Chaque printemps, Paris se transforme en terrain de jeu pour les amoureux d’art. C’est la saison où les musées sortent leurs plus belles pièces, où les galeries rivalisent d’audace, où l’on court d’une rive à l’autre avec cette excitation que seule une affiche bien trouvée peut provoquer. J’ai arpenté les salles, fait la queue sous la pluie de mars, pesté contre les audioguides trop bavards et les éclairages trop tamisés. Voici le résultat : sept expositions qui valent vraiment le détour ce printemps 2026, et quelques-unes qu’on peut ignorer sans remords.
Niki de Saint Phalle : la grande rétrospective — Grand Palais
Dates : 12 mars – 29 juin 2026
Lieu : Grand Palais
Tarif : 15 euros (gratuit < 26 ans)
On attend cette rétrospective depuis des années, et le Grand Palais restauré est l’écrin parfait pour les Nanas géantes et les Tirs de Niki de Saint Phalle. L’exposition couvre l’ensemble de sa carrière, depuis les assemblages rageurs des années 1960 jusqu’au Jardin des Tarots en Toscane, en passant par ses collaborations avec Jean Tinguely et ses engagements féministes.
Ce que j’aime particulièrement dans cette expo, c’est qu’elle ne se contente pas du folklore des Nanas colorées. On découvre une artiste en colère, une femme qui tirait littéralement à la carabine sur ses tableaux pour en faire jaillir la peinture. Les salles consacrées aux Tirs sont saisissantes — on comprend enfin la violence fondatrice de son oeuvre, bien loin de l’image joyeuse et décorative qu’on lui colle trop souvent.
Le parcours est intelligent, la scénographie aérée, et la nef du Grand Palais accueille une Nana monumentale de six mètres jamais exposée en France. Un événement. Si vous ne devez voir qu’une seule expo ce printemps, c’est celle-ci.
De Malevitch à Rodchenko : les avant-gardes russes — Centre Pompidou
Dates : 25 mars – 15 juin 2026
Lieu : Centre Pompidou, niveau 5
Tarif : 16 euros
Les salles du Centre Pompidou accueillent un panorama exceptionnel des avant-gardes russes
Celle-ci, évidemment, me touche de très près. Le Centre Pompidou, qui prépare sa fermeture pour travaux, consacre l’une de ses dernières grandes expositions aux avant-gardes russes du début du XXe siècle. De Kasimir Malevitch à Alexandre Rodchenko, en passant par Natalia Gontcharova, Lioubov Popova et El Lissitzky, c’est toute l’effervescence créatrice de la Russie pré et post-révolutionnaire qui explose sous nos yeux.
L’exposition s’appuie sur les collections exceptionnelles du Centre Pompidou — l’une des plus importantes au monde pour cette période — enrichies de prêts du Musée russe de Saint-Pétersbourg et de la Galerie Tretiakov de Moscou. On y voit le Carré noir de Malevitch voisiner avec les photomontages constructivistes de Rodchenko, les costumes théâtraux de Popova dialoguer avec les affiches de propagande de Lissitzky.
Ce qui me bouleverse à chaque fois que je me retrouve face à ces oeuvres, c’est leur modernité absolue. Ces artistes russes ont inventé l’art du XXe siècle, et on continue à les sous-estimer en Occident. Ils étaient architectes, peintres, designers, typographes, cinéastes — des créateurs totaux dans un pays en pleine révolution. L’art russe en France mérite davantage de visibilité, et des sites comme art-russe.com font un travail remarquable pour le promouvoir. Cette exposition est un rappel salutaire de cette contribution immense à l’histoire de l’art.
Une salle entière est consacrée au suprématisme et c’est un éblouissement. Des toiles qu’on connaît en reproduction prennent une dimension physique stupéfiante quand on se tient devant elles. La matière, les formats, les couleurs — rien ne remplace l’expérience directe.
