. Leur complicité sur scène est palpable — on sent des années de travail commun dans chaque regard échangé, chaque silence parfaitement calibré.
Le théâtre comique à Paris : un genre sous-estimé
En France, la comédie au théâtre souffre d’un complexe d’infériorité face au théâtre « sérieux ». On couronne les tragédies, on célèbre les drames, mais on regarde la comédie de haut — comme si faire rire était moins noble que faire pleurer.
C’est une erreur. Faire rire 300 personnes en même temps est un exploit technique et émotionnel que très peu d’artistes maîtrisent. Molière le savait. Feydeau le savait. Et Éric Delcourt le prouve soir après soir dans cette petite salle du Théâtre Fontaine.

En Russie, nous avons une riche tradition de théâtre comique — les pièces de Gogol, de Tchekhov (oui, ses pièces sont des comédies, même si les metteurs en scène français s’obstinent à les jouer comme des drames), et plus récemment les spectacles de clown de Slava Polounine. Le rire au théâtre est un art universel, et Hors Piste est un excellent représentant de cet art.
Conseils pratiques
Le Théâtre Fontaine est une salle intime, ce qui est parfait pour ce type de spectacle — on est proche des acteurs, on les entend respirer, on voit leurs yeux. C’est l’exact opposé des grandes salles subventionnées, et c’est tant mieux.
Réservez à l’avance si vous y allez le week-end. En semaine, c’est plus calme et les places sont plus faciles à trouver. Et surtout, allez-y le ventre vide — vous aurez mal aux abdominaux de rire, autant ne pas risquer l’indigestion en plus.
Pour d’autres recommandations théâtrales, consultez mon guide des théâtres parisiens et ma critique du Point sur Robert de Luchini.
Verdict
Hors Piste est le genre de spectacle qui vous réconcilie avec le théâtre si vous pensez que ce n’est pas pour vous. C’est drôle, c’est intelligent, c’est généreux — et ça dure pile le temps qu’il faut, sans un temps mort. En sortant du Théâtre Fontaine, on a le sourire aux lèvres et l’envie de revenir. Que demander de plus à une soirée parisienne ?
Si vous hésitez entre un film et un spectacle ce week-end, choisissez Hors Piste. Vous ne le regretterez pas.
Un spectacle qui vieillit bien
J’ai vu Hors Piste en 2008, et les répliques me font encore rire quand j’y repense. C’est le signe d’un bon spectacle comique : il ne repose pas sur l’actualité éphémère mais sur des situations universelles — les malentendus, les quiproquos, l’absurdité du quotidien. Comme les meilleures comédies de Molière, Hors Piste traverse le temps parce qu’il parle de la nature humaine, pas de la mode du moment.
Si vous cherchez d’autres recommandations de comédies, consultez mon article sur Eric Antoine — un autre spectacle que j’ai adoré dans la même veine.
Le petit théâtre contre le grand spectacle
Dans un paysage culturel dominé par les blockbusters et les comédies musicales à grand spectacle, Hors Piste rappelle que le théâtre le plus puissant se fait souvent dans les plus petites salles. Deux acteurs, quelques accessoires, une bonne écriture — c’est tout ce qu’il faut pour créer un moment de grâce.
C’est aussi ce que j’aime dans le théâtre parisien par rapport aux grandes productions de Broadway ou du West End : cette tradition de la petite salle intime où l’on est à deux mètres des acteurs, où chaque sourire et chaque larme sont visibles. C’est du théâtre à l’état pur.