Le Sovremennik a Paris
Enfin, le Sovremennik est a Paris ! Première tournee pour ce théâtre qui existe depuis déjà 50 ans. La troupe vient avec deux spectacles : Le Vertige (Kroutoi marchrout) et La Cerisaie.
J’ai ete a la première du Vertige au Théâtre de Paris. Le spectacle est toujours a l’affiche du Sovremennik a Moscou depuis 18 ans — il faut dire que cela parait incroyable en France, mais en Russie c’est assez courant : ce sont des théâtres de répertoire ou les pieces restent a l’affiche pendant des années. Le Vertige avait ete crée durant les premières années de la glasnost ; il a enfin ete présente au public parisien.
L’ambiance au Théâtre de Paris
Enfin, “parisien”… Aux abords du Théâtre de Paris, on n’entendait que du russe ! A l’interieur, aux dires de certains, la différence avec les premières “parisiennes” crevait les yeux : la quantite de 1) très jolies filles (et même pas toutes blondes, ne renforcons pas les stereotypes !) et de 2) gens très bien habilles (sans exagerer, il n’y avait que des français qui étaient en jean). Ce type de public, mele de Russes de Paris et de curieux français, se retrouve aussi lors de la semaine annuelle du cinéma russe a Paris, autre rendez-vous culturel majeur de la communauté.
Premier acte : interrogatoires et denonciations
crée a partir du livre autobiographique d’Evgenia Ginzburg (Guinzbourg, si on veut l’écrire a la française), ce spectacle raconte l’histoire de Ginzburg elle-même, victime des repressions staliniennes. Le livre retrace dix-huit ans qui suivirent l’arrestation d’Evgenia Ginzburg, en 1937.
Accusee d’avoir ete a l’origine d’un groupe terroriste trotskiste contre-revolutionnaire, sur la base de fausses declarations obtenues sous la torture aupres de ses proches et amis, elle a fait son chemin sans signer une seule denonciation, sans trahir un seul ami.
Le premier acte met en scene les interrogatoires, les denonciations, les tortures, la première année en prison, les rencontres avec d’autres femmes, arretees « par erreur » (comme elles croient) elles aussi. Beaucoup d’entre elles l’ont ete pour ne pas avoir denonce un fait dont elles ignoraient l’existence — par exemple, une critique de Staline qui aurait ete dite lors d’un anniversaire d’un copain…
Une femme condamnee a 7 ans de prison pour avoir raconte deux histoires droles… Dans une ambiance de terreur absolue, l’humour restait la dernière arme des condamnes.
Deuxieme acte : le procès et le goulag
Le deuxieme acte relate le procès, la condamnation, et le « voyage » de prison en prison avant d’arriver a la destination finale : le goulag. « Le bagne, quelle benediction ! », s’ecrie Evgenia, quand elle apprend que ses 10 ans de prison en cellule isolee ont ete remplaces par 10 ans de lager.
Les actrices : toutes excellentes
Les actrices, toutes excellentes dans cette oeuvre chorale — mais surtout Marina Neelova dans le rôle de Ginzburg — creent des personnages haut en couleurs, sinceres, tortures (dans les deux sens), parfois reussissant a garder le sens de l’humour, plus rarement la dignite, refusant de devenir un « numero ».
Verdict : courez-y !
5 etoiles sur 5. Le Sovremennik, même s’il ne fait plus partie de l’avant-garde théâtrale russe, reste un très bon théâtre. Le Vertige donne un excellent apercu de l’art theatral russe a ceux qui ne le connaissent pas ! Et puis cela permet aux Russes parisiens de ne pas oublier leur langue et leur histoire.
Le théâtre russe en France
Le théâtre russe continue de fasciner le public français. Les tournees de grandes compagnies moscovites se sont multipliees depuis cette première venue du Sovremennik. Le Théâtre d’Art de Moscou (MKhAT), le Vakhtangov et bien sur le Sovremennik reviennent régulièrement dans les salles parisiennes.
