Alexeï Guerman aux Rencontres de Saint-Denis : rétro

Les Rencontres cinématographiques de Saint-Denis accueillent le grand réalisateur russe Alexei Guerman pour une retrospective exceptionnelle. Auteur de Khroustaliov, ma voiture !, remarque a Cannes, Guerman est un cineaste perfectionniste dont l'oeuvre en noir et blanc explore la Russie stalinienne.
Alexei Guerman aux Rencontres de Saint-Denis : le génie du cinéma russe en retrospective

Pour un panorama plus large des lieux où voir du cinéma russe à Paris aujourd’hui, voir le guide des salles, festivals et plateformes VOD — cet article-ci reste volontairement centré sur Guerman et cette rétrospective précise de 2008.

Alexei Guerman, un réalisateur hors normes

Après « Regards de Russie », c’est au tour des Rencontres cinématographiques de Saint-Denis d’accueillir le cinéma russe : Alexei Guerman, l’un des plus grands réalisateurs russes contemporains, était present pour deux rencontres avec le public et une retrospective de trois films.

L’affiche des Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis 2008

Guerman devait etre le cauchemar de tout producteur de cinéma — meticuleux a l’extreme, il mettait des années a tourner et terminer un film (huit ans pour Khroustaliov). De 1972 a 1999, il n’a realise que quatre longs-metrages. Son oeuvre, toute en noir et blanc, se concentre sur la Russie entre les années 1930 et 1950 — la période stalinienne dans toute sa complexité.

Khroustaliov, ma voiture !

Très remarque a Cannes, Khroustaliov, ma voiture ! (1998) est un film-fleuve sur la Russie a l’heure de la mort de Staline. Le titre fait référence a un episode célèbre : Khrouchtchev, au chevet du dictateur mourant, demandant qu’on lui amene sa voiture. Le film est une experience cinématographique totale — dense, chaotique, immersive, comme la Russie de cette époque.

Il est difficile d’etre Dieu

Son dernier projet, Il est difficile d’etre Dieu, adapte du roman de science-fiction des freres Strougatski, était « presque » pret. Les quelques journalistes russes qui avaient vu des extraits criaient au chef-d’oeuvre. Le film, sorti a titre posthume en 2013 après plus de 15 ans de tournage, a confirme ces attentes : une oeuvre monumentale, derangeante et absolument unique dans l’histoire du cinéma.

Youri Norstein et Le Herisson dans le brouillard

Le programme du festival incluait également le dessin anime de Youri Norstein, Le Herisson dans le brouillard — elu en 2003 meilleur film d’animation de tous les temps lors d’un sondage international a Tokyo. Ce court-metrage poetique de 1975, realise avec une technique d’animation sur verre unique, raconte le voyage d’un petit herisson a travers un brouillard mysterieux.

Tant que vous y etes, découvrez aussi son Conte des Contes (1979), considere comme un autre chef-d’oeuvre de l’animation mondiale.

Le programme du festival

** Rencontres cinématographiques de Saint-Denis**

  • Vendredi 21/11 (Le Melies, Montreuil) : 20h30 — Khroustaliov, ma voiture !

  • Samedi 22/11 (L’Ecran, Saint-Denis) : 18h — La Verification ; 20h45 — 20 jours sans guerre

Le cinéma russe n’est qu’une des nombreuses portes d’entrée vers l’histoire soviétique : ma critique du polar soviétique La Corde et la Pierre aborde la même période stalinienne sous l’angle littéraire.

Ce que l’histoire a retenu de Guerman

Cette retrospective a Saint-Denis, en 2008, m’apparaît aujourd’hui comme un moment de grâce — l’occasion rare de croiser en chair et en os un cinéaste dont l’œuvre était, à l’époque déjà, d’une confidentialité presque légendaire en France. Guerman n’a jamais couru après la reconnaissance internationale ; il fuyait plutôt les compromis, quitte à faire attendre des années un film déjà quasiment terminé. Cette exigence a un prix : sur toute une carrière, il n’aura signé que six longs-métrages, un chiffre dérisoire au regard du temps qu’il a passé derrière la caméra et au montage.

