Playing the Victim (Kirill Serebrennikov) : critique du film

Playing the Victim (Izobrazhaya zhertvu) est une comedie noire russe realisee par Kirill Serebrennikov, sacree Meilleur film au 1er Festival de Rome en 2006. Adaptee d'une piece des freres Presniakov, cette satire kafkaienne suit Valya, un ex-étudiant qui joue les cadavres pour la police. Un film em
Playing the Victim de Kirill Serebrennikov : la comedie noire qui a secoue le cinéma russe

L’histoire : entre Hamlet et l’absurde

Voila un film dont j’attendais la sortie avec impatience — et qui a mis du temps a arriver sur les ecrans français. Playing the Victim (titre français : Jouer les victimes) est une comedie noire russe sacree Meilleur film au 1er Festival de Rome, couronnee d’une multitude de prix en Russie.

L’histoire : Valya, ex-étudiant, se trouve un boulot dans la police : il joue les cadavres lors des reconstitutions de scenes de crime. Il accompagne un capitaine charismatique, une policiere equipee d’une camera video et un sergent benet lors de ces reconstitutions, qui ne sont menees que pour la pure formé car les accuses seront condamnes de toute facon. Une nuit, le pere de Valya lui apparaît dans un rêve et lui dit qu’il a ete empoisonne par la mere et l’oncle de Valya…

On reconnait bien sur la trame de Hamlet : le fantome du pere, la mere complice, l’oncle usurpateur. Mais Serebrennikov transpose cette tragedie shakespearienne dans la Russie contemporaine, ou l’absurde quotidien rivalise avec la fiction.

Un film kafkaien et jubilatoire

Playing the Victim depasse de loin les films que l’on produit habituellement en Russie. Base sur une piece des freres Presniakov, il explore une idee geniale qui mene les auteurs très loin… Mais, contrairement a d’autres films d’absurde, celui-ci s’arrete juste la ou il faut : la chute est excellente, dans le genre « la boucle est bouclee ».

Un vent de folie legere flotte… Les acteurs sont remarquables, et surtout Yuri Tchursin dans le rôle de Valya. Lia Akhedzhakova y tient un petit rôle de la « Japonaise au destin » — elle est delicieusement decalee, et etre decale dans un film déjà decale, c’est exactement ce qu’il faut.

La mise en scene de Kirill Serebrennikov, devenu depuis l’un des artistes russes les plus importants de sa génération (et dont les demeles avec la justice russe ont fait les gros titres internationaux), temoigne déjà d’une maitrise impressionnante du rythme et du ton — une exigence de mise en scène que l’on retrouve chez d’autres auteurs de théâtre, comme dans GOOD CANARY, la pièce jouée au théâtre Comédia, portée par une direction d’acteurs tout aussi précise.

Le renouveau du cinéma russe

Playing the Victim est un de ces films qui représentent le renouveau du cinéma russe. C’est tellement dommage que le cinéma russe ne soit représente en France que par Sokourov, Lounguine et peut-etre Zviaguintsev… Alors que l’industrie cinématographique renait de ses cendres et met au monde d’excellents films experimentaux (comme Playing the Victim, ou encore les films de Renata Litvinova), de très bonnes comedies (Piter FM d’Oksana Bytchkova), et du très bon cinéma d’auteur (Kira Muratova crée encore…).

Connaissant la frilosite du grand public face a des noms inconnus, ce n’est guere étonnant que le nouveau cinéma russe ait du mal a percer a l’étranger. Mais les festivals internationaux commencent a lui accorder la place qu’il mérite, et des réalisateurs comme Serebrennikov, Andrei Zviaguintsev ou Kantemir Balagov ont depuis prouve que la scene artistique russe est plus vivante que jamais — a l’image de la programmation de la Semaine du cinéma russe à Paris « Regards de Russie », qui met chaque année en lumière ces nouvelles voix.

Bande-annonce

Informations sur le film

Information Details
**Titre original** Izobrazhaya zhertvu (Изображая жертву)
**Realisateur**Kirill Serebrennikov
**Acteurs principaux** Yuri Tchursin, Lia Akhedzhakova
**Genre** Comedie noire, drame
**Pays** Russie
**Année** 2006
**Prix** Meilleur film, 1er Festival de Rome (2006)
**Note** ★★★★☆ (4/5)

Un film a (re)découvrir

Ce film mérite d’etre (re)découvert en 2026. Le cinéma, comme le vin, vieillit parfois remarquablement bien — et certains films qu’on a oublies méritent une seconde chance. Les plateformes de streaming (Mubi, Arte.tv, Amazon Prime) ont rendu accessible un catalogue immense de films qui, il y a quinze ans, étaient introuvables.