Les photographes de la Nouvelle Vague — Jeu de Paume
Dates : 1er avril – 28 juin 2026
Lieu : Jeu de Paume, Jardin des Tuileries
Tarif : 13 euros

Le Jeu de Paume réunit pour la première fois les photographes de plateau de la Nouvelle Vague : Raymond Cauchetier, qui a immortalisé les tournages de Godard et Truffaut, mais aussi des figures moins connues comme Giancarlo Botti et Pierre Zucca. Des centaines de tirages, dont beaucoup d’inédits, montrent l’envers du décor de films mythiques : A bout de souffle, Jules et Jim, Cléo de 5 à 7.
J’ai un faible pour les photos de Cauchetier — Jean Seberg sur les Champs-Elysées, Anna Karina dans une lumière de café, Jeanne Moreau courant sur un pont. Ces images ont créé une mythologie du cinéma français qui continue de fasciner dans le monde entier. Je me souviens avoir vu un tirage de Saul Leiter à la Fondation Henri Cartier-Bresson qui m’avait fait le même effet : cette capacité d’une photographie à condenser tout un monde dans un seul instant.
Le Jeu de Paume est toujours un lieu d’exposition magnifique, avec cette lumière naturelle qui tombe des verrières et rend justice aux tirages argentiques. L’exposition est dense mais jamais étouffante. Comptez deux bonnes heures.
Berlinde De Bruyckere : Inner Landscape — Palais de Tokyo
Dates : 20 mars – 8 juin 2026
Lieu : Palais de Tokyo
Tarif : 14 euros
L’artiste belge Berlinde De Bruyckere investit le Palais de Tokyo avec ses sculptures de cire et de peau, entre beauté et effroi. Ce n’est pas une expo pour tout le monde — ses corps tordus, écorchés, suspendus dans des vitrines comme des reliques médicales, provoquent un malaise profond et durable. Mais c’est exactement ce qui fait sa force.
De Bruyckere travaille le corps humain comme personne. Ses sculptures en cire et en résine ont une présence charnelle presque insoutenable. On pense à Francis Bacon, à Lucian Freud, mais aussi aux crucifix médiévaux et aux ex-voto de cire des églises italiennes. Il y a quelque chose de sacré dans cette confrontation avec la chair souffrante. Cela m’a rappelé le trouble que j’avais ressenti devant les scarabées de Jan Fabre au Louvre — cet art contemporain qui ne cherche pas à plaire mais à secouer.
Le Palais de Tokyo, avec ses espaces bruts en béton, est le lieu idéal pour cette installation. Les oeuvres respirent, l’obscurité est savamment dosée. Prévoyez un estomac solide et un esprit ouvert.
Germaine Richier : la tempête intérieure — Musée d’Orsay
Dates : 8 avril – 21 juin 2026
Lieu : Musée d’Orsay
Tarif : 16 euros
Les sculptures de Germaine Richier retrouvent une place centrale dans l’art du XXe siècle
Enfin une grande exposition pour Germaine Richier, sculptrice française longtemps éclipsée par ses contemporains masculins — Giacometti, Calder, César. Le Musée d’Orsay lui consacre une rétrospective ambitieuse qui couvre trente ans de création, des bustes académiques des années 1930 aux figures hybrides et tourmentées de l’après-guerre.
Richier a inventé un vocabulaire plastique unique, entre l’humain et l’animal, le minéral et le végétal. Ses sculptures de bronze — L’Orage, La Mante, Le Griffu — ont une puissance expressive qui vous arrête net. Il y a dans ses oeuvres une rage contenue, une tension entre la grâce et la violence qui parle immédiatement.
Le scandale de son Christ d’Assy en 1950, retiré de l’église par l’évêque d’Annecy qui le trouvait trop moderne, est raconté avec intelligence dans une section dédiée. Ce Christ décharné, à mi-chemin entre l’homme et l’insecte, reste l’une des oeuvres les plus puissantes de la sculpture française du XXe siècle.
Si vous n’avez jamais vu de Richier en vrai, c’est le moment. Les reproductions ne rendent pas justice à la texture de ses bronzes, à la façon dont la lumière accroche les aspérités de la matière. Un coup de coeur absolu.