Reconstitution photographique d'un tournage de cinéma soviétique en noir et blanc, caméra sur pied dans un décor d'appartement communautaire
Le cinéma de Guerman se construit dans la texture du réel — décors, bruits, corps filmés au plus près.

Alexeï Guerman est mort le 21 février 2013, à Saint-Pétersbourg, des suites d’une insuffisance rénale. Il n’aura pas vu la sortie en salles de son dernier film, Il est difficile d’être Dieu, qu’il travaillait depuis plus d’une décennie et dont il achevait le montage image au moment de sa disparition. C’est sa veuve, la scénariste Svetlana Karmalita, et leur fils Alexeï Guerman Jr — lui-même réalisateur reconnu, auteur notamment de Sous les nuages électriques — qui ont mené à terme le mixage sonore du film, dans le respect scrupuleux des intentions du cinéaste disparu. Le film est sorti en 2013, l’année même de sa mort.

Il est difficile d’être Dieu : la réception critique d’un chef-d’œuvre posthume

La sortie de Il est difficile d’être Dieu a confirmé, et largement dépassé, ce que les premiers extraits laissaient présager lors de la venue de Guerman à Saint-Denis. Le film — adaptation libre du roman de science-fiction des frères Arcadi et Boris Strougatski, dont l’intrigue transpose une civilisation bloquée au Moyen Âge sur une planète lointaine observée par un émissaire terrien — est une expérience de cinéma radicale : plans-séquences interminables, boue, fumée, corps grouillants au premier plan de l’image, dialogues qui se chevauchent sans jamais chercher à être clairs. La caméra ne surplombe rien ; elle est happée dans la matière du monde qu’elle filme, au point que le spectateur en ressort avec l’impression physique d’avoir traversé quelque chose de crasseux et d’immense à la fois.

La critique internationale, longtemps hésitante face à l’œuvre confidentielle de Guerman, a fini par lui rendre justice à titre posthume. Le film a été distingué par sept prix Nika — la plus haute récompense du cinéma russe, souvent comparée aux César français — dont celui du meilleur réalisateur, décerné en 2015 à un homme mort deux ans plus tôt. Cette reconnaissance tardive dit quelque chose de la place paradoxale qu’occupait Guerman dans le paysage cinématographique russe : un auteur immense, salué par ses pairs et par une poignée de critiques avertis, mais dont l’œuvre restait éclipsée, en Russie comme en France, par celle d’autres cinéastes soviétiques et post-soviétiques plus médiatiques comme Andreï Tarkovski ou Nikita Mikhalkov.

En France, la Cinémathèque française a organisé une rétrospective consacrée à l’intégralité de son œuvre, permettant de revoir en salle ses cinq films antérieurs aux côtés de ce dernier long-métrage testamentaire. C’est l’occasion, pour qui n’a pas eu la chance d’assister aux Rencontres de Saint-Denis en 2008, de mesurer la cohérence d’une œuvre tout entière tournée vers une même obsession : rendre au spectateur la texture brute, sensorielle, presque tactile de l’Histoire — qu’elle se déroule dans la Russie stalinienne ou sur une planète imaginaire prisonnière de son propre Moyen Âge.

Youri Norstein, du Hérisson au Conte des contes : une œuvre minuscule et immense

Si Guerman est resté un cinéaste de niche, Youri Norstein occupe une place plus singulière encore dans l’histoire du cinéma mondial : celle d’un artiste dont l’œuvre achevée tient en moins d’une heure et demie de films, et qui est pourtant considéré, sans exagération, comme l’un des plus grands animateurs de tous les temps. Né le 15 septembre 1941 à Andreïevka, dans la région de Penza, Norstein a débuté sa formation de peintre-animateur aux studios Soyouzmoultfilm dès 1961, avant de développer, avec sa femme et collaboratrice Francesca Iarboussova, une technique d’animation sur plaques de verre superposées entièrement originale — un procédé qui donne à ses images cette profondeur de champ et cette texture picturale reconnaissables entre toutes.

Le Hérisson dans le brouillard (1975), déjà évoqué dans le programme des Rencontres de Saint-Denis, doit une partie de sa légende à un sondage mené en 2003 auprès de cent quarante réalisateurs et critiques d’animation du monde entier, réunis à Tokyo à l’occasion du festival Laputa : le film y a été élu meilleur film d’animation de tous les temps, devant des œuvres autrement plus connues du grand public. Mais c’est Le Conte des contes (1979), son film suivant, qui reste souvent cité comme son chef-d’œuvre absolu — une méditation fragmentée, non linéaire, sur l’enfance, la guerre et la mémoire, construite autour de la figure d’un louveteau chantant une berceuse populaire russe. Le film avait déjà été distingué en 1984, lors de l’Olympiade de l’animation organisée en marge des Jeux olympiques de Los Angeles, comme meilleur film d’animation de tous les temps toutes générations confondues.

Table lumineuse d'animateur avec silhouettes en papier découpé et plaques de verre superposées, technique d'animation traditionnelle
La technique d'animation sur plaques de verre superposées, signature visuelle de l'œuvre de Norstein.

Le cinéma russe n’est qu’une des nombreuses portes d’entrée vers l’histoire soviétique : ma critique du polar soviétique La Corde et la Pierre aborde la même période stalinienne sous l’angle littéraire.

L’influence de Norstein dépasse largement le cercle des spécialistes de l’animation russe. Des cinéastes aussi différents que Michel Gondry, Hayao Miyazaki ou Isao Takahata l’ont cité parmi les maîtres qui ont façonné leur propre regard sur l’image animée — une reconnaissance d’autant plus remarquable que Norstein, perfectionniste comme Guerman, a mis des décennies à tenter de mener à bien son projet suivant, une adaptation du Manteau de Gogol, restée inachevée à ce jour malgré des fragments visibles dans plusieurs documentaires qui lui ont été consacrés.

Redécouvrir ces œuvres en France aujourd’hui

Ces deux artistes, que les Rencontres de Saint-Denis avaient eu la bonne idée de faire dialoguer en 2008, continuent d’être redécouverts par le public français. En décembre 2024, un programme réunissant quatre courts et moyens métrages restaurés de Youri Norstein — La Bataille de Kerjenets (1971), Le Héron et la Cigogne (1974), Le Conte des contes (1979) et Le Hérisson dans le brouillard (1975) — est ressorti en salles en France, distribué par Malavida Films, et projeté dans plusieurs cinémas parisiens et d’Île-de-France. Cette ressortie en copies restaurées a permis à une nouvelle génération de spectateurs de découvrir sur grand écran des films que beaucoup ne connaissaient jusque-là que par des captures vidéo de qualité médiocre — une expérience évidemment très différente, tant la texture de l’animation sur verre de Norstein demande la précision d’une projection en salle pour révéler toute sa profondeur.

L’œuvre de Guerman, elle, continue d’être régulièrement montrée dans le cadre de cycles consacrés au cinéma soviétique et post-soviétique, notamment à la Cinémathèque française, qui a organisé une rétrospective intégrale de ses six films. Pour qui souhaite aujourd’hui explorer plus largement où voir du cinéma russe à Paris — salles indépendantes, festivals annuels, plateformes de VOD légales —, notre guide complet du cinéma russe à Paris recense les rendez-vous et ressources actuels, dans un tout autre registre que celui, plus ponctuel, d’une rétrospective d’auteur comme celle que Saint-Denis avait organisée autour de Guerman.