En Russie, la culture cinématographique est profondément ancree. Les Russes sont des cinephiles passionnes — on discute des films pendant des heures, on cite des repliques, on revoit les classiques avec la même ferveur que la première fois. Cette passion m’a suivie a Paris, ou j’ai la chance de vivre dans la capitale mondiale du cinéma d’auteur.

Pour d’autres critiques de films, parcourez la categorie Cinema de ce blog — plus de 80 critiques, du blockbuster hollywoodien au film d’auteur asiatique, en passant par le cinéma russe, sans oublier les documentaires marquants comme Valse avec Bachir d’Ari Folman, qui a révolutionné le genre en mêlant animation et récit de guerre.

Kirill Serebrennikov, de Playing the Victim a la reconnaissance internationale

Camera de cinema professionnelle posee sur un pied face a un plateau de tournage sombre
Playing the Victim marque les debuts cinematographiques de Kirill Serebrennikov, avant une carriere internationale mouvementee.

Ne a Rostov-sur-le-Don en 1969, Kirill Serebrennikov s’est d’abord fait connaître comme metteur en scene de theâtre et d’opera avant de passer au cinema. Playing the Victim s’inscrit dans sa première période cinematographique, entre Ragin (2004), son tout premier long-metrage, et Yuri’s Day (2008). Le prix remporte au Festival de Rome, evoque plus haut, a joue un rôle determinant pour faire connaître son travail hors de Russie — un tremplin qui s’est confirme dans la duree, puisque sa filmographie s’est enrichie au fil des années de titres remarques internationalement : Betrayal (2012), The Student (2016), Leto (2018, sur les debuts du rock sovietique et Viktor Tsoï), Petrov’s Flu (2021), Tchaikovsky’s Wife (2022) et Limonov: The Ballad (2024).

L’affaire dite de la « Septieme Studio »

À retenir. Serebrennikov a fait l'objet d'une enquete pour detournement presume de fonds publics lies au projet theâtral Platforma, avec assignation a residence a Moscou de 2017 a 2019. En juin 2020, il est reconnu coupable de fraude et condamne a trois ans de prison avec sursis. La procedure a ete largement percue a l'etranger comme une affaire a motivation politique.

L’affaire dite de la « Septieme Studio » a debute en 2017, lorsque Serebrennikov a ete place en residence surveillee dans le cadre d’une enquete visant sa compagnie theâtrale et le projet Platforma, qu’il avait dirige quelques années plus tot. Cette procedure, qui l’a maintenu sous controle judiciaire jusqu’en 2019, a suscite une importante mobilisation internationale de soutien dans le monde du cinema et du theâtre — Serebrennikov etait alors déjà une figure culturelle reconnue et ouvertement critique du pouvoir russe, ce qui a nourri la lecture politique largement partagee de son inculpation. Le proces s’est conclu en juin 2020 par une condamnation a trois ans de prison avec sursis, assortie d’une période probatoire de trois ans.

Après l’invasion de l’Ukraine en fevrier 2022, Kirill Serebrennikov a progressivement construit sa carriere hors de Russie. Cette reorientation s’est traduite par une presence accrue dans les grands festivals internationaux : Tchaikovsky’s Wife a ete presente en competition a Cannes en 2022, et Limonov: The Ballad, adaptation du roman d’Emmanuel Carrere sur l’ecrivain dissident Edouard Limonov, a suivi en 2024. Cette trajectoire — d’un cineaste emergent recompense a Rome en 2006 a une figure internationale du cinema d’auteur en exil de fait — illustre a elle seule l’evolution du rapport entre les artistes russes independants et le pouvoir depuis le milieu des années 2000.

Une œuvre traversee par la question du pouvoir

Vu retrospectivement, Playing the Victim prend une resonance particuliere a la lumiere de la trajectoire personnelle de son realisateur. Ce film sur un jeune homme charge de « jouer » les cadavres pour la police, dans un système judiciaire ou les verdicts sont déjà ecrits d’avance, esquissait déjà une critique en creux du fonctionnement bureaucratique et de l’arbitraire institutionnel russe — des themes que Serebrennikov developpera plus explicitement dans ses œuvres ulterieures, notamment The Student et Petrov’s Flu, avant de les vivre lui-même de l’interieur avec l’affaire de la Septieme Studio.

Un cineaste qui n’a jamais cesse de filmer le pouvoir et ses mecanismes

Scene de théâtre vide avec rideau rouge et projecteurs allumes avant une representation
Avant le cinema, c'est au théâtre et a l'opera que Kirill Serebrennikov a construit sa reputation de metteur en scene exigeant.