Graciela Iturbide : le Mexique et au-delà — MEP
Dates : 18 mars – 31 mai 2026

Lieu : Maison Européenne de la Photographie (MEP)
Tarif : 12 euros
La grande photographe mexicaine Graciela Iturbide, 84 ans, fait l’objet d’une exposition magistrale à la MEP. Ses images en noir et blanc du Mexique profond — les femmes zapotèques de Juchitan, les rituels indigènes, les paysages désertiques de Sonora — ont une force visuelle et une dignité qui les placent parmi les plus grandes photographies du XXe siècle.
Ce que j’admire chez Iturbide, c’est son refus du pittoresque. Elle ne photographie pas le Mexique pour les touristes. Elle le photographie de l’intérieur, avec une proximité et un respect qui se sentent dans chaque image. Son célèbre portrait Nuestra Senora de las Iguanas — une femme portant des iguanes vivants sur la tête comme une couronne — est d’une majesté folle.
La MEP est un lieu parfait pour la photographie, et les tirages présentés ici sont somptueux. Les salles consacrées aux séries les plus récentes, réalisées en Inde et au Japon, montrent une artiste qui continue d’évoluer et de se renouveler. Une exposition qui donne envie de photographier le monde avec plus d’attention et de tendresse.
Art brut japonais : les esprits de la marge — Fondation Cartier
Dates : 2 avril – 14 juin 2026
Lieu : Fondation Cartier pour l’art contemporain
Tarif : 12 euros (réduit 9 euros)
La Fondation Cartier, fidèle à son goût pour les territoires artistiques méconnus, consacre une exposition fascinante à l’art brut japonais. Des dizaines d’artistes autodidactes, souvent issus d’ateliers thérapeutiques ou de centres d’hébergement, créent des oeuvres d’une inventivité et d’une liberté stupéfiantes.
On y trouve des dessins obsessionnels couverts de milliers de caractères minuscules, des sculptures en papier mâché d’une fantaisie débridée, des broderies monumentales représentant des trains et des gares avec une précision maniaque. C’est un monde à part, à la fois étrange et profondément émouvant.
Le bâtiment de Jean Nouvel, avec ses parois de verre et sa lumière changeante, apporte une dimension supplémentaire à ces oeuvres créées dans l’intimité de petits ateliers japonais. Le contraste entre l’architecture contemporaine et la spontanéité radicale de l’art brut produit un effet saisissant.
Je suis sortie de cette exposition avec un mélange de joie et de perplexité — le signe, d’après mon expérience, d’une expo réussie. Quand on ne sait plus très bien ce qu’on a vu ni ce qu’on en pense, mais qu’on y pense encore trois jours après, c’est que quelque chose s’est passé.
Quelques conseils pratiques pour ce printemps
Après des années à arpenter les musées parisiens, j’ai développé quelques réflexes de survie que je partage volontiers :
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Réservez en ligne. Toujours. Même quand ce n’est pas obligatoire. Le créneau de 9h30 en semaine est votre meilleur allié.
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Évitez le dimanche. Sauf si vous aimez voir des oeuvres d’art par-dessus une forêt de têtes et de téléphones brandis.
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Les nocturnes sont sous-estimées. Le jeudi soir au Centre Pompidou ou le vendredi soir à Orsay, les salles se vident et les oeuvres se révèlent autrement.
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Le Pass Musées reste intéressant si vous prévoyez trois grandes expos ou plus dans le mois.
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Prenez votre temps. Mieux vaut voir une exposition en deux heures qu’en courir trois en quarante-cinq minutes chacune. L’art n’est pas un marathon.
Et un dernier conseil tout personnel : arrêtez-vous dans un café entre deux musées. Le meilleur de Paris, c’est aussi le temps qu’on perd en terrasse à digérer ce qu’on vient de voir, un carnet à la main et un café crème devant soi. Les expos nourrissent l’esprit, mais c’est dans le silence d’après qu’elles travaillent vraiment.
Ce printemps 2026 est un grand cru pour les expositions parisiennes. Qu’on aime l’art contemporain, la photographie, la sculpture ou les avant-gardes historiques, il y en a pour tous les appétits. Et si vous êtes comme moi — incapable de résister à une affiche bien faite aperçue dans le métro — prévoyez un budget musées généreux. Vous ne le regretterez pas.