L’oeuvre d’Evgenia Ginzburg reste un temoignage essentiel sur le goulag et les liens entre la Russie et la France dans la transmission de cette mémoire historique. Son livre est toujours reedite et lu a travers le monde.
Qui était Evgenia Ginzburg
Née à Moscou, Evguenia Ginzburg fut écrivaine, publiciste, pédagogue et journaliste avant d’être happée par la machine répressive stalinienne. Elle est arrêtée en 1937, en pleine Grande Terreur, accusée d’appartenance à un groupe terroriste trotskiste fictif — une accusation typique de cette période, fabriquée de toutes pièces pour justifier des vagues d’arrestations massives dans les milieux intellectuels et le Parti lui-même. Sa trajectoire de détention — prison, transferts, camps — s’est étendue sur dix-huit ans, jusqu’à sa libération dans les années qui suivent la mort de Staline.
Son récit est connu en anglais sous le titre Journey into the Whirlwind, tandis que le titre russe original, Kroutoï marchrout (littéralement « itinéraire abrupt »), se traduit selon les éditions par Le Vertige ou Tough Journey. Le paradoxe de sa publication en dit long sur les circuits de la littérature interdite sous le régime soviétique : le texte a d’abord circulé clandestinement, puis a été publié en traduction à l’étranger dès 1967 — plus de vingt ans avant sa parution en Union soviétique. La publication en russe n’aura lieu qu’en 1989, à Riga, à la toute fin de la perestroïka, quand la censure sur les témoignages du Goulag finit par céder. Evguenia Ginzburg meurt le 25 mai 1977, sans avoir vu son livre publié dans sa propre langue, dans son propre pays.
Cette réception occidentale précoce a profondément marqué la manière dont le Goulag est entré dans la conscience publique française et européenne — un mouvement de reconnaissance que l’on retrouve aussi dans le festival annuel du cinéma russe à Paris, autre vecteur de transmission de cette mémoire vers le public français. Le Vertige a contribué, aux côtés d’autres témoignages majeurs, à fixer dans l’espace public l’image du système concentrationnaire soviétique comme une expérience vécue et documentée de l’intérieur — non plus une abstraction géopolitique, mais un récit incarné, écrit par une femme qui avait traversé l’ensemble du dispositif répressif : interrogatoire, procès expéditif, transfert, travail forcé.
Le Sovremennik : un théâtre de répertoire fondé en 1956
À retenir. Le Sovremennik a été fondé en 1956 par Oleg Efremov, en pleine période de dégel post-stalinien. Son premier spectacle, Forever Alive de Viktor Rozov, fut créé le 15 avril 1956 — un choix de répertoire déjà porteur d'un vent de renouveau après la chape de plomb stalinienne.
Le nom même du théâtre — Sovremennik, « Le Contemporain » — annonçait un programme : rompre avec l’académisme figé du théâtre soviétique classique pour s’ancrer dans les préoccupations réelles de son époque. Fondé par une génération de jeunes acteurs et metteurs en scène issus du Théâtre d’Art de Moscou, le Sovremennik a très vite construit un répertoire ambitieux, mêlant classiques russes revisités et créations contemporaines engagées.
Parmi ses productions les plus marquantes figurent Trois camarades, d’après Erich Maria Remarque, et Les Trois Sœurs de Tchekhov — deux pièces qui témoignent de l’ambition littéraire du théâtre, entre grande tradition russe et regard sur le XXe siècle européen. Mais c’est bien l’adaptation des mémoires de Ginzburg, sous le titre Kroutoï marchrout, qui reste l’une des créations les plus bouleversantes de la troupe — un spectacle qui donne un corps, une voix, un visage à l’abstraction statistique des millions de victimes du Goulag.
Le Sovremennik a multiplié les tournées internationales bien avant sa venue à Paris en 1995 : Allemagne, Finlande, Israël, États-Unis, Royaume-Uni, Pologne, Brésil. Sa tournée new-yorkaise de 1997 reste un jalon particulièrement marquant de cette reconnaissance internationale : le théâtre y a reçu un Drama Desk Award, distinction alors jamais attribuée auparavant à une troupe étrangère — preuve que la qualité de jeu de la troupe transcendait la barrière de la langue.