Ce qui frappe, en reprenant l’ensemble de la filmographie de Serebrennikov depuis Playing the Victim, c’est la constance d’un regard critique sur les institutions — judiciaires dans ce premier film, scolaires et religieuses dans The Student, medicales et sanitaires dans Petrov’s Flu, artistiques et politiques dans Tchaikovsky’s Wife. Ce dernier film, consacre au mariage malheureux du compositeur avec Antonina Milioukova, a ete presente en competition officielle au Festival de Cannes 2022 quelques mois seulement après l’invasion de l’Ukraine — un choix de calendrier qui a suscite des debats sur la place des artistes russes, meme critiques du régime, dans les grands festivals internationaux pendant la guerre.

Limonov: The Ballad (2024), adaptation du roman biographique d’Emmanuel Carrere consacre a l’ecrivain et agitateur politique Edouard Limonov, confirme cette trajectoire d’un cineaste devenu, malgre lui, une figure de référence du cinema d’auteur russe hors de Russie. Le parcours de Serebrennikov — du jeune realisateur prometteur recompense a Rome en 2006 au metteur en scene assigne a residence en 2017, puis au cineaste exile de fait après 2022 — illustre de maniere presque emblematique la difficulte croissante, pour les artistes russes independants, de continuer a travailler dans leur pays sans compromis avec le pouvoir.

Le cinema russe contemporain vu depuis 2026

Vingt ans après sa sortie, Playing the Victim reste un jalon important pour comprendre l’emergence d’une génération de cineastes russes qui ont su, chacun a leur maniere, se faire une place sur la scene internationale malgre un contexte politique de plus en plus contraignant. Aux cotes de Serebrennikov, des realisateurs comme Andrei Zviaguintsev, Kantemir Balagov ou Kirill Sokolov ont poursuivi ce mouvement d’ouverture — souvent au prix, comme pour Serebrennikov lui-même, d’un eloignement progressif et parfois definitif de la Russie.

Théâtre et opera : l’autre versant d’une carrière polyvalente

Il est utile de rappeler que le cinema n’a jamais ete l’unique terrain de Serebrennikov. Avant Playing the Victim, et en parallele de toute sa carriere cinematographique, il a construit une reputation de metteur en scene exigeant au théâtre et a l’opera, notamment au Théâtre Gogol de Moscou qu’il a dirige et profondement transforme en le rebaptisant Gogol-Center — un lieu devenu, jusqu’a l’affaire de la Septieme Studio, l’un des poles les plus dynamiques de la creation théâtrale independante en Russie. Cette double carriere de cineaste et d’homme de théâtre explique en partie la maitrise formelle déjà perceptible dans Playing the Victim : un sens du rythme scenique, une direction d’acteurs precise et une capacite a faire cohabiter le grotesque et le tragique qui doivent beaucoup a son experience de la scene.

C’est aussi cette double appartenance — cineaste reconnu a l’international et directeur d’un théâtre embleme de la creation independante moscovite — qui a rendu l’affaire de la Septieme Studio particulierement retentissante en 2017 : frapper Serebrennikov, c’etait frapper l’un des rares espaces de creation veritablement autonomes qui subsistaient encore dans le paysage culturel russe de l’époque. Pour un autre exemple de cette meme generation de cineastes russes independants passee par les salles parisiennes, on pourra decouvrir le travail de Kira Muratova dans Deux en un, cineaste sovietique puis post-sovietique elle aussi confrontee, a sa maniere, aux limites de la liberte de creation.

Questions fréquentes

De quoi parle le film Playing the Victim de Kirill Serebrennikov ?

Playing the Victim (Izobrazhaya zhertvu) est une comedie noire russe sortie en 2006. Le film suit Valya, un ex-étudiant qui joue les cadavres lors des reconstitutions de scenes de crime pour la police. Une nuit, le fantome de son pere lui revele qu'il a ete empoisonne par sa mere et son oncle, dans une intrigue inspiree de Hamlet. Base sur une piece des freres Presniakov, le film mele absurde kafkaien et satire sociale.

Quels prix a remporte Playing the Victim ?

Playing the Victim a ete sacre Meilleur film au 1er Festival international du film de Rome en 2006. Le film a également recu de nombreux prix en Russie, consacrant Kirill Serebrennikov comme l'un des réalisateurs les plus prometteurs du cinéma russe contemporain.

Ou peut-on voir des films du nouveau cinéma russe en France ?

Le cinéma russe contemporain reste peu distribue en France, ou seuls quelques réalisateurs comme Alexandre Sokourov, Pavel Lounguine ou Andrei Zviaguintsev beneficient d'une distribution reguliere. Des festivals comme le Festival du film russe a Paris ou des plateformes de streaming specialisees permettent neanmoins de decouvrir des films comme Playing the Victim ou ceux de Renata Litvinova et Kira Muratova.

Ou voir ce film aujourd'hui ?

Ce film est disponible en VOD sur les principales plateformes de streaming comme Amazon Prime Video, Apple TV et Google Play Films. Vous pouvez aussi le trouver en DVD dans les mediatheques parisiennes.

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