Ce qui frappe, avec le recul de près de deux décennies depuis cette soirée aux Rencontres de Saint-Denis, c’est la constance du geste de ces deux artistes : refuser la facilité, prendre le temps qu’il fallait — huit ans pour Khroustaliov, plus de quinze pour Il est difficile d’être Dieu, une vie entière pour un Manteau jamais terminé — quitte à disparaître, comme Guerman, avant d’avoir pu voir leur œuvre pleinement reconnue. C’est peut-être cela, la leçon la plus durable de cette rétrospective de 2008 : le cinéma russe le plus habité n’est pas toujours celui qui se montre le plus, mais celui qui prend le temps de sa propre nécessité.

Deux visions de l’Histoire, un même refus de la facilité

Il y a quelque chose de troublant à mettre en regard, comme le faisaient les Rencontres de Saint-Denis en 2008, l’univers de Guerman et celui de Norstein. L’un filme la boue, la matière brute, les corps compressés d’une Histoire qui ne laisse aucun répit ; l’autre construit, image par image, sur des plaques de verre superposées, des mondes suspendus, brumeux, où le temps semble s’être arrêté pour laisser place à la pure sensation. Et pourtant, les deux artistes partagent une même méfiance à l’égard de la vitesse, du récit qui va trop vite, de l’explication qui referme le sens au lieu de l’ouvrir.

Cette parenté n’est sans doute pas un hasard de programmation. La génération de cinéastes et d’animateurs soviétiques qui a commencé à travailler dans les années 1960 et 1970 — celle de Guerman, de Norstein, mais aussi de Tarkovski dont l’ombre plane sur toute cette période — a dû composer avec un système de production étatique à la fois généreux en temps (les studios soviétiques, contrairement aux studios occidentaux soumis à la pression du marché, pouvaient tolérer des années de tournage) et impitoyable en matière de censure. Nombre de leurs films ont été retardés, coupés, parfois interdits de diffusion pendant des années avant de ressortir sous une forme plus proche de l’intention originale. Cette histoire de la censure et de la lenteur imposée, puis revendiquée comme méthode de travail, explique en partie pourquoi les œuvres de Guerman et de Norstein continuent d’exercer une telle fascination : elles portent la trace physique du temps qu’il a fallu pour les arracher à leur époque.

Pour le spectateur français qui découvre aujourd’hui ces œuvres, que ce soit lors d’une rétrospective en salle, sur une plateforme de VOD ou dans un DVD édité par un éditeur spécialisé comme Potemkine, cette lenteur assumée demande un effort d’adaptation — un renoncement à la consommation rapide de l’image à laquelle nous ont habitués les décennies suivantes. C’est précisément ce que proposaient les Rencontres cinématographiques de Saint-Denis en 2008 : un moment suspendu, à contre-courant, pour redonner sa juste place à deux artistes dont le silence relatif en dit long sur l’exigence de leur travail.

Questions fréquentes

Qui est Alexei Guerman et pourquoi est-il important pour le cinéma russe ?

Alexei Guerman (1938-2013) est l'un des plus grands réalisateurs russes contemporains. Connu pour son perfectionnisme extreme (jusqu'a huit ans pour terminer un film), son oeuvre en noir et blanc se concentre sur la Russie des années 1930-1950. Son film Khroustaliov, ma voiture ! présenté a Cannes est considere comme un chef-d'oeuvre du cinéma mondial.

Qu'est-ce que Le Herisson dans le brouillard de Youri Norstein ?

Le Herisson dans le brouillard (1975) est un court-metrage d'animation de Youri Norstein, elu meilleur film d'animation de tous les temps lors d'un sondage international a Tokyo en 2003. Ce film poetique raconte le voyage d'un herisson a travers un brouillard mysterieux, avec une technique d'animation sur verre unique au monde.

De quoi parle le film Il est difficile d'etre Dieu de Guerman ?

Il est difficile d'etre Dieu, adapte du roman des freres Strougatski, est le dernier film d'Alexei Guerman, sorti a titre posthume en 2013 après plus de 15 ans de tournage. Le film se deroule sur une planete ou la civilisation est restee au Moyen Age, et un observateur terrestre tente de ne pas intervenir dans cette société brutale.