Le Goulag comme matière littéraire et scénique
| Œuvre | Auteur | Publication/création |
|---|---|---|
| Le Vertige (Kroutoï marchrout) | Evguenia Ginzburg | Traduction 1967 ; russe 1989 |
| Récits de la Kolyma | Varlam Chalamov | Publication posthume, diffusion tardive |
| L’Archipel du Goulag | Alexandre Soljenitsyne | 1973 (édition française) |
| Une journée d’Ivan Denissovitch | Alexandre Soljenitsyne | 1962 (URSS, sous Khrouchtchev) |
Le témoignage de Ginzburg occupe une place singulière dans ce corpus. Aux côtés des Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov et de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, Le Vertige forme le noyau des grandes œuvres testimoniales qui ont permis à l’Occident, puis à la Russie elle-même, de mesurer l’ampleur du système répressif soviétique. Soljenitsyne, avec Une journée d’Ivan Denissovitch — publié dès 1962 en URSS sous l’impulsion de Khrouchtchev dans le cadre de la déstalinisation — puis L’Archipel du Goulag, a largement imposé le sujet dans l’espace littéraire international. Chalamov, dans un registre plus sec, plus fragmentaire et souvent jugé plus radical, offre un contrepoint stylistique à l’écriture plus narrative de Ginzburg.
Dans un tout autre registre littéraire, la Russie soviétique a aussi laissé sa marque dans le roman policier : le polar soviétique de Iouri Vainer, Corde, pierre et polar, aborde par la fiction certains des mêmes mécanismes de suspicion et de délation que Ginzburg décrit dans son témoignage direct.
Ce qui distingue Le Vertige, c’est précisément sa capacité à devenir matière scénique : l’adaptation du Sovremennik démontre comment un témoignage écrit, profondément intime, peut trouver une forme théâtrale qui touche un public bien au-delà des lecteurs habituels de littérature concentrationnaire — et voyager, comme le spectacle l’a fait jusqu’à Paris, portant cette mémoire hors des frontières russes.
Pourquoi le théâtre reste un vecteur essentiel de mémoire
Adapter un texte comme Le Vertige pour la scène pose un défi dramaturgique considérable. Le récit de Ginzburg couvre dix-huit années, des dizaines de lieux, des centaines de personnages croisés au fil des transferts de prison en prison, de camp en camp. La mise en scène du Sovremennik a dû trancher, condenser, choisir les scènes qui portent le poids symbolique de l’ensemble — l’arrestation, les interrogatoires, le procès expéditif, la découverte du camp, les solidarités improbables entre détenues. Ce travail de sélection est en soi un acte d’interprétation historique : que retient-on d’une expérience aussi totale que celle du système concentrationnaire soviétique ?
Le choix de confier le rôle principal à Marina Neelova, sociétaire du théâtre depuis les années 1970 et figure majeure du jeu d’actrice russe contemporain, a également pesé dans la réception du spectacle. Une interprétation habitée, qui refuse le pathos facile tout en assumant la charge émotionnelle du texte, a permis à la pièce de toucher un public bien au-delà des seuls spécialistes de l’histoire soviétique — condition nécessaire pour qu’un témoignage aussi singulier devienne, au sens propre, une œuvre de mémoire collective.
Le passage de ce type de récit par la scène, plutôt que par le seul livre, change également le rapport du spectateur au témoignage : l’expérience collective d’une salle de théâtre, le temps contraint de la représentation, la présence physique des actrices sur scène créent une forme d’intensité que la lecture solitaire ne produit pas toujours. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la venue du Sovremennik à Paris avec ce spectacle a représenté, pour la communauté russe de la capitale comme pour le public français curieux d’histoire soviétique, un événement à part — la rencontre entre une mémoire intime et une salle pleine, un demi-siècle après les faits qu’elle raconte. Pour prolonger cette exploration du théâtre russe à Paris, on pourra également découvrir la Semaine du cinéma russe « Regards de Russie », qui met chaque année en lumière une autre facette de cette même vitalité culturelle.
