Les Ballets Russes : une revolution artistique
Decidement, la saison culturelle nous est servie a la sauce Picasso — trois expositions, et voila qu’on nous le remet avec la danse ! Pour ne rien faire comme tout le monde, j’ai commence par le ballet.
Ce qu’il y a d’extraordinaire dans les Ballets Russes, c’est qu’ils ont, au fond, donne naissance a toute la danse contemporaine. Le venereux Balanchine, que les Americains mettent tout le temps sur le piedestal comme le pere de la choregraphie americaine, est tout de meme issu des Ballets Russes.
Imaginez : jusqu’au tout debut du XXe siecle, la danse n’etait que tutus, pointes et en-dehors. Ce n’est qu’avec les Ballets Russes que l’on commenca, avec grand scandale, a “deconstruire” la danse classique, a inventer une nouvelle plastique et de nouveaux langages.
Mais le phenomene des Ballets Russes est fascinant aussi a un autre titre : c’est la parfaite illustration de l’effervescence artistique de l’epoque, ou les meilleurs createurs de tous les domaines travaillaient sur des projets communs. Le ballet Parade, par exemple, reunit la musique d’Erik Satie, un argument de Jean Cocteau, les decors et costumes de Picasso, et la choregraphie de Massine.
Les quatre ballets du programme

| Ballet | Annee | Musique | Choregraphie |
|---|---|---|---|
| **Parade** | 1917 | Erik Satie | Leonide Massine (originale) |
| **Pulcinella** | 1920 | Igor Stravinsky | Ana Maria Stekelman (nouvelle) |
| **Mercure** | 1924 | Erik Satie | Thierry Malandain (nouvelle) |
| **Cuadro Flamenco** | 1921 | Musique espagnole | Danseurs de flamenco |
Le ballet Parade : decors et costumes somptueux de Picasso
Parade (1917)
Le plus celebre des quatre. Les decors et costumes somptueux et drolissimes de Picasso pour Parade sont une merveille. Ce ballet, qui a fait scandale a sa creation, reste un jalon majeur de l’histoire de la danse.
Pulcinella (1920)
Pulcinella : nouvelle choregraphie d’Ana Maria Stekelman
Sur la musique de Stravinsky, avec une nouvelle choregraphie d’Ana Maria Stekelman qui reste dans le neo-classique tres doux mais tres vivant.
Mercure (1924)
Le raffinement des decors de Picasso pour Mercure est remarquable. Petit detail historique : ce ballet a en fait ete cree pour une compagnie concurrente des Ballets Russes, Les Soirees de Paris du Comte de Beaumont, qui n’a pas fait long feu. La nouvelle choregraphie de Thierry Malandain satisfait pleinement, avec de jolis clins d’oeil a Jerome Robbins.
Cuadro Flamenco (1921)
L’explosion du temperament espagnol dans ce dernier ballet emploie des danseurs de flamenco professionnels — un spectacle electrisant.
La compagnie Europa Danse
Europa Danse regroupe des danseurs de six pays differents et a ete fondee par Jean-Albert Cartier, ancien directeur de l’Opera de Paris.
Soyons honnetes : cette troupe manque cruellement de formation en danse classique, surtout dans Parade. Les ensembles presentent souvent des decalages, ce qui gache parfois l’effet escompte. Cependant, ils compensent leurs defauts techniques par leur fougue et leur joie de danser — certains ont l’air d’avoir seize ans !
Les deux ballets avec de nouvelles choregraphies (Pulcinella et Mercure) sont ceux qui satisfont le plus du point de vue de la danse.

