Pour ma part, j’en ai repéré deux à voir: “Ils mourront tous sauf moi” de Valeria Gaia Guermanica, prix spécial à Cannes cette année - une histoire de trois filles de seconde la veille d’une discothèque (jetez un coup d’oeil sur la bande-annonce - en russe, malheureusement - histoire de vous faire une idée). L’autre film, c’est le nouveau d’Oxana Bytchkova, la réalisatrice dont j’ai simplement a-do-ré le premier film, “Piter FM” (celui-ci se trouve facilement dans les torrents + sous-titres en anglais dispos). Bytchkova reste dans le genre de la comédie romantique pas mièvre mais déplace le lieu d’action de Saint-Pétersbourg à Moscou et rajoute une bonne dizaine d’années aux protagonistes, une interprète moscovite et un marionnettiste anglais venu en tournée (bande-annonce en russe également). Alors, les critiques se plaignent en disant qu’elle ne va pas plus loin que son premier film, et les spectateurs adorent… Je suis tentée de lui laisser une chance. Et puis, je suis assez curieuse devant cette explosion du cinéma fait par les filles, il y en a de plus en plus qui passent derrière la caméra en Russie avec des résultats assez probants!
Pour le reste, il y a quelques réalisateurs qui ont fait des films bons et/ou prometteurs (comme Serebrennikov avec son Playing the Victim primé à Rome, ou encore Outchitel avec “Promenade”), mais dont les films montrés cette année me laissent dubitative… La sélection se fait côté russe (par l’organisation Interfest qui, depuis les temps soviétiques, s’occupe de la promotion du cinéma russe et organise notamment le Festival de Moscou), aussi, si les films présentés reflètent effectivement la production cinématographique actuelle, tout n’est pas bon à voir! N’hésitez pas à me dire si vous avez repéré d’autres films à voir dans la programmation!
En bonus, rencontres avec les réalisateurs et les acteurs pratiquement chaque soir.
En pratique:
Un petit mot pour vous rappeler que le festival Regards de Russie commence cette semaine - mercredi 12, plus exactement! Il s’agit de la sixième édition de cette semaine du cinéma russe à Paris, qui se tient cette fois-ci au Médicis. L’intérêt, c’est de voir des films russes récentissimes et qui ne vont très probablement pas sortir sur les écrans français (même pas ceux qui sont bons…) Alors autant en profiter!
Du 12 au 18 novembre Reflet Médicis Séances de 14h30 à 21h Programmation et horaires ici et plus d’infos sur les films ici.
La sixième édition d’un festival au long cours
Ce festival, qui fêtait donc en 2008 sa sixième édition sous le nom Regards de Russie, portait auparavant le nom de « Paris-Art-Moscou » — un changement de nom qui n’a manifestement pas amélioré la visibilité de l’événement, déjà critiquée l’année précédente sur ce blog à propos de la cinquième édition. La sélection est organisée côté russe par Interfest, une structure qui, depuis l’époque soviétique, s’occupe de la promotion du cinéma russe à l’étranger et pilote notamment le Festival international du film de Moscou — l’un des plus anciens festivals de cinéma au monde, fondé en 1935.
Le déplacement du festival au cinéma Reflet Médicis, dans le Quartier latin, marque une évolution par rapport à l’édition précédente. Reflet Médicis est un cinéma d’art et d’essai parisien réputé pour sa programmation exigeante et ses cycles thématiques — un cadre cohérent pour un festival qui cherche, année après année, à faire connaître au public parisien une production cinématographique russe contemporaine largement ignorée du circuit commercial classique.
Deux réalisatrices, deux regards sur la Russie contemporaine
Ce qui frappe, en 2008, c’est la place que prend la génération de réalisatrices russes évoquée dans cet article. Valeria Gaï Guermanika (née Valeria Sobolevskaïa), dont le film Ils mourront tous sauf moi a reçu le Prix spécial du jury Un Certain Regard à Cannes en 2008, s’impose comme l’une des voix les plus radicales de sa génération avec un cinéma social et sans concession sur l’adolescence russe. Oxana Bytchkova, de son côté, a construit sa notoriété avec Piter FM (2006), comédie romantique tournée à Saint-Pétersbourg qui a connu un succès public important en Russie — succès qu’elle tente de prolonger avec ce nouveau film déplaçant l’action à Moscou, en changeant l’âge des protagonistes.
Cette « explosion du cinéma fait par les filles » relevée dans l’article n’est pas un simple effet de mode ponctuel : elle s’inscrit dans un mouvement plus large de féminisation de la réalisation en Russie durant les années 2000, porté par une nouvelle génération de cinéastes formées dans les écoles de cinéma russes post-soviétiques (VGIK notamment) et qui trouveront, pour certaines d’entre elles, une reconnaissance internationale dans la décennie suivante.
Kirill Serebrennikov, déjà repéré en 2008
L’article mentionne, en creux, Kirill Serebrennikov et son film Playing the Victim, primé à Rome — une mention qui prend, avec le recul, une résonance particulière. Serebrennikov deviendra dans les années 2010 l’un des cinéastes russes les plus reconnus internationalement, avant d’être assigné à résidence en Russie de 2017 à 2019 dans une affaire largement perçue comme une persécution politique. Il quittera ensuite le pays pour poursuivre sa carrière en Europe, où il continue de présenter ses films dans les grands festivals tout en dénonçant publiquement la guerre en Ukraine. Le repérer, dès 2008, parmi les jeunes réalisateurs prometteurs du festival Regards de Russie, montre combien ce petit festival parisien à la communication chaotique savait malgré tout identifier les talents qui allaient compter.
Ce que le festival révèle du cinéma russe des années 2000
Au-delà des films spécifiquement cités, cette édition 2008 du festival Regards de Russie donne une photographie assez fidèle de la diversité du cinéma russe de l’époque : comédies romantiques populaires façon Piter FM, cinéma social radical façon Guermanika, blockbusters semi-hollywoodiens financés par des fonds de soutien étatiques, films de genre sur les trafiquants de drogue, et productions ouvertement patriotiques ou orthodoxes. Cette hétérogénéité, loin d’être un défaut, constitue précisément l’intérêt d’un tel festival pour un public français peu habitué à voir autre chose que les grands classiques soviétiques ou les rares films russes qui percent en salle commerciale.
Interfest et le Festival de Moscou, deux institutions liées
L’organisation Interfest, qui pilote la sélection côté russe pour le festival parisien, n’est pas un acteur improvisé : elle gère depuis l’époque soviétique la promotion internationale du cinéma russe, un rôle comparable à celui que jouent aujourd’hui les salles et festivals parisiens recensés dans notre guide du cinéma russe à Paris, et organise notamment le Festival international du film de Moscou, l’un des plus anciens festivals de cinéma au monde, fondé en 1935 et longtemps considéré, durant la période soviétique, comme l’une des rares fenêtres de dialogue cinématographique entre le bloc de l’Est et le reste du monde. Cette continuité institutionnelle, qui traverse la chute de l’URSS sans rupture majeure dans son mode de fonctionnement, explique en partie pourquoi la sélection présentée à Paris chaque année reflète assez fidèlement les choix éditoriaux de l’establishment cinématographique russe, avec ses forces (la diversité de genres, la présence de jeunes réalisatrices) et ses limites (une place relativement restreinte pour le cinéma le plus indépendant ou le plus critique).
Cette dépendance à une seule organisation de sélection, déjà perceptible dans le ton mi-amusé mi-agacé de cet article de 2008 face à certains films « orthodoxo-propagandistes » ou financés par des fonds patriotiques, deviendra un enjeu bien plus sensible après 2014, puis surtout après 2022, lorsque la question de savoir quel cinéma russe montrer en Occident — et selon quels critères de sélection — cessera d’être une simple question de goût cinéphile pour devenir un sujet éditorial à part entière pour tout festival programmant du cinéma russophone.
La difficulté chronique de communication, un défaut structurel
L’article de 2007 sur la cinquième édition raillait déjà, avec un mélange d’agacement et d’affection, la communication défaillante de ce festival — programme introuvable, informations dispersées, découverte tardive de l’existence même de l’événement. Cette édition 2008, en comparaison, semble légèrement mieux organisée : l’annonce arrive avant le début du festival plutôt qu’en cours de route, et l’article prend le temps de recommander des films précis plutôt que de se contenter de déplorer l’opacité de la programmation. Un progrès modeste, mais réel, qui suggère que les organisateurs avaient au moins partiellement entendu les critiques formulées l’année précédente par une partie du public parisien intéressé.
Ce défaut de communication chronique, loin d’être propre à ce seul festival, touche en réalité une grande partie des événements culturels consacrés aux cultures d’Europe de l’Est à Paris durant cette période : des budgets de communication limités, une dépendance à des réseaux de diffusion informels (bouche à oreille, sites communautaires, blogs spécialisés comme celui-ci), et une visibilité largement inférieure à celle des grands festivals de cinéma occidentaux mieux dotés en moyens de promotion. C’est précisément ce déficit de visibilité qui donne tout leur sens à des blogs comme celui-ci, qui jouent, à leur modeste échelle, un rôle de relais d’information pour un public intéressé mais mal informé par les canaux de communication officiels.
Ce que cette édition 2008 annonce pour la suite du festival
Cette sixième édition de 2008, avec sa programmation hétéroclite et ses réalisatrices prometteuses, s’inscrit dans une trajectoire de croissance progressive pour le festival Regards de Russie, qui continuera d’exister et de se développer dans la décennie suivante, gagnant en visibilité et en régularité au fil des éditions successives. Le fait même que ce blog consacre, deux années de suite, un article à ce même festival — d’abord en 2007 pour sa cinquième édition, puis en 2008 pour sa sixième — témoigne d’un attachement réel à cet événement, malgré ses imperfections récurrentes d’organisation, et d’une conviction que le cinéma russe contemporain mérite d’être suivi avec constance plutôt que découvert au hasard d’une programmation ponctuelle.
Suivre un festival dans la durée, un exercice rare pour un blog culturel
Peu de blogs culturels prennent la peine de suivre un même événement sur plusieurs éditions consécutives — le réflexe le plus courant est de couvrir chaque événement culturel de façon isolée, sans chercher à construire, article après article, une mémoire critique cohérente d’un festival donné. Le choix de revenir chaque année sur Regards de Russie, malgré la modestie de l’événement et la récurrence de ses défauts d’organisation, traduit une fidélité éditoriale qui donne, avec le recul, une valeur particulière à ces deux articles lus ensemble : ils racontent, mieux qu’un article isolé ne pourrait le faire, l’évolution d’un petit festival parisien consacré au cinéma russe, avec ses hauts, ses bas, et sa capacité à révéler, année après année, des talents qui allaient compter dans la décennie suivante.
Le contraste entre les deux critiques successives de ce festival, celle de 2007 et celle-ci en 2008, illustre bien la fidélité d’un regard de blogueuse qui suit, année après année, l’évolution d’un même événement culturel — avec le même mélange d’enthousiasme sincère pour le cinéma russe et d’agacement récurrent devant l’incapacité chronique du festival à bien communiquer sur sa propre programmation.
Vingt ans après : un festival devenu XXe édition
Avec le recul de 2026, le festival Regards de Russie a continué son chemin bien au-delà de cette sixième édition de 2008, atteignant sa quinzième édition puis au-delà au fil des années suivantes, organisé toujours par Interfest et accueilli, selon les éditions, par le cinéma L’Arlequin dans le 6e arrondissement — une salle chargée d’histoire pour le cinéma russophone à Paris, puisqu’elle fut rebaptisée Cosmos de 1978 à 1992, période durant laquelle elle servait de vitrine française au cinéma soviétique, russe, géorgien et balte, avant de retrouver son nom actuel en 1992.
Cette continuité, remarquable pour un festival à la communication aussi imparfaite que le raillait déjà l’article de 2007, témoigne d’une réalité plus profonde : il existe à Paris un public fidèle et suffisamment nombreux pour faire vivre, année après année, une fenêtre sur le cinéma russe contemporain — indépendamment des turbulences politiques qui ont, depuis 2014 et plus encore depuis 2022, considérablement compliqué la question de savoir quel cinéma russe montrer, et dans quelles conditions, sur les écrans français. Pour un panorama plus large de cette présence culturelle russe qui continue de se manifester à Paris, notre guide des quartiers russes de la capitale recense d’autres lieux où cette vitalité perdure.