Anecdotes savoureuses
Pour Cuadro Flamenco, Picasso evinca Juan Gris qui devait initialement realiser le decor. Le temps que Juan Gris arrive a Monte-Carlo ou siegeaient les Ballets Russes, Picasso avait deja eu le temps de repandre la rumeur sur une grave maladie ayant frappe Juan Gris, et avait donc pris sa place avec beaucoup de naturel. Sacre caractere !
La notation choregraphique de l’epoque etait loin d’etre parfaite ; aussi les creations des Ballets Russes sont extremement difficiles a reconstruire. Certaines, comme L’Apres-midi d’un faune, ne le sont souvent que d’apres des photos et des descriptions orales. Tout ce qui peut nous rapprocher de cette epoque magique est precieux.
Notre avis
Malgre quelques couacs dans l’interpretation, quelle joie de decouvrir enfin ces ballets ! Les decors et costumes de Picasso sont extraordinaires, et le programme offre un panorama fascinant de la collaboration entre Picasso et les Ballets Russes de Diaghilev.
| Critere | Note | Commentaire |
|---|---|---|
| **Decors/costumes** | 5/5 | Les creations de Picasso sont somptueuses |
| **Choregraphies** | 3.5/5 | Malandain et Stekelman convaincants, execution inegale |
| **Interet historique** | 5/5 | Piece rare du patrimoine des Ballets Russes |
| **Note globale** | **4/5** | A voir pour la beaute des decors et l'histoire |
Picasso et les Ballets Russes : une rencontre historique
La collaboration entre Picasso et les Ballets Russes de Diaghilev est l’une des plus fecondes de l’histoire de l’art. En 1917, Picasso accepte de creer les decors et costumes de Parade, un ballet revolutionnaire sur une musique d’Erik Satie et un livret de Jean Cocteau. Le scandale est immediat et l’art moderne vient de faire irruption sur la scene du theatre.
Ce qui est fascinant, c’est que Picasso ait trouve dans la danse un medium d’expression naturel. Ses costumes pour Parade sont des sculptures ambulantes, des volumes cubistes qui se deplacent dans l’espace. Ses rideaux de scene sont des toiles monumentales qui transforment le theatre en galerie.

Les quatre ballets de l’exposition
L’exposition Europa Danse presentait quatre ballets emblematiques de la collaboration Picasso-Diaghilev :
- Parade (1917) : le scandale fondateur, avec la musique de Satie et les costumes cubistes
- Le Tricorne (1919) : inspire du folklore espagnol, avec la musique de Manuel de Falla
- Pulcinella (1920) : sur la musique de Stravinsky d’apres Pergolese, un retour au classicisme
- Mercure (1924) : le plus abstrait des quatre, avec la musique de Satie encore
Chaque ballet represente une facette differente de Picasso : le provocateur, l’Espagnol nostalgique, le neoclassique, l’abstracteur.
L’heritage russe de cette histoire
Il est ironique qu’une des plus grandes revolutions artistiques du XXe siecle soit nee de la rencontre entre un Espagnol et un Russe. Serge de Diaghilev, impresario visionnaire, homme de gout infaillible, a compris avant tout le monde que l’art moderne devait investir la scene. Sans lui, pas de Parade, pas de Sacre du printemps, pas de ballet moderne.
En tant que Russe, je suis fiere de cette contribution a l’histoire de l’art. Diaghilev, comme Stravinsky, comme Nijinsky, fait partie de ces Russes qui ont change le monde depuis Paris.
Pour en savoir plus sur la danse et Diaghilev, consultez mon article sur les memoires de Serge de Diaghilev.
La revolution du Sacre du printemps
Si l’exposition se concentrait sur les collaborations Picasso-Diaghilev, impossible de ne pas evoquer le Sacre du printemps (1913) — le ballet qui a change l’histoire de la musique et de la danse. Stravinsky a la composition, Nijinsky a la choregraphie, Roerich aux decors : le trio a cree un seisme artistique dont les ondes se propagent encore aujourd’hui.
La premiere au Theatre des Champs-Elysees a provoque une emeute dans la salle. Le public hurlait, se battait, les uns en extase, les autres scandalises. Diaghilev, dans les coulisses, jubilait : la provocation etait exactement ce qu’il recherchait. L’art vit de ses scandales.
Diaghilev : le plus grand impresario de l’histoire
Serge de Diaghilev (1872-1929) meriterait un article a lui seul. Cet homme a reuni sous sa direction les plus grands artistes du XXe siecle : Stravinsky, Prokofiev, Picasso, Matisse, Coco Chanel, Nijinsky, Balanchine. Il n’etait ni musicien, ni peintre, ni danseur — il etait l’homme qui reunissait les genies et les poussait au-dela de leurs limites.
Diaghilev est mort a Venise en 1929, ruine et oublie. Aujourd’hui, son heritage est partout : le ballet moderne, la musique contemporaine, le design de scene — tout porte sa marque. Pour une Russe, c’est une source de fierte immense.
Pour decouvrir d’autres aspects de l’art russe, visitez le site Art Russe qui couvre la peinture, la musique et les arts visuels